{"id":9163,"date":"2015-11-14T13:22:50","date_gmt":"2015-11-14T12:22:50","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-se-sortir-de-la-guerre\/"},"modified":"2015-11-14T13:22:50","modified_gmt":"2015-11-14T12:22:50","slug":"article-se-sortir-de-la-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9163","title":{"rendered":"Se sortir de la guerre"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Comment \u00e9chapper \u00e0 la logique qui a conduit aux tueries d&#8217;hier soir \u00e0 Paris, quand celles-ci l&#8217;alimentent, comment lui substituer un sursaut civique pour enrayer la spirale d&#8217;une guerre qui nous atteint aujourd&#8217;hui de plein fouet ? <\/p>\n<p>Un pays abasourdi par un d\u00e9chainement de violence inou\u00efe\u2026 La sid\u00e9ration devant l\u2019horreur d\u2019un massacre in\u00e9dit chez nous, depuis bien longtemps\u2026 Ce qui, depuis si longtemps et la plupart du temps dans l\u2019indiff\u00e9rence, est le lot r\u00e9current de nombreux pays d\u2019Afrique et d\u2019Asie envahit notre horizon. Ni Karachi, ni Bombay, ni Bagdad, ni Mogadiscio, ni Ankara, mais Paris. La France d\u00e9couvre que la guerre avec &#8220;z\u00e9ro mort&#8221; n\u2019existe pas. Le probl\u00e8me des guerres modernes est que l\u2019on ne sait jamais trop bien quand elles s\u2019arr\u00eatent et que l\u2019on ne sait pas vraiment s\u2019il peut y avoir un vainqueur et un vaincu.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9tat de guerre<\/h2>\n<p>Au d\u00e9but septembre, le gouvernement fran\u00e7ais d\u00e9cidait de s\u2019engager dans la voie des frappes a\u00e9riennes contre l\u2019\u00c9tat islamique. Deux raisons ont \u00e9t\u00e9 alors donn\u00e9es : <em>\u00ab C\u2019est Daech qui fait fuir, par les massacres qu\u2019il commet, des milliers de familles \u00bb<\/em>, et <em>\u00ab c\u2019est depuis la Syrie, nous en avons la preuve, que sont organis\u00e9es des attaques contre plusieurs pays, et notamment le n\u00f4tre \u00bb<\/em>. La tuerie d\u2019hier soir se pr\u00e9sente comme une r\u00e9ponse barbare \u00e0 cet engagement.<\/p>\n<p>Pour une part, nous restons dans une logique qui, depuis au moins septembre 2001, est celle du monde occidental. \u00c0 partir des attentats du World Trade Center, la notion dominante a \u00e9t\u00e9 en effet, partout, celle de la &#8220;guerre contre le terrorisme&#8221;. Lanc\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque par l\u2019administration Bush, elle est devenue une option internationale qui comprend deux volets indissociables. En effet, deux dimensions accompagnent ce choix : celle, proprement militaire, des frappes dites &#8220;cibl\u00e9es&#8221; et celle de la pr\u00e9vention et du contr\u00f4le. Cette derni\u00e8re passe par l\u2019extension des activit\u00e9s de renseignement et, s\u2019il le faut, par une l\u00e9gislation qui vise \u00e0 frapper par avance les terroristes potentiels.<\/p>\n<p><em>\u00ab Nous avons une guerre \u00e0 mener \u00bb<\/em>, d\u00e9clarait Manuel Valls au lendemain de la tuerie de janvier dernier. <em>\u00ab La guerre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e \u00e0 la France, \u00e0 ses institutions \u00bb<\/em>, surench\u00e9rissait Nicolas Sarkozy au m\u00eame moment. Apr\u00e8s d\u2019autres, la France a connu la r\u00e9cente loi sur le renseignement, vot\u00e9e dans la foul\u00e9e de l\u2019\u00e9motion &#8220;Charlie&#8221; de janvier dernier. Elle a pratiqu\u00e9 les engagements militaires dans sa &#8220;zone privil\u00e9gi\u00e9e&#8221; d\u2019Afrique (intervention au Mali apr\u00e8s l\u2019intervention en Libye). Elle \u00e9tend d\u00e9sormais son action vers le Proche-Orient, en rupture d\u00e9finitive avec la logique prudente exprim\u00e9e par de Villepin en 2003.<\/p>\n<h2>Impuissance des armes technologiques<\/h2>\n<p>Au bout du chemin, nous n\u2019avons pas la s\u00e9curit\u00e9 promise. Au contraire, nous avons la guerre et &#8220;l\u2019\u00c9tat fort&#8221;. Gauche et droite devraient rivaliser pour savoir qui, dans ce domaine, est le mieux plac\u00e9 pour assumer les responsabilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette dispute est tout aussi dangereuse qu\u2019inefficace. L\u2019effroyable bilan d\u2019une nuit sanglante nourrit certes, n\u00e9cessairement, le d\u00e9sir d\u2019un ch\u00e2timent exemplaire. Il nous renvoie \u00e0 des p\u00e9riodes noires de notre histoire, que nous pensions avoir r\u00e9ussi \u00e0 conjurer. Le l\u00e9gitime d\u00e9sir de punir les coupables ne doit pourtant pas faire oublier quelques id\u00e9es simples.<\/p>\n<p>La logique de la guerre, tout d\u2019abord, a perdu de son efficacit\u00e9. La guerre moderne n\u2019est plus celle du pass\u00e9 et, en fait, elle est de plus en plus improbable. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 s\u2019affirme une technologie s\u00fbre d\u2019elle-m\u00eame et ultra-co\u00fbteuse qui agit \u00e0 distance en couplant l\u2019observation satellitaire et l\u2019impunit\u00e9 du drone ; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 se structure une combinaison surprenante m\u00ealant la haute technologie informatique de la transmission et la rusticit\u00e9 d\u2019un armement d\u2019autant plus impr\u00e9visible et ind\u00e9tectable qu\u2019il est constitu\u00e9 d\u2019armes d\u2019ancienne g\u00e9n\u00e9ration, th\u00e9oriquement en voie d\u2019obsolescence.<\/p>\n<p>Depuis plus de trente ans, la surench\u00e8re technologique a montr\u00e9 son inefficacit\u00e9. La sophistication des armes reste impuissante. L\u2019extension de la surveillance informe de la possibilit\u00e9 du pire ; manifestement elle n\u2019en emp\u00eache pas la r\u00e9alisation, quand la rusticit\u00e9 des moyens sert de support \u00e0 la barbarie.<\/p>\n<h2>Menace sur les libert\u00e9s<\/h2>\n<p>Le second risque touche \u00e0 nos libert\u00e9s. Rien ne sert de se cacher que, brutalement ou insidieusement, volontairement ou non, l\u2019\u00e9tat de guerre conduit \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019exception, f\u00fbt-il l\u00e9gitim\u00e9 au d\u00e9part par l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence.<\/p>\n<p>Dans un moment de compr\u00e9hensible trouble national, mieux vaudrait ne pas oublier que nous sommes, depuis quelque temps, dans un engrenage dangereux qui fait que le vocabulaire et les m\u00e9thodes de la guerre tendent \u00e0 se recouper de plus en plus avec ceux de la justice. La &#8220;dangerosit\u00e9&#8221; est le concept cl\u00e9, le &#8220;profilage&#8221; la m\u00e9thode de pr\u00e9vention par excellence, la &#8220;mesure de s\u00fbret\u00e9&#8221; le crit\u00e9rium de la peine, au d\u00e9triment de la culpabilit\u00e9. Arm\u00e9e, police, justice ne traquent ni ne punissent plus les coupables, mais neutralisent les criminels en puissance.<\/p>\n<p>Ainsi se structure le long cheminement judiciaire et policier qui, en un si\u00e8cle, fait passer du criminel &#8220;responsable&#8221; au criminel &#8220;n\u00e9&#8221;, puis au criminel &#8220;potentiel&#8221;. Individus \u00e0 risque, populations \u00e0 risque, que l\u2019on trace, contr\u00f4le, parque et isole\u2026 Alors, ce qui rel\u00e8ve de l\u2019exceptionnel \u00e9ventuellement n\u00e9cessaire (toute situation exceptionnelle exige th\u00e9oriquement des actes exceptionnels) se transforme de facto en \u00e9tat d\u2019exception. Et quand le second terme tend \u00e0 dominer, comment emp\u00eacher, quelles que soient les volont\u00e9s affich\u00e9es, que l\u2019exceptionnel de la mesure particuli\u00e8re nourrisse l\u2019exception de la norme elle-m\u00eame ?<\/p>\n<p>La pr\u00e9somption fond\u00e9e sur l\u2019observation des comportements et des habitudes suffit \u00e0 d\u00e9finir le suspect. L\u2019imp\u00e9ratif de pr\u00e9vention, ensuite, autorise son \u00e9limination, sans d\u00e9lib\u00e9ration ni confrontation. Le mythe de la s\u00e9curit\u00e9 totale repose sur l\u2019illusion de la pr\u00e9dictibilit\u00e9 absolue ; il porte en lui la relativisation maximale de l\u2019\u00c9tat de droit. L\u2019&#8221;\u00e9tat de guerre&#8221; et la &#8220;tol\u00e9rance z\u00e9ro&#8221; se conjuguent pour faire du contr\u00f4le l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de l\u2019aspiration s\u00e9curitaire. L\u2019\u00e9tat d\u2019exception est la nouvelle norme, et la suspicion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e tend \u00e0 fonctionner, de plus en plus, comme un principe d\u2019organisation du social.<\/p>\n<p>Jamais n\u2019a paru aussi moderne la phrase de Benjamin Franklin prononc\u00e9e en 1775 et reprise par le troisi\u00e8me pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, Thomas Jefferson : <em>\u00ab Ceux qui sont pr\u00eats \u00e0 sacrifier une libert\u00e9 fondamentale pour une petite s\u00e9curit\u00e9 temporaire ne m\u00e9ritent ni l\u2019une ni l\u2019autre et finissent par perdre les deux. \u00bb<\/em><\/p>\n<h2>Combattre le mal ou \u00e9radiquer ses causes<\/h2>\n<p>La logique de guerre est techniquement discutable : aucune guerre depuis plus de trente ans n\u2019a connu de solution d\u00e9finitive et impos\u00e9 durablement la paix. Elle est d\u00e9mocratiquement dangereuse. Enfin \u2013 et c\u2019est le troisi\u00e8me risque \u2013 elle est inefficace, car elle contourne la question des causes structurelles du d\u00e9sordre du monde.<\/p>\n<p>Diplomatiquement, le choix semble simple. Dans un univers de &#8220;guerre des civilisations&#8221;, la France doit choisir l\u2019engagement le plus cons\u00e9quent possible dans le bloc occidental. La France a perdu son dynamisme politique face \u00e0 l\u2019Allemagne ; il lui reste sa force de frappe militaire. L\u2019\u00c9tat ne peut plus agir sur l\u2019\u00e9conomie ; il lui reste l\u2019exercice de sa fonction r\u00e9galienne.<\/p>\n<p>Or le choix officiel repose sur l\u2019oubli des causes structurelles profondes de la d\u00e9stabilisation de nombreuses r\u00e9gions du globe, notamment en Afrique et au Proche-Orient. Cantonner les pauvres ou \u00e9liminer la pauvret\u00e9 ? Qu\u2019on le veuille ou non, c\u2019est toujours la m\u00eame question qui revient. Des organismes comme le Programme des Nations unies pour le d\u00e9veloppement expliquent depuis quelques d\u00e9cennies que les carences gigantesques en termes de d\u00e9veloppement humain et la polarisation persistante des ressources sont les bases m\u00eames de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9. Qu\u2019en a-t-on fait ? Rien. Au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, on a d\u00e9fini avec tambours et trompettes de grands objectifs pour le Mill\u00e9naire. Pour la plupart, ils ne sont pas atteints \u00e0 ce jour.<\/p>\n<p>La guerre contre la malnutrition et la faim, contre les maladies de masse, contre la face noire de l\u2019urbanisation m\u00e9tropolitaine, contre les discriminations, contre le gouffre des in\u00e9galit\u00e9s, contre la d\u00e9gradation environnementale, qui affecte avant tout les pauvres, contre toutes les fractures technologiques, contre les trafics d\u2019armes entretenus par les pays riches, contre les paradis fiscaux qui distraient des sommes colossales dont le d\u00e9veloppement humain aurait besoin\u2026 ? Non : la guerre contre le terrorisme. L\u2019Occident enfante et arme Ben Laden pour en faire ensuite le symbole du Mal \u2013 et faire oublier que le terreau dudit Mal n\u2019est rien d\u2019autre que cet \u00e9cheveau de &#8220;maux&#8221; bien concrets qui nous tissent un monde invivable. On attribue \u00e0 Goethe une phrase, dat\u00e9e de 1793, qui a fait l\u2019objet de bien des dissertations : <em>\u00ab J\u2019aime mieux commettre une injustice que tol\u00e9rer un d\u00e9sordre. \u00bb<\/em> Phrase d\u00e9sormais sans objet : nous avons \u00e0 la fois l\u2019injustice et le d\u00e9sordre.<\/p>\n<h2>R\u00e9pondre par la justice et l&#8217;\u00e9galit\u00e9<\/h2>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s et le ressentiment qui en d\u00e9coulent \u00e9tant inexorables, il n\u2019y aurait pas d\u2019autre solution que d\u2019en ma\u00eetriser les effets par l\u2019usage d\u2019une force technologique sup\u00e9rieure et d\u2019une combativit\u00e9 nourrie par le sentiment populaire du danger. Peu importe alors la caract\u00e9risation m\u00eame dudit danger : d\u00e9fense des droits de l\u2019homme, d\u00e9fense des valeurs lib\u00e9rales de l\u2019Occident, d\u00e9fense des racines chr\u00e9tiennes ou, plus simplement, d\u00e9sir de &#8220;rester ma\u00eetre chez soi&#8221;.<\/p>\n<p>Or cette logique est d\u00e9sastreuse \u00e0 plus d\u2019un titre. Sur le plan international, elle ajoute du ressentiment \u00e0 de la frustration, elle produit davantage de d\u00e9sordre que d\u2019ordre. Culturellement, elle tourne le dos \u00e0 la tradition pacifiste d\u2019une gauche qui sait, depuis Jaur\u00e8s, que le capitalisme porte la guerre comme la nu\u00e9e porte l\u2019orage. La logique guerri\u00e8re est cens\u00e9e installer Fran\u00e7ois Hollande en grand homme d\u2019\u00c9tat. En r\u00e9alit\u00e9, elle l\u00e9gitime la droite, dans sa variante la plus radicale, et, au contraire, elle d\u00e9sarme la gauche.<\/p>\n<p>Si logique il y a, il faut la combattre, la d\u00e9faire et lui substituer une autre logique de d\u00e9veloppement, une autre conception de l\u2019\u00e9quilibre social. Face au fanatisme, la r\u00e9ponse n\u2019est pas celle de la guerre mais celle de la justice ; elle n\u2019est pas celle de l\u2019identit\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre mais de l\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00e0 promouvoir. Partout et dans tous les domaines.<\/p>\n<p>Le drame doit nous conduire au sursaut civique. Il ne doit pas nous pr\u00e9cipiter dans un engrenage sans issue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment \u00e9chapper \u00e0 la logique qui a conduit aux tueries d&#8217;hier soir \u00e0 Paris, quand celles-ci l&#8217;alimentent, comment lui substituer un sursaut civique pour enrayer la spirale d&#8217;une guerre qui nous atteint aujourd&#8217;hui de plein fouet ? <\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[210],"tags":[490],"class_list":["post-9163","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-qui-veut-la-peau-de-roger-martelli","tag-terrorisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9163","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9163"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9163\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9163"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9163"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9163"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}