{"id":9171,"date":"2015-11-17T00:04:38","date_gmt":"2015-11-16T23:04:38","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-justice-pas-l-etat-de-guerre\/"},"modified":"2015-11-17T00:04:38","modified_gmt":"2015-11-16T23:04:38","slug":"article-la-justice-pas-l-etat-de-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9171","title":{"rendered":"La justice, pas \u00ab l\u2019\u00e9tat de guerre \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">L\u2019horreur des massacres nourrit l\u2019univers de la guerre. Or, coupl\u00e9e \u00e0 la peur, l\u2019obsession de la guerre mine un peu plus la d\u00e9mocratie. Ne rien faire face \u00e0 la barbarie est impensable. Glisser vers l\u2019\u00e9tat de guerre et le choc des civilisations est une folie. Que faire, donc ?<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne Daesh ne rel\u00e8ve pas d\u2019une rationalit\u00e9 classique. Il n\u2019est pas \u00e0 proprement parler le fruit des politiques occidentales, pas plus que le nazisme de l\u2019entre-deux-guerres n\u2019\u00e9tait le r\u00e9sultat du trait\u00e9 de Versailles qui humilia l\u2019Allemagne meurtrie. Mais si le fanatisme religieux a ses logiques internes, ses capacit\u00e9s d\u2019expansion ne sont pas sans rapport avec une conjoncture. Or force est de constater que, pour des millions de personnes au Proche et Moyen-Orient, la politique occidentale provoque un ressentiment que les exalt\u00e9s meurtriers de Daesh ou d\u2019Al-Qa\u00efda utilisent pour \u00e9tendre leur emprise en la l\u00e9gitimant.<\/p>\n<h2>\u00ab L\u2019\u00e9tat de guerre \u00bb<\/h2>\n<p>Si le combat contre l\u2019horreur prend n\u00e9cessairement une dimension violente, elle ne doit donc pas se structurer en \u00e9tat de guerre : parce que &#8220;l\u2019\u00c9tat&#8221; islamique n\u2019en est pas un ; parce que la guerre ne porte en rien de solution \u00e0 ce qui cr\u00e9e le d\u00e9sordre d\u2019une r\u00e9gion et celle du monde ; parce que la guerre risque de ne faire rien d\u2019autre que de nourrir la spirale d\u2019un conflit sans issue. Installer un peu plus la notion de guerre n\u2019est pas opportun. Et que dire de la volont\u00e9, au nom d\u2019une &#8220;guerre d\u2019un autre type&#8221;, de constitutionnaliser &#8220;l\u2019\u00e9tat de crise&#8221; pour en faire un pivot du &#8220;r\u00e9gime politique&#8221; ? C\u2019est inefficace en terme de s\u00fbret\u00e9 publique et c\u2019est mettre le doigt dans un engrenage o\u00f9 la R\u00e9publique pourrait bien \u00e0 terme se trouver broy\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 quoi bon ? En octobre 2001, le Patriot Act aux \u00c9tats-Unis a impos\u00e9 les notions &#8220;d\u2019\u00e9tat de guerre&#8221;, de &#8220;guerre contre le terrorisme&#8221;, de &#8220;guerre globale contre la terreur&#8221;. Elles ont justifi\u00e9 la m\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, les restrictions des libert\u00e9s et les interventions ext\u00e9rieures. Elles n\u2019ont pas atteint leur objectif fondamental : Ben Laden, l\u2019ancien ami des \u00c9tats-Unis, a \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9, mais Al-Qaida n\u2019a pas disparu et Daesh a pris la rel\u00e8ve.<\/p>\n<p>La logique am\u00e9ricaine s\u2019inscrit elle-m\u00eame dans une \u00e9volution plus longue qui se caract\u00e9rise, entre autres, par deux traits. Le premier est id\u00e9ologico-culturel : il se condense dans la conviction que la lutte des classes a laiss\u00e9 la place \u00e0 la &#8220;guerre des civilisations&#8221;, ces civilisations dont Samuel Huntington nous expliqua, en 1993, qu\u2019elles ont \u00e0 leur base un r\u00e9f\u00e9rent religieux \u2013 aujourd\u2019hui, l\u2019Islam contre l\u2019Occident chr\u00e9tien. Le second trait est strat\u00e9gico-diplomatique : l\u2019extinction de la guerre froide n\u2019a pas ouvert la voie \u00e0 la r\u00e9gulation par l\u2019ONU (comme on le croyait au tout d\u00e9but des ann\u00e9es 1990) mais au retour du grand jeu des puissances. Le d\u00e9sordre du monde est r\u00e9gul\u00e9 aujourd\u2019hui par le march\u00e9 et la concurrence sur le plan \u00e9conomique, par la gouvernance sur le plan institutionnel et par l\u2019\u00e9quilibre des puissances sur le plan diplomatique. Or ce triumvirat, dans un contexte de mondialisation financi\u00e8re, est la source d\u2019in\u00e9galit\u00e9s croissantes, de d\u00e9s\u00e9quilibres territoriaux et d\u2019un ressentiment violent du c\u00f4t\u00e9 des domin\u00e9s et des exclus.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me qui se pose \u00e0 nous est que la France officielle a progressivement assimil\u00e9 ces \u00e9volutions et n\u2019aspire qu\u2019\u00e0 un recueillir les fruits. La diplomatie fran\u00e7aise a int\u00e9gr\u00e9 la dimension de &#8220;guerre des civilisations&#8221; (Manuel Valls vient significativement de reprendre l\u2019expression telle quelle \u00e0 son compte). Elle a fait de l\u2019atlantisme et de l\u2019int\u00e9gration dans l\u2019Otan la base de sa politique de d\u00e9fense. Elle a choisi de donner \u00e0 la France le r\u00f4le de force d\u2019appoint dans l\u2019institution d\u2019une sorte de gendarme atlantique interventionniste. Elle n\u2019a pas pris le parti de la Palestine. Elle a boud\u00e9 les efforts de Barack Obama pour parvenir \u00e0 un accord avec l\u2019Iran. En bref, \u00e0 rebours des &#8220;politiques arabes&#8221; d\u2019hier et de la volont\u00e9 d\u2019arbitrage, la France a choisi la philosophie de la Realpolitik.<\/p>\n<p>La base de fait de la politique fran\u00e7aise semble \u00eatre ce que l\u2019on appelle le &#8220;paradigme r\u00e9aliste&#8221;, dont les \u00c9tats-Unis ont fait nagu\u00e8re leur pivot et dont un politologue conservateur am\u00e9ricain, Hans Morgenthau, a donn\u00e9 la d\u00e9finition, au d\u00e9but de la guerre froide. <em>\u00ab La soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral<\/em>, \u00e9crivait-il, <em>est gouvern\u00e9e par des lois objectives qui ont leur racine dans la nature humaine<\/em> [autour] <em>d\u2019instincts biopsychologiques \u00e9l\u00e9mentaires tels que l\u2019instinct de vie, de reproduction et de domination.<\/em> [\u2026] <em>La politique internationale, comme toute politique, est une lutte pour la puissance. \u00bb<\/em><\/p>\n<h2>La responsabilit\u00e9 de la France<\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9limination de la violence fanatique rel\u00e8ve d\u2019un long combat, o\u00f9 la dimension militaire n\u2019est qu\u2019un volet d\u2019un effort dont la logique ne peut se construire qu\u2019autour de deux valeurs : justice et d\u00e9mocratie. Pour ce qui est de la France, s\u2019engager dans cette voie suppose une rupture radicale dans l\u2019engagement international de la France. Cette rupture pourrait se mener sur trois axes principaux.<\/p>\n<p>La France doit tout d\u2019abord rompre avec la logique de la &#8220;guerre des civilisations&#8221; et avec son corr\u00e9lat atlantiste. Elle doit \u00e0 nouveau se d\u00e9sengager de l\u2019Otan et agir pour que la concertation des efforts europ\u00e9ens de d\u00e9fense se fasse \u00e0 l\u2019\u00e9cart de tout dispositif &#8220;atlantique&#8221;. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle internationale, la philosophie du d\u00e9sarmement et la r\u00e9duction des d\u00e9penses militaires sont rest\u00e9es lettres mortes. Or ces objectifs contribueraient \u00e0 desserrer l\u2019\u00e9tau de la violence et \u00e0 d\u00e9gager des &#8220;dividendes de paix&#8221; si utiles pour colmater les br\u00e8ches b\u00e9antes d\u2019un d\u00e9veloppement humain \u00e9conome en ressources. En se d\u00e9gageant de l\u2019Otan, la France peut devenir ou redevenir une force de paix et non une puissance comme les autres.<\/p>\n<p>En second lieu, l\u2019effacement de l\u2019ONU fait partie des vecteurs majeurs du d\u00e9s\u00e9quilibre mondial. Une part du probl\u00e8me actuel tient \u00e0 ce que l\u2019exercice limit\u00e9 de la force, quand il s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire, ne dispose pas de la l\u00e9gitimit\u00e9 que seule une organisation internationale peut lui donner. La France devrait donc agir, avec une d\u00e9termination et une constance maximales, pour que l\u2019ONU retrouve sa place et son poids dans l\u2019ar\u00e8ne internationale, ce qui suppose qu\u2019elle soit restructur\u00e9e en profondeur. Revalorisation et refonte de l\u2019ONU devraient en effet se penser et se construire ensemble. Inclure la participation \u00e9largie des ONG et des mouvements sociaux p\u00e9rennes \u00e0 toutes les instances internationales, y compris \u00e9conomiques, est une attente. Revaloriser les instances de repr\u00e9sentation des populations, dans un esprit de subsidiarit\u00e9 et non de hi\u00e9rarchie des institutions, est une m\u00e9diation. Dans l\u2019imm\u00e9diat, la France devrait intervenir syst\u00e9matiquement pour que l\u2019organisation internationale puise enfin \u00eatre au premier rang dans le retour \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre au Proche et Moyen-Orient, dans l\u2019affirmation d\u2019un \u00c9tat palestinien, dans la recherche syst\u00e9matique de solutions n\u00e9goci\u00e9es, dans le r\u00e8glement des conflits r\u00e9gionaux sur la base des droits des individus et des peuples. Nous en sommes loin pour l\u2019instant.<\/p>\n<p>Enfin, tout cela n\u2019a de port\u00e9e v\u00e9ritable que si la &#8220;communaut\u00e9 internationale&#8221; s\u2019astreint \u00e0 un changement de ses finalit\u00e9s. Contrairement \u00e0 ce que r\u00e9clament depuis longtemps des ONG et des organismes internationaux, la croissance des indicateurs marchands prime toujours sur un d\u00e9veloppement des capacit\u00e9s humaines \u00e9conome en ressources. Or le plus raisonnable serait de subordonner le premier terme \u00e0 la r\u00e9alisation du second. \u00c0 cet effet, les organismes financiers et bancaires devraient, dans toute architecture institutionnelle, occuper d\u00e9sormais une place seconde. Leurs missions et leurs structures devraient \u00eatre r\u00e9orient\u00e9es en cons\u00e9quence, et cela dans les plus brefs d\u00e9lais.<\/p>\n<p>En outre, dans l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la spirale in\u00e9galitaire depuis plus de trente ans, la d\u00e9r\u00e9gulation et la privatisation de tout l\u2019espace social sont des facteurs d\u00e9terminants, au nom de l\u2019imp\u00e9ratif de propri\u00e9t\u00e9. Il serait utile que cette tendance soit contredite. La France de l\u2019esprit public, celle des droits de l\u2019homme \u00e9largis, des Constitutions de 1793, 1848 et 1946, pourrait porter dans l\u2019ar\u00e8ne internationale l\u2019id\u00e9e que la r\u00e9gulation par les droits et le service public devraient l\u2019emporter sur les imp\u00e9ratifs de la concurrence. Ce serait un apport efficace pour que les recommandations des organismes onusiens et des ONG en faveur de l\u2019\u00e9galit\u00e9 ne restent pas des v\u0153ux pieux, ce qui attise la frustration et le ressentiment des d\u00e9munis.<\/p>\n<h2>Notre propre responsabilit\u00e9<\/h2>\n<p>Telles sont les pistes d\u2019une logique publique qui n\u2019est pas aujourd\u2019hui celle de la France. Que l\u2019on r\u00e9ponde au besoin de protection des populations, que l\u2019on am\u00e9liore l\u2019efficacit\u00e9 de dispositifs existants, peuvent \u00eatre des exigences reconnues. Mais voil\u00e0 des ann\u00e9es, depuis en fait la loi sur la s\u00e9curit\u00e9 quotidienne de novembre 2001, que l\u2019arsenal l\u00e9gislatif est transform\u00e9 dans le sens d\u2019une plus grande rigueur. Et cela fait bien longtemps que les mesures de protection contre le terrorisme existent sur le territoire national. Tout cela a montr\u00e9 une bien faible efficacit\u00e9 et ce n\u2019est pas en poussant encore plus loin l\u2019extension infinie des dispositifs en cours que l\u2019on parviendra \u00e0 davantage de s\u00e9curit\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, le s\u00e9curitaire risque d\u2019\u00eatre bien plus efficace pour r\u00e9duire l\u2019espace des libert\u00e9s que pour an\u00e9antir celui du terrorisme.<\/p>\n<p>Retrouver les voies d\u2019une puissance publique efficace, hors de toute obsession s\u00e9curitaire, est ainsi une n\u00e9cessit\u00e9. Toutefois, \u00e0 toutes les \u00e9chelles de territoire sans exception, cet objectif est impensable sans mobilisation citoyenne pour l\u2019impulser, le canaliser, l\u2019\u00e9valuer et l\u2019infl\u00e9chir quand le besoin s\u2019en fait sentir. Ainsi, la &#8220;communaut\u00e9 internationale&#8221; n\u2019est aujourd\u2019hui rien d\u2019autre que le jeu combin\u00e9 des logiques \u00e9conomiques lib\u00e9rales et des rapports de puissance. Des forces existent pourtant qui pourraient peser dans le sens d\u2019une r\u00e9orientation radicale des finalit\u00e9s et des m\u00e9thodes de l\u2019action plan\u00e9taire. Des \u00c9tats cherchent \u00e0 s\u2019\u00e9manciper des r\u00e8gles drastiques \u00e9dict\u00e9es par les grands organismes financiers et les multinationales. Dans chaque pays, des associations et mouvements divers essaient d\u2019esquisser une logique du commun contre les normes dominantes de la propri\u00e9t\u00e9 et du pouvoir. Des ONG et des organismes internationaux attach\u00e9s aux normes de sobri\u00e9t\u00e9 et de d\u00e9veloppement humain se confrontent aux structures attach\u00e9es aux logiques concurrentielles et \u00e0 la gouvernance. Enfin, malgr\u00e9 ses difficult\u00e9s, l\u2019altermondialisme reste un lieu de concertation et d\u2019\u00e9laboration pour penser des alternatives globales.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est que ces quatre pivots possibles d\u2019une relance ne parviennent pas encore \u00e0 se coordonner. Sans cela, la ma\u00eetrise globale des institutions et du droit reste entre les mains de ceux qui contr\u00f4lent richesses, savoirs et pouvoirs. D\u00e8s lors, toute avanc\u00e9e partielle peut se trouver r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e et contredite \u00e0 terme. S\u2019il est une urgence, elle n\u2019est pas de savoir laquelle de ces composantes alternatives doit jouer un r\u00f4le organisateur, mais comment permettre que convergent sciemment les efforts des uns et des autres pour faire mouvement. Ce serait l\u2019honneur d\u2019une politique refond\u00e9e que de rendre possible cette convergence, contre tous les &#8220;r\u00e9alismes&#8221; qui poussent \u00e0 la guerre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019horreur des massacres nourrit l\u2019univers de la guerre. Or, coupl\u00e9e \u00e0 la peur, l\u2019obsession de la guerre mine un peu plus la d\u00e9mocratie. Ne rien faire face \u00e0 la barbarie est impensable. Glisser vers l\u2019\u00e9tat de guerre et le choc des civilisations est une folie. 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