{"id":9128,"date":"2015-11-02T08:53:43","date_gmt":"2015-11-02T07:53:43","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-gramsci-aujourd-hui\/"},"modified":"2023-06-23T23:20:47","modified_gmt":"2023-06-23T21:20:47","slug":"article-gramsci-aujourd-hui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9128","title":{"rendered":"Gramsci aujourd&#8217;hui"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Dans <em>\u00c0 demain Gramsci<\/em>, le politologue Ga\u00ebl Brustier revient sur la figure d\u2019Antonio Gramsci, sa philosophie politique de combat, et les le\u00e7ons historiques que nous devrions en tirer aujourd\u2019hui pour mener les luttes de demain.<\/p>\n<p>Le nom d\u2019Antonio Gramsci est aujourd\u2019hui sur toutes les l\u00e8vres. Du moins dans les milieux politiques, militants ou intellectuels. Mais justement, qui est Gramsci ? Surtout : que peut, aujourd\u2019hui, apporter la pens\u00e9e de Gramsci, non pas seulement aux professionnels de la chose politique, mais aussi \u00e0 tous ceux qui, de pr\u00e8s ou de loin, sont engag\u00e9s dans des combats politiques, sociaux, culturels ? C\u2019est \u00e0 ces deux questions qu\u2019entend r\u00e9pondre le petit livre de Ga\u00ebl Brustier, intitul\u00e9 <em>\u00c0 demain Gramsci<\/em> (heureuse initiative, le livre compte une soixantaine de pages, et son prix est fix\u00e9 \u00e0 la modique somme de cinq euros).<\/p>\n<h2>Mettre le pessimisme \u00e0 l\u2019ordre du jour : une philosophie de combat<\/h2>\n<p>Ga\u00ebl Brustier le rappelle : avant d\u2019\u00eatre un des g\u00e9ants th\u00e9oriques du marxisme du XXe si\u00e8cle, Gramsci fut un intellectuel engag\u00e9, un th\u00e9oricien au contact de l\u2019actualit\u00e9 politique, sociale, culturelle de son temps. Gramsci participera en effet \u00e0 la cr\u00e9ation du PCd\u2019I (le Parti communiste d\u2019Italie, anc\u00eatre du PCI) ; finira par \u00eatre \u00e9lu d\u00e9put\u00e9 de Turin en 1925, en d\u00e9pit d\u2019un contexte tragique (Mussolini est au pouvoir depuis 1922) ; s\u2019enthousiasmera autant pour le th\u00e9\u00e2tre de Pirandello que pour le combat des ouvriers des usines Schneider. <em>Les Cahiers de prison<\/em>, son chef d\u2019\u0153uvre th\u00e9orique, n\u2019auraient donc pas \u00e9t\u00e9 <em>\u00ab aussi pertinents si leur auteur n\u2019avait d\u2019abord \u00e9t\u00e9 un militant aux prises avec les probl\u00e8mes sociaux de son temps \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Et pr\u00e9cis\u00e9ment, le titre donn\u00e9 aux travaux de Gramsci en t\u00e9moigne encore, Gramsci paiera de sa libert\u00e9, de sa sant\u00e9 physique et finalement de sa vie cette \u0153uvre totale. Le 8 novembre 1926 en effet, Gramsci est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 Rome. L\u2019on pr\u00e9tend que Mussolini d\u00e9clara alors : <em>\u00ab Nous devons emp\u00eacher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans \u00bb<\/em>. Quoi qu\u2019il en soit d\u2019un propos peut-\u00eatre l\u00e9gendaire, Gramsci sera condamn\u00e9 et jet\u00e9 en prison pour provocation \u00e0 la guerre civile, excitation \u00e0 la haine de classe et apologie d\u2019actes criminels. Seulement, le r\u00e9sultat fut l\u2019inverse de celui attendu par le r\u00e9gime fasciste. Pendant vingt ann\u00e9es de solitude \u00e9prouvante, Gramsci, loin de se r\u00e9signer, tirera avec une lucidit\u00e9 exemplaire les le\u00e7ons de la d\u00e9faite du mouvement ouvrier, et forgera une philosophie de combat \u2013 d\u2019autant plus combative, offensive qu\u2019elle abjurait, liquidait toute foi dans un progr\u00e8s de l\u2019histoire. <\/p>\n<h2>Mener la bataille des id\u00e9es : l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle<\/h2>\n<p>Avant m\u00eame Benjamin ou Pasolini, Gramsci, en effet, entendit mettre le pessimisme \u00e0 l\u2019ordre du jour. <em>\u00ab Pessimisme de l\u2019intelligence, optimisme de la volont\u00e9 \u00bb<\/em>, la formule de Gramsci est aujourd\u2019hui bien connue. Sauf que, on l\u2019oublie souvent, le volontarisme de Gramsci ne se limite pas au volontarisme politique. Si la pens\u00e9e de Gramsci enregistre les limites d\u2019une croyance dans la rationalit\u00e9 de l\u2019histoire \u2013 et comment en serait-il autrement \u00e0 l\u2019heure d\u2019une mont\u00e9e des fascismes europ\u00e9ens ? \u2013 il entend aussi \u00e9tendre le combat \u00e0 tous les fronts, et d\u2019abord au front culturel. L\u00e0 o\u00f9 un marxisme na\u00eff pouvait encore croire \u00e0 une action m\u00e9canique des infrastructures sur la superstructure, au r\u00f4le d\u00e9terminant des seules transformations \u00e9conomiques et sociales, Gramsci entend rappeler que la lutte doit \u00eatre aussi, et en propre, culturelle. <\/p>\n<p>Bref, comme l\u2019\u00e9crit Ga\u00ebl Brustier, <em>\u00ab Gramsci \u00e9tait le promoteur d\u2019un front culturel \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des fronts \u00e9conomiques et politiques \u00bb<\/em>, ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, d\u2019une bataille des id\u00e9es. C\u2019est cela, mener une <em>\u00ab guerre de positions \u00bb<\/em> au sens de Gramsci : ne pas abandonner le terrain culturel \u00e0 l\u2019adversaire, le lui contester partout, quand il est devenu par trop \u00e9vident qu\u2019il ne suffit plus de croire avoir le sens de l\u2019histoire, la &#8220;raison dans l\u2019histoire&#8221; de son c\u00f4t\u00e9. <\/p>\n<h2>Les \u00e9lites socialistes, intellectuels organiques de la pens\u00e9e de droite<\/h2>\n<p>Et c\u2019est bien ce qui, \u00e0 tr\u00e8s juste titre, pour Ga\u00ebl Brustier, fait \u00e0 nouveau question. Tant il est vrai, que la pens\u00e9e de droite, sinon m\u00eame d\u2019extr\u00eame droite, <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-veut-la-peau-de-roger-martelli\/\">domine aujourd\u2019hui <em>\u00ab le champ de la bataille culturelle \u00bb<\/em><\/a>. Un champ que, selon l\u2019auteur <em>\u00ab la gauche fran\u00e7aise a d\u00e9sert\u00e9 \u00bb<\/em>. Bien plus, pourrait-on ajouter : un champ qu\u2019elle a parfois elle-m\u00eame contribu\u00e9 \u00e0 recomposer dans le sens d\u2019une pens\u00e9e <a href=\" https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/le-grand-basculement-reactionnaire\">conservatrice<\/a> et <a href=\" http:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/culture-idees\/271015\/aux-sources-de-la-nouvelle-pensee-unique-enquete-sur-les-neorepublicains\">r\u00e9actionnaire<\/a>. Et Ga\u00ebl Brustier le sait bien d\u2019ailleurs, lorsqu\u2019il rappelle que les <em>\u00ab \u00e9lites socialistes furent les &#8220;intellectuels organiques&#8221; du n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Ce sont bien, en effet, Henri Chavranski (pr\u00e9sident du Comit\u00e9 des mouvements de capitaux et des transactions invisibles), ou Michel Camdessus (directeur g\u00e9n\u00e9ral du FMI) qui ont, pour ainsi dire, donn\u00e9 ses cadres intellectuels \u00e0 la lib\u00e9ralisation mondiale des march\u00e9s financiers. Comment s\u2019\u00e9tonner, d\u00e8s lors, qu\u2019un Fran\u00e7ois Hollande \u2013 <em>\u00ab pr\u00e9sident si peu gramscien \u00bb<\/em>, comme le qualifie cruellement Ga\u00ebl Brustier, et dont toute la culture politique puise au contraire \u00e0 ces sources intellectuelles droiti\u00e8res \u2013 soit tout, sauf apte \u00e0 mener des batailles culturelles, quand il ne m\u00e8ne pas lui-m\u00eame des batailles contre son camp ?<\/p>\n<h2>S\u2019adresser au peuple : oui mais lequel, et comment ?<\/h2>\n<p>Mais il est vrai que Ga\u00ebl Brustier s\u2019int\u00e9resse moins (en tout cas dans ces pages) aux dispositifs institutionnels de production des id\u00e9es, qu\u2019\u00e0 la mani\u00e8re dont ces id\u00e9es peuvent, ou non, s\u2019adresser \u00e0 ce qu\u2019il appelle, \u00e0 la suite de Gramsci et Laclau, le peuple. <em>\u00ab Aucune domination politique n\u2019est possible sans domination culturelle. Or, dominer culturellement implique d\u2019\u00eatre capable de cr\u00e9er un univers d\u2019id\u00e9es, de symboles et d\u2019images dans lequel un peuple se reconna\u00eet. \u00bb<\/em> Et c\u2019est si vrai qu\u2019aucun discours de gauche, aussi juste soit-il, n\u2019aurait de chance de renverser la table s\u2019il ne tenait \u00e9galement compte, et de ceux \u00e0 qui il s\u2019adresse, et de la mani\u00e8re dont il s\u2019adresse \u00e0 ceux-ci. <\/p>\n<p>Sartre le disait bien : il ne suffit pas de savoir pourquoi l\u2019on \u00e9crit, il faut encore savoir pour qui, et comment. Question d\u2019 &#8220;adresse&#8221; donc, \u00e0 tous les sens du terme. Comment ne pas voir, d\u00e8s lors, que lorsque les intellectuels et les dirigeants socialistes abandonnent par exemple le vocabulaire de la &#8220;lutte&#8221; pour celui du &#8220;dialogue social&#8221;, ils ne renient pas seulement les int\u00e9r\u00eats des cat\u00e9gories populaires, ils les injurient aussi ? Cela, on le conc\u00e9dera \u00e9videmment \u00e0 Ga\u00ebl Brustier. Suffit-il pour autant de renouer avec le vocabulaire r\u00e9publicain (et la question ne vaudrait pas seulement pour la gauche socialiste) ? Laclau le rappelait : le peuple, s\u2019il y en a, se constitue dans un ensemble de revendications, de demandes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, et ces demandes ne sauraient fusionner que dans le cadre d\u2019un mot d\u2019ordre, d\u2019un &#8220;signifiant&#8221; suffisamment vide et flottant pour leur faire \u00e9galement droit. <\/p>\n<h2>Au c\u0153ur autant qu&#8217;\u00e0 la raison ?<\/h2>\n<p>Or, comment ne pas voir que l\u2019usage du mot &#8220;r\u00e9publique&#8221; \u2013 qu\u2019on le regrette ou non \u2013 est aujourd\u2019hui non seulement us\u00e9, fatigu\u00e9, mais \u00e9galement satur\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences r\u00e9actionnaires ? Au point de provoquer un sentiment d\u2019exclusion et m\u00eame d\u2019agression dans certaines couches populaires, notamment dans les <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/la-dignite-en-marche\">populations racis\u00e9es<\/a> et issues des banlieues pour ne citer qu\u2019elles ? <\/p>\n<p>Ga\u00ebl Brustier le sait bien, l\u00e0 encore, qui reconna\u00eet toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du mot d\u2019ordre &#8220;r\u00e9publicain&#8221; des manifestations du 11 janvier. Mais, d\u00e8s lors, pourquoi ne pas, plus simplement, lui pr\u00e9f\u00e9rer des mots comme &#8220;fiert\u00e9&#8221;, &#8220;dignit\u00e9&#8221;, ceux-l\u00e0 m\u00eames qui ont r\u00e9sonn\u00e9 sur les places de Madrid, d\u2019Ath\u00e8nes, samedi dans les rues de Paris ? Puis, avouons-le, voil\u00e0 des mots qui parlent autant au c\u0153ur qu\u2019\u00e0 la raison. Et c\u2019est bien, apr\u00e8s tout, la le\u00e7on de Gramsci. La lucidit\u00e9 intellectuelle n\u2019exclue pas, exige au contraire de parler, aussi, au c\u0153ur et \u00e0 la volont\u00e9. <div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9128 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/gramsci-pasolini-ac4.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/gramsci-pasolini-ac4-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"gramsci-pasolini.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans <em>\u00c0 demain Gramsci<\/em>, le politologue Ga\u00ebl Brustier revient sur la figure d\u2019Antonio Gramsci, sa philosophie politique de combat, et les le\u00e7ons historiques que nous devrions en tirer aujourd\u2019hui pour mener les luttes de demain.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":22560,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[],"class_list":["post-9128","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9128","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9128"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9128\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/22560"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9128"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9128"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9128"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}