{"id":921,"date":"1998-04-01T00:00:00","date_gmt":"1998-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/lusitaniennes921\/"},"modified":"1998-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-03-31T22:00:00","slug":"lusitaniennes921","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=921","title":{"rendered":"Lusitaniennes"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voir aussi <\/p>\n<p>Rep\u00e8res bibliographiques et discographiques<strong> Terra da fraternitade, \/ Grandola viola morena \/ Em cada rosto igualdade \/ O povo e quem mais orodena \/ Terre de la fraternit\u00e9, \/ Grandola ville brune \/ sur chaque visage, l&#8217;\u00e9galit\u00e9 \/ C&#8217;est le peuple qui commande). A l&#8217;heure o\u00f9 Lisbonne se pr\u00e9pare \u00e0 accueillir l&#8217;Exposition universelle, le Portugal au-dela des clich\u00e9s. <\/strong><\/p>\n<p>En 1974, c&#8217;est une chanson de J. Afonso qui donna le signal de la R\u00e9volution des oeillets. Une r\u00e9volution qui, sans verser le sang, mit fin \u00e0 une dictature de soixante ans. Une chanson, des oeillets, une r\u00e9volution pacifique: dr\u00f4le de pays. Longtemps, on n&#8217;en connut gu\u00e8re que quelques clich\u00e9s. C&#8217;\u00e9tait le pays du porto, du fado, et de l&#8217;\u00e9migration. Le Portugal vivait dans l&#8217;isolement, les \u00e9migr\u00e9s \u00e9taient discrets. Mais, peu \u00e0 peu, quand s&#8217;installa la d\u00e9mocratie, les \u00e9changes reprirent, et on d\u00e9couvrit Pessoa et Mano\u00ebl de Oliveira&#8230; Pourtant, le Portugal est encore loin. A l&#8217;heure o\u00f9 Lisbonne se pr\u00e9pare \u00e0 accueillir l&#8217;Exposition universelle, il est peut-\u00eatre temps de commencer \u00e0 se familiariser avec ce grand petit pays, \u00e9trangement fascinant.<\/p>\n<p> <strong> Vivre n&#8217;est pas n\u00e9cessaire, ce qui l&#8217;est, c&#8217;est de naviguer <\/strong><\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 90, le Portugal recensait environ dix millions d&#8217;habitants. La France comptait \u00e0 peu pr\u00e8s un million d&#8217;\u00e9migr\u00e9s d&#8217;origine portugaise. Salazar et Caetano avaient encore appauvri un pays qui, autrefois, \u00e9tait immense et opulent. C&#8217;est cet &#8221; autrefois &#8221; qui importe, pour comprendre, un peu, avec modestie, le Portugal. C&#8217;est cet &#8221; autrefois &#8221; qui chante dans le fado, comme dans les compositions actuelles de Madre Deus. Un autrefois paradoxal, sans regret. On est l\u00e0 au bout du monde. Du n\u00f4tre. Toutes les invasions, toutes les conqu\u00eates y ont pass\u00e9: les Celtes, les Romains, les Wisigoths, les Arabes&#8230; S&#8217;y sont m\u00eal\u00e9es les langues et les cultures, pour cr\u00e9er une identit\u00e9 tr\u00e8s particuli\u00e8re, qui se revendique tr\u00e8s t\u00f4t, puisque, d\u00e8s la fin du XIIIe si\u00e8cle, les fronti\u00e8res sont fix\u00e9es, les Arabes repouss\u00e9s, la langue portugaise institu\u00e9e, et qu&#8217;est fond\u00e9e la premi\u00e8re Universit\u00e9. Mais cette identit\u00e9 n&#8217;est pas repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, au contraire; tr\u00e8s vite, elle se tourne vers la mer, vers l&#8217;infini de la mer.&#8221; Le monde est ma maison &#8220;, dit une locution courante. D\u00e8s le XVe si\u00e8cle, les Portugais gagnent l&#8217;Afrique noire, passent le Cap de Bonne Esp\u00e9rance, et s&#8217;installent &#8221; aux Indes &#8220;. En 1494, ils se partagent, avec l&#8217;Espagne, l&#8217;ensemble de l&#8217;univers connu, et \u00e0 conna\u00eetre. A l&#8217;Ouest d&#8217;un m\u00e9ridien pr\u00e9cis, tout sera \u00e0 l&#8217;Espagne. A l&#8217;Est, ce sera au Portugal. Le Portugal sera ainsi ma\u00eetre de l&#8217;Afrique, des Indes, de l&#8217;Asie jusqu&#8217;aux Philippines, et du Br\u00e9sil.&#8221; La mer finie &#8211; la M\u00e9diterran\u00e9e &#8211; peut bien \u00eatre grecque ou romaine, portugaise est la mer infinie.&#8221; Le &#8221; Navire-Nation &#8221; est en route vers la richesse, les d\u00e9couvertes, les rencontres, les m\u00e9tissages, et le sentiment que l&#8217;horizon est toujours \u00e0 atteindre. De ce temps-l\u00e0, de cette \u00e9poque quasi mythique des Navigateurs, vient cette conviction qu&#8217;exprime Pessoa, reprenant la devise des Argonautes: &#8221; Vivre n&#8217;est pas n\u00e9cessaire, ce qui est n\u00e9cessaire, c&#8217;est de naviguer &#8220;. Bien s\u00fbr, la r\u00e9alit\u00e9 est plus compliqu\u00e9e que la l\u00e9gende, et tout Portugais n&#8217;est pas \u00e0 l&#8217;\u00e9coute du &#8221; cri de la terre qui d\u00e9signe la mer &#8220;. Mais il est \u00e9vident que les conqu\u00eates, ce monde s&#8217;ouvrant soudain magnifiquement, ont marqu\u00e9 suffisamment l&#8217;imaginaire collectif pour que le lent d\u00e9clin du Portugal au cours des si\u00e8cles qui suivirent ait \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu comme un exil du Paradis. Quand on \u00e9voque le Portugal, il est difficile de ne pas citer le mot &#8221; saudade &#8220;. Intraduisible, bien \u00e9videmment, mais qui, n\u00e9anmoins, se rapproche, \u00e0 ce qu&#8217;il semble, de notre &#8221; nostalgie &#8220;. Mais si &#8221; nostalgie &#8221; signifie le d\u00e9sir douloureux de revenir en arri\u00e8re, le mal du pass\u00e9, la &#8221; saudade &#8221; serait plut\u00f4t une nostalgie du futur, belle, comblante, et dont on ne souhaite pas la fin. C&#8217;est cette &#8221; saudade &#8221; que chante Cesaria Evorra, native du Cap Vert, pieds nus, une bouteille \u00e0 la main, en une ballade obs\u00e9dante, o\u00f9 s&#8217;esquisse une danse sensuelle et retenue, o\u00f9 s&#8217;affirme paradoxalement la pure joie d&#8217;une m\u00e9lancolie plus n\u00e9cessaire, plus vivante qu&#8217;un \u00e9clat de rire.<\/p>\n<p> <strong> Saudade, une m\u00e9lancolie plus vivante qu&#8217;un \u00e9clat de rire <\/strong><\/p>\n<p>Pendant la dictature, la politique culturelle est con\u00e7ue comme un moyen de promouvoir et renforcer l&#8217;id\u00e9ologie du r\u00e9gime. R\u00e9gime terrible. O\u00f9 trois personnes ne peuvent se r\u00e9unir sans autorisation. O\u00f9 les opposants sont tortur\u00e9s en prison. O\u00f9 la d\u00e9lation est un devoir civique. Antonio Tabucchi, ce romancier italien qui, par amour pour Pessoa, s&#8217;est choisi, aussi, Portugais, raconte de fa\u00e7on tr\u00e8s subtilement efficace cette \u00e9poque de mort, d&#8217;effroi, et de luttes clandestines, dans son remarquable Pereira pr\u00e9tend (1). Ce sont alors les groupes folkloriques et le fado qui sont encourag\u00e9s, comme porteurs de la &#8221; juste &#8221; identit\u00e9 nationale. Les groupes folkloriques, ruraux, sont alli\u00e9s \u00e0 la Fondation nationale pour la joie au travail, et cens\u00e9s p\u00e9renniser &#8221; l&#8217;\u00e2me portugaise &#8220;. C&#8217;est d\u00e9sormais la terre qui compte. Quant au fado, il est appr\u00e9ci\u00e9 pour sa tristesse, pour toutes ses larmes retenues qui pleurent, int\u00e9rieurement, la grandeur r\u00e9volue. Apr\u00e8s la R\u00e9volution, les groupes folkloriques sont charg\u00e9s de collecter, sauvegarder et diffuser les traditions locales, tandis que le fado, quelque peu boud\u00e9 par &#8221; l&#8217;intelligentsia &#8220;, tend \u00e0 devenir une attraction pour touristes, avant de retrouver une vie nouvelle, y compris en inspirant les groupes actuels. Evidemment, le fado n&#8217;est pas la quintessence de la &#8221; lusitanit\u00e9 &#8220;, il n&#8217;en est qu&#8217;une des voix, mais cette voix-l\u00e0 n&#8217;entre pas en contradiction avec ces autres grandes formes d&#8217;expression musicale que sont le fandango ou les choeurs de paysans de l&#8217;Alentejo. Car, l\u00e0 comme ici, on est saisi par la vigueur, la grandeur d&#8217;un \u00e9change qui tient du c\u00e9r\u00e9monial, de la pri\u00e8re, et de l&#8217;intime jubilation. On dit que le mot fado vient du latin fatum, le destin. D&#8217;origine urbaine, n\u00e9 au XIXe si\u00e8cle, le fado est avant tout un chant surgi des quartiers pauvres, aux limites des bas-fonds. Voix, guitare et cithare se r\u00e9pondent, en des chants contre-chants o\u00f9 l&#8217;improvisation se doit d&#8217;\u00eatre virtuose. Le fado s&#8217;\u00e9coute dans un bar quelconque, et \u00e9voque aussi bien les vieux quartiers de Lisbonne et ses maisons closes, que l&#8217;amour pour une femme, pour une m\u00e8re, ou pour le fado lui-m\u00eame. La guitare (portugaise) brode et danse, la voix est nue, intense, poignante. Personne dans le public ne reprend au refrain, personne ne danse. Le fado s&#8217;accomplit dans le silence des auditeurs. Il est probable que cette musique-l\u00e0, comme certains chants paysans, n&#8217;est pas sans avoir \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9e par la musique arabo-andalouse, liturgique, et africaine, sans parler des chansons de marins. C&#8217;est l&#8217;une des cristallisations du Portugal, alchimiste des rencontres, l&#8217;une des d\u00e9clinaisons de l&#8217;identit\u00e9 portugaise, secr\u00e8te, bouleversante, obs\u00e9dante. On n&#8217;en conna\u00eet gu\u00e8re en France qu&#8217;une interpr\u00e8te, Amalia Rodriguez, mais on peut d\u00e9sormais aussi entendre Alfredo Marceneiro, purement enthousiasmant, d&#8217;une libert\u00e9, d&#8217;une \u00e9l\u00e9gance saisissantes, et le souverain Carlos Zel. Bien s\u00fbr, le Portugal ne se r\u00e9duit pas aux d\u00e9couvertes, au fado, aux oeillets et \u00e0 la saudade. Mais commencer \u00e0 se familiariser avec la nostalgie du futur est sans aucun doute une introduction au d\u00e9chiffrement de ce pays, en \u00e9couter les voix est sans aucun doute le d\u00e9but d&#8217;une compr\u00e9hension. Et il est peu de t\u00e2ches plus joyeuses que la progressive d\u00e9couverte des enjeux, des tensions, des aspirations propres \u00e0 un peuple.<\/p>\n<p>1. 10 \/ 18.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voir aussi <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-921","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/921","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=921"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/921\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=921"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=921"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=921"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}