{"id":919,"date":"1998-04-01T00:00:00","date_gmt":"1998-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage919\/"},"modified":"1998-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-03-31T22:00:00","slug":"collage919","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=919","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>Croyez-vous, pouvez-vous croire que je sois \u00e9bloui, occup\u00e9 moi-m\u00eame du r\u00f4le que le ciel me fait jouer presque malgr\u00e9 moi ? Vous me connaissez bien peu&#8230;&#8221;, \u00e9crivait le 4 juin 1822, de Londres, Chateaubriand \u00e0 Juliette R\u00e9camier qu&#8217;il aimait. C&#8217;est \u00e0 croire que lui aussi &#8221; se connaissait bien peu &#8220;. Ou du moins, comme beaucoup, ne tenait pas trop \u00e0 savoir qui il \u00e9tait. Car bien d&#8217;autres lettres, comme celle o\u00f9 il insiste si joyeusement sur un cadeau (une bo\u00eete enrichie de diamant) du roi de Prusse, assorti d&#8217;un \u00e9logieux envoi montrent assez qu&#8217;il s&#8217;\u00e9blouissait lui-m\u00eame volontiers de ses m\u00e9rites. C&#8217;est qu&#8217;il \u00e9tait tout \u00e0 la fois, et sans doute avec une \u00e9gale sinc\u00e9rit\u00e9, amoureux, fid\u00e8le (plus qu&#8217;en amour) \u00e0 son parti politique et ambitieux. Cet amour, il le dit en chacune de ses lettres: &#8221; Etre aim\u00e9 de vous, vivre en paix dans une petite retraite avec vous et quelques livres, c&#8217;est l\u00e0 tout le fonds de mes voeux et de mon coeur &#8221; lui \u00e9crit-il le m\u00eame jour. Et s&#8217;il ne connut jamais cette retraite paisible, qu&#8217;il e\u00fbt sans doute fort mal support\u00e9, c&#8217;est aupr\u00e8s de Juliette qu&#8217;il devait mourir, vingt-six ans plus tard. Sa loyaut\u00e9 (de toute sa vie et il en paya le prix) envers les h\u00e9ritiers pour lui l\u00e9gitimes du tr\u00f4ne de France, il la clame aussi, puisqu&#8217;il aurait \u00e9t\u00e9, en cette ambassade, &#8221; f\u00e2ch\u00e9 pour [son] parti de ne pas r\u00e9ussir &#8220;. Il ne s&#8217;oubliait pourtant pas, et ne cache pas \u00e0 madame R\u00e9camier, dans le temps m\u00eame o\u00f9 il l&#8217;assure que tout ce qu&#8217;il entreprend n&#8217;est que pour le rapprocher d&#8217;elle et servir les siens, que cette ambassade londonienne n&#8217;est pour lui que le marchepied vers le minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res et, qui sait, vers la pr\u00e9sidence du Conseil. Ce pour quoi il lance ses filets dans toutes les directions, faisant intervenir toutes les femmes qui se d\u00e9vouent pour lui, sans n\u00e9cessairement les tenir au courant de la multiplicit\u00e9 de ces d\u00e9marches. Homme aux strat\u00e9gies tortueuses que sauve pourtant comme une innocence dans la fatuit\u00e9, homme qu&#8217;on aima. Ces Lettres \u00e0 madame R\u00e9camier, de Chateaubriand, d&#8217;abord parues en 1951, viennent d&#8217;\u00eatre r\u00e9\u00e9dit\u00e9es (Flammarion): retrouver, au gr\u00e9 des humeurs d&#8217;une longue correspondance (1820-1847), cet homme qu&#8217;on croyait un peu conna\u00eetre, est un grand bonheur. C&#8217;est que si, de Ren\u00e9 aux M\u00e9moires d&#8217;outre-tombe, en passant par la Vie de Ranc\u00e9, il n&#8217;a jamais cess\u00e9 de parler de lui, il n&#8217;a pas ici &#8211; enfin pas trop &#8211; le souci du portrait \u00e0 laisser \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9. Non qu&#8217;il s&#8217;y montre souvent avec la feinte bonhomie du d\u00e9braill\u00e9 comme dans cette lettre de Bourbonne-les-Bains o\u00f9 il est en traitement (16 juillet 1843, il avait alors soixante et quinze ans): &#8221; J&#8217;ai pris les douches malgr\u00e9 moi, pour t\u00e2cher de ne plus arriver \u00e0 l&#8217;Abbaye-aux-Bois (NDLR, o\u00f9 habitait madame R\u00e9camier) comme un pauvre vieux malade \u00e0 qui il ne manque que le bonnet de nuit&#8230; Convenez que vous ne serez pas f\u00e2ch\u00e9e de me voir arriver chez vous un peu plus droit que de coutume: quand il n&#8217;y aurait que l&#8217;apparence d&#8217;une r\u00e9surrection, c&#8217;est bien quelque chose.&#8221; Mais, au jour le jour, il se laisse plus facilement prendre par ses col\u00e8res, ses rancoeurs, ses emballements, la nostalgie qui toujours l&#8217;habitera.&#8221; Londres, \u00e9crit-il vers la fin de sa vie (le 25 novembre 1843), est tel que je l&#8217;avais vu: toujours la tristesse et l&#8217;ennui de l&#8217;Eternit\u00e9; mais autrefois je me remuais, dans cette \u00e9ternit\u00e9 immobile et j&#8217;y entendais tomber quelques gouttes d&#8217;eau.&#8221; El\u00e9gante fa\u00e7on de dire adieu \u00e0 sa jeunesse: c&#8217;est tout lui. Le style m\u00eame.<\/p>\n<p>Il y a une certaine \u00e9tendue de moi qui s&#8217;est trouv\u00e9e plus vaste apr\u00e8s vous avoir lu &#8220;, \u00e9crit Bernard No\u00ebl \u00e0 Georges Perros le 7 mai 1960. Il venait de noter, quelques lignes plus haut: &#8221; Comment parler quand on voudrait entretenir avec l&#8217;oeuvre qui vous a boulevers\u00e9 quelque chose comme le dialogue de la vague et du rocher ? &#8221; Ainsi commence ce dialogue-l\u00e0, si bien inscrit d&#8217;entr\u00e9e dans l&#8217;\u00e9change qui ne conna\u00eetrait plus de cesse. Il allait durer jusqu&#8217;\u00e0 la mort de Perros, en 1977. Ce printemps 1960, Bernard No\u00ebl venait de recevoir en service de presse un livre qu&#8217;il avait lu, allait-il dire beaucoup plus tard, &#8221; dans l&#8217;emportement que cr\u00e9ait sa vitesse &#8220;. C&#8217;\u00e9tait Papiers coll\u00e9s de Georges Perros, qui venait de se retirer \u00e0 Douarnenez. Est-ce cet \u00e9loignement qui donne leur poids d&#8217;indispensable aux lettres que ces deux hommes s&#8217;\u00e9crivirent et qui viennent d&#8217;\u00eatre publi\u00e9es par les soins de Herv\u00e9 Carn sous le titre Correspondances aux Editions Unes ? Peut-\u00eatre. A moins qu&#8217;il ne s&#8217;agisse de quelque chose comme un signe magique: d\u00e8s sa premi\u00e8re lettre, Georges Perros se souvient qu&#8217;il a, lui aussi, il y a peu, \u00e9crit une note jamais publi\u00e9e sur un livre de Bernard No\u00ebl, Extraits du corps. Il le lui \u00e9crit le 27 mai 1960: &#8221; J&#8217;y avais retrouv\u00e9 quelques-unes de mes obsessions, le go\u00fbt du pr\u00e9cis dans le noir, un grand mouvement de salubrit\u00e9, pour reprendre respiration.&#8221; Echo imm\u00e9diat de la lettre qu&#8217;il vient de recevoir: ils se sont reconnus comme \u00e9tant de la m\u00eame constellation, au sens o\u00f9 Perros l&#8217;\u00e9crira plus tard (20 septembre 1976): &#8221; C&#8217;est curieux comme il se forme des r\u00e9seaux d&#8217;amiti\u00e9. Comme, en fait, ceux qui doivent se conna\u00eetre se connaissent.\u00e7a m&#8217;avait frapp\u00e9 dans la constellation Melville, Hawthorne, Thoreau, Emerson, etc. Et chez les Allemands. Sans parler des Grecs.&#8221; Ces lettres sont assez espac\u00e9es: parfois ils s&#8217;\u00e9taient, entre elles, rencontr\u00e9s. D&#8217;autres fois, le silence. Mais le miracle, \u00e0 les lire sans trop prendre garde aux dates, c&#8217;est qu&#8217;elles coulent comme une conversation dans laquelle des mois de suspension n&#8217;auraient \u00e9t\u00e9 qu&#8217;un instant. C&#8217;est bien de cela qu&#8217;il s&#8217;agit, d&#8217;une conversation, et qui, autre miracle, ne met pas le lecteur hors jeu, ou pire, comme il arrive si souvent dans les correspondances, en posture d&#8217;indiscret voyeur. Cette amiti\u00e9, cet amour m\u00eame ont pour s&#8217;exprimer les mots de la plus extr\u00eame pudeur. Curieux, par exemple, comme ils sont l&#8217;un et l&#8217;autre plus port\u00e9s vers l&#8217;effusion dans leur expression publique qu&#8217;en l&#8217;intimit\u00e9 de cette correspondance. Ainsi, c&#8217;est par une courte lettre toute de retenue, allusion en passant au cancer de la gorge dont il mourrait bient\u00f4t, que Perros accompagne l&#8217;envoi de l&#8217;article grondant des fureurs oc\u00e9anes comme en \u00e9cho (encore) de ce dialogue entre mer et roche qu&#8217;appelait dans sa premi\u00e8re lettre celui qui allait devenir son ami.&#8221; Nul doute, au reste, \u00e0 voir ce corps ainsi travaill\u00e9, parcouru de frissons, que l&#8217;orage \u00e9claterait, que la temp\u00eate l\u00e8verait les exigences, les \u00e9crous de ce troupeau de mots en qu\u00eate d&#8217;une fente dans la grotte, entre rocs et algues complices &#8221; \u00e9crit-il dans cet article qu&#8217;il vient d&#8217;\u00e9crire pour le num\u00e9ro de la revue Givre consacr\u00e9 \u00e0 Bernard No\u00ebl. Ce livre superbe s&#8217;appelle Correspondances. Au pluriel. Ce n&#8217;est pas pour rien.<\/p>\n<p>Quittons ces hauteurs pour la basse police; mais c&#8217;est aussi bien de correspondance qu&#8217;il s&#8217;agit ici. Un peu particuli\u00e8re il est vrai. Il y a peu, un grand d\u00e9bat s&#8217;ouvrait en Suisse sur les fiches de police dress\u00e9es dans les ann\u00e9es soixante sur les militants de gauche. Jean-St\u00e9phane Bron, cin\u00e9aste de Lausanne, a retrouv\u00e9 l&#8217;un de ces militants, Claude Muret, la cinquantaine ironique aujourd&#8217;hui et passablement d\u00e9senchant\u00e9e qui revit, \u00e0 travers ces rapports d&#8217;argousins notant le moindre de ses d\u00e9placements, une jeunesse tumultueuse. Le film s&#8217;appelle Connu de nos services. Il est tr\u00e8s dr\u00f4le car le r\u00e9alisateur ne s&#8217;est priv\u00e9 d&#8217;aucun effet de montage entre la parole du jeune homme qui r\u00eavait de r\u00e9volution et celle du policier (lui aussi retrouv\u00e9) qui r\u00eavait d&#8217;un pavillon en banlieue et n&#8217;en a pas moins conserv\u00e9 comme une nostalgie de ces temps o\u00f9 la jeunesse &#8221; s&#8217;a\u00e9rait &#8221; en manifestant dans la rue. Il fait froid dans le dos, aussi, \u00e0 la pens\u00e9e qu&#8217;on ne pouvait t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 sa m\u00e8re sans qu&#8217;une oreille flicarde cherche le sens conspiratoire d&#8217;un mot de tendresse. Bref, c&#8217;est un bon film, et passe toute une \u00e9poque. On avait vu Connu de nos services l&#8217;\u00e9t\u00e9 dernier \u00e0 Locarno, on l&#8217;a revu il y a quelques jours \u00e0 Paris, au &#8221; Cin\u00e9ma du r\u00e9el &#8220;, deux lieux o\u00f9 parviennent toujours de bonnes nouvelles du cin\u00e9ma en train de se faire..<\/p>\n<p>1. Neuf \u00e9coles d&#8217;architectures fran\u00e7aises participent \u00e0 cette op\u00e9ration et accueillent chacune un \u00e9crivain: Jean-Claude Izzo intervient \u00e0 Marseille, Emmanuel Hocquard \u00e0 Bordeaux, Muriel Bloch \u00e0 Lille, H\u00e9l\u00e8ne Bleskine \u00e0 Nancy, Jean Rolin \u00e0 Saint-Etienne, Annie Leclerc \u00e0 Rennes, Herv\u00e9 Prudon \u00e0 Paris-La Villette et Leslie Kaplan \u00e0 Paris-Villemin.<\/p>\n<p>2. &#8221; Le moins est un plus &#8220;, expression de l&#8217;architecte allemand Mies van der Rohe, reprise notamment par l&#8217;Anglais Norman Foster, concepteur du Carr\u00e9 d&#8217;art de N\u00eemes.&#8221; Ce qui est petit est beau &#8220;, a \u00e9t\u00e9 dit par l&#8217;Am\u00e9ricain Franck Lloyd Wright.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Croyez-vous, pouvez-vous croire que je sois \u00e9bloui, occup\u00e9 moi-m\u00eame du r\u00f4le que le ciel me fait jouer presque malgr\u00e9 moi ? 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