{"id":9040,"date":"2015-09-30T16:13:47","date_gmt":"2015-09-30T14:13:47","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-no-border-au-front-sur-la\/"},"modified":"2023-06-23T23:20:36","modified_gmt":"2023-06-23T21:20:36","slug":"article-no-border-au-front-sur-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9040","title":{"rendered":"No Border, au front sur la fronti\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">\u00c0 Vintimille, les militants du r\u00e9seau No Border portent assistance \u00e0 des r\u00e9fugi\u00e9s qui se retrouvent devant une \u00e9ni\u00e8me fronti\u00e8re \u00e0 franchir. Au sein de cette humanit\u00e9 momentan\u00e9ment r\u00e9unie ici, qui a le plus \u00e0 apprendre des autres?<\/p>\n<p>Reportage extrait du num\u00e9ro d&#8217;automne de Regards, \u00e0 para\u00eetre dans quelques jours\u2026 <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-22458\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/vintimille-r7e12-c1b.jpg\" alt=\"vintimille-r7e12.jpg\" align=\"center\" width=\"460\" height=\"252\" srcset=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/vintimille-r7e12-c1b.jpg 460w, https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/vintimille-r7e12-c1b-300x164.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 460px) 100vw, 460px\" \/><\/p>\n<p>\u00c0 peine la fronti\u00e8re pass\u00e9e, on aper\u00e7oit le camp No Border, situ\u00e9 en lisi\u00e8re de Vintimille, ville baln\u00e9aire italienne o\u00f9 se concentre l\u2019afflux de r\u00e9fugi\u00e9s. Sous les arches d\u2019un pont qui voit parfois, \u00e0 grand fracas, d\u00e9ferler un train : des tentes, des tables, quelques chaises, des ordinateurs. Des banderoles proclament, en rouge et noir : <em>\u00ab We are not going back, because we lost everything \u00bb<\/em>. C\u2019est l\u2019\u00e9vidence : ils ne repartiront pas, parce qu\u2019ils ont tout perdu. Sur les rochers, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route, quelques autres campements de fortune, prot\u00e9g\u00e9s par des parasols et des b\u00e2ches. Des b\u00e2ches qui ne tiennent que par le truchement de quelques bouts de ficelle, soigneusement arrim\u00e9s \u00e0 des pierres qui jonchent la route. Ou plut\u00f4t, le trottoir. Car sur la route elle-m\u00eame, les touristes, motoris\u00e9s ou \u00e0 pied, continuent de mollement vaquer \u00e0 leurs occupations. Tout juste s\u2019arr\u00eatent-ils parfois pour prendre une photo, sans jamais vraiment s\u2019informer du devenir des migrants.<\/p>\n<p>D\u00e8s l\u2019entr\u00e9e dans le camp, en revanche, changement d\u2019atmosph\u00e8re. Les uns construisent une table : quelques clous, une planche, juch\u00e9e sur des palettes qu\u2019on vient de rapporter, et l\u2019affaire est jou\u00e9e. Les autres pr\u00e9parent la cuisine, d\u00e9brouillent des c\u00e2bles, restent riv\u00e9s aux ordinateurs, ou parlementent d\u00e9j\u00e0. Car ce soir, il y a assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale. M\u00eame si le camp No Border compte quatre-vingt ou cent migrants, ce sont tous des hommes. Jeunes, tr\u00e8s jeunes, et seulement de passage. Car les migrants r\u00e9fugi\u00e9s ici refusent d\u2019\u00eatre h\u00e9berg\u00e9s dans le camp de la Croix-Rouge italienne. Il faut dire que celle-ci est plac\u00e9e sous la tutelle de l\u2019\u00c9tat italien. <\/p>\n<p>Les migrants ne d\u00e9clinent pas seulement la nourriture douteuse que leur offre la Croix-Rouge, ils sont d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 passer co\u00fbte que co\u00fbte la fronti\u00e8re, et \u00e0 ne pas se laisser encadrer, emmurer \u00e0 nouveau. Parmi eux, quelques Afghans, des Syriens, mais surtout, ces jours-ci, des Soudanais, des \u00c9rythr\u00e9ens qui fuient la dictature. Ici, les militants No Border y vivent sur le m\u00eame pied que les migrants, ils partagent la m\u00eame nourriture, couchent sous les m\u00eames tentes. Certains sont \u00e9mus, inquiets, quand un migrant avec qui ils avaient partag\u00e9 une tente finit par quitter le camp et passer la fronti\u00e8re. Chacun s\u2019inqui\u00e8te, demande des nouvelles, les t\u00e9l\u00e9phones cr\u00e9pitent.<\/p>\n<h2>Contourner les obstacles<\/h2>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone, c\u2019est \u00e9videmment le premier souci des migrants et des militants ; ceux-ci s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer des combin\u00e9s, des cartes SIM, des cordons d\u2019alimentation. Comme, ici, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et Internet ne marchent que par \u00e0-coups, les smartphones sont des b\u00e9n\u00e9dictions. On est loin des poncifs de migrants d\u00e9pourvus de ressources intellectuelles et relationnelles. C\u2019est le plus souvent via Facebook que l\u2019on communique avec sa famille, rest\u00e9e au pays : avec une connaissance ou un contact, d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli en France ou en Grande-Bretagne ; ou, lorsque l\u2019on a pass\u00e9 la fronti\u00e8re, avec les copains rest\u00e9s \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Les militants ne cessent de le rappeler, avec une certaine admiration : aussi dramatique que soit leur situation, les migrants ont toujours un coup d\u2019avance sur la police, et m\u00eame sur l\u2019aide qu\u2019eux-m\u00eames peuvent leur apporter. Les r\u00e9seaux No Border ne viennent jamais que consolider, renforcer des solidarit\u00e9s pr\u00e9existantes, et soutenir l\u2019inventivit\u00e9 des migrants pour passer les fronti\u00e8res, franchir ou contourner les obstacles. Inventivit\u00e9 qui est comme la vie m\u00eame. <\/p>\n<p>Et de la vie, des vies singuli\u00e8res qui se sont heurt\u00e9es \u00e0 l\u2019histoire et la guerre, ils en ont \u00e0 revendre, \u00e0 raconter. Marhu[[Les pr\u00e9noms ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s, de m\u00eame que, ponctuellement, les \u00e2ges et les destinations.]], vingt-quatre ans \u00e0 peine, a \u00e9t\u00e9 enr\u00f4l\u00e9 pendant deux ans dans l\u2019arm\u00e9e \u00e9rythr\u00e9enne. Le regard tant\u00f4t las, tant\u00f4t joueur, il mime les exercices de tirs, les petits chefs qui hurlent des ordres insens\u00e9s, les rafales de balles et les explosions. Cet apr\u00e8s-midi, il s\u2019inqui\u00e8te car, comme pour beaucoup, son compte Facebook est bloqu\u00e9. Le r\u00e9seau social, pour authentifier son compte, lui r\u00e9clame un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone \u00e9rythr\u00e9en et, surtout, une photo valid\u00e9e par les autorit\u00e9s. Comme Aman, dix-huit ans peut-\u00eatre, qu\u2019il a rencontr\u00e9 en chemin et qu\u2019il semble avoir pris sous sa protection, il lui faudra patienter avant de cr\u00e9er un nouveau compte et apprendre que son petit fr\u00e8re, rest\u00e9 au pays, a bien f\u00eat\u00e9 son anniversaire \u2013 et donc qu\u2019il est toujours en vie. <\/p>\n<p>Abdel, lui, est soudanais. La vingtaine tout au plus. \u00c9tudiant, il a fui le Darfour avant que la guerre ne l\u2019emporte, lui et ses r\u00eaves. Il conna\u00eet un migrant r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 La Chapelle, \u00e0 Paris, et veut s\u2019informer des conditions de vie l\u00e0-bas. Vit-on vraiment aussi mal \u00e0 Paris qu\u2019en Italie, la police est-elle aussi violente ? On se r\u00e9sout \u00e0 lui confier que oui, sans doute. Abdel, lui, de toute fa\u00e7on, r\u00eave d\u2019abord de l\u2019Irlande : l\u00e0-bas, un ami poursuit un cursus de math\u00e9matiques. Comme lui, Abdel refuse de c\u00e9der sur son d\u00e9sir, sa soif de connaissance : ce sera les math\u00e9matiques, ou rien. Tous, en tout cas, parlent un anglais plus ou moins parfait. Les r\u00f4les s\u2019inversent : ce sont souvent les plus jeunes qui guident ici les plus vieux dans les pas d\u2019une nouvelle langue, et traduisent. Notamment lors des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales. <\/p>\n<h2>Une impossible communaut\u00e9 d&#8217;\u00e9gaux<\/h2>\n<p>Ce soir, les militants et les migrants sont rassembl\u00e9s. Sur le terrain vague central, il y a assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale. Il s\u2019agit de d\u00e9cider s\u2019il faut comm\u00e9morer, et si oui comment, la mort de Todor Bokanovic, tu\u00e9 par la police des fronti\u00e8res fran\u00e7aise dix ans auparavant. Militants et migrants m\u00ealent leurs voix les unes aux autres, mais tr\u00e8s vite, leurs rangs se divisent. Et ils se retrouvent face-\u00e0-face. Question de langue et de traduction : alors que le train vrombit au-dessus des t\u00eates, que le vent, depuis la mer, se d\u00e9cha\u00eene dans les arbres, il devient difficile pour les traducteurs de s\u2019adresser \u00e0 tous \u00e0 la fois, d\u2019autant que la participation aux assembl\u00e9es est directe. Pas question qu\u2019un leader organise les d\u00e9bats. Et la traduction doit \u00eatre int\u00e9grale. Tr\u00e8s vite l\u2019ordre du jour est d\u00e9bord\u00e9. Comment maintenir une communaut\u00e9 d\u2019action, puisque les uns passeront sans probl\u00e8me la fronti\u00e8re, alors que les autres risqueront l\u2019arrestation ? On retombe invariablement sur la m\u00eame question : militants et migrants tentent de constituer une communaut\u00e9 d\u2019\u00e9gaux, mais ils ne le sont pas devant les fronti\u00e8res, la langue, la loi. Les plus avertis des militants No Border le savent bien ; comme R\u00e9mi ou Julien, ils sont souvent \u00e9tudiants, doctorants en sciences politiques ou sociologie. Ils ne se paient pas de mots, et savent qu\u2019une \u00e9galit\u00e9 totale ne peut jamais \u00eatre qu\u2019une exigence, et appelle un travail infini. En tous cas, ils refusent d\u2019abandonner ceux qu\u2019ils appellent leurs <em>\u00ab fr\u00e8res \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Le travail concret, c\u2019est le temps du matin. Militants et migrants sont \u00e0 peine r\u00e9veill\u00e9s qu\u2019ils s\u2019organisent d\u00e9j\u00e0 en classe de fran\u00e7ais. Les migrants commencent par former un cercle. Le premier reprend les mots de Federica, une tr\u00e8s belle jeune fille italienne, rayonnante et charismatique : <em>\u00ab Comment t\u2019appelles-tu ? \u00bb<\/em>, demande-t-elle \u00e0 celui qui le suit. Qui lui r\u00e9pond : <em>\u00ab Je m\u2019appelle Abdel \u00bb<\/em>. Et interroge lui-m\u00eame celui qui le suit : <em>\u00ab Comment t\u2019appelles-tu ? \u00bb<\/em> <em>\u00ab Je m\u2019appelle Jwan \u00bb<\/em>. Et ainsi de suite. Puis viennent des exercices plus difficiles : <em>\u00ab O\u00f9 est la gare ? \u00bb<\/em>, <em>\u00ab O\u00f9 est l\u2019h\u00f4pital ? \u00bb<\/em> Apprendre \u00e0 prononcer : <em>\u00ab Tourner \u00e0 droite, tourner \u00e0 gauche \u00bb<\/em>. Apprendre \u00e0 d\u00e9nombrer aussi : <em>\u00ab 1, 2, 3, 4, 5 \u2026 9, 10, 11 \u00bb<\/em>. \u00c9videmment, chacun butte sur la s\u00e9rie onze-seize, rit et retrouve ses esprits avec le nombre dix-sept, mieux form\u00e9 que les pr\u00e9c\u00e9dents. C\u2019est la difficile naissance \u00e0 une langue \u00e9trang\u00e8re et ses particularit\u00e9s, mais indispensable pour s\u2019orienter, trouver son chemin dans des villes inconnues, et un jour peut-\u00eatre, gagner l\u2019Angleterre. <\/p>\n<p>En langues, il faut dire que Federica s\u2019y conna\u00eet. Elle parle le fran\u00e7ais, l\u2019anglais, l\u2019italien bien s\u00fbr. Doctorante en sciences politiques \u00e0 Bologne \u2013 <em>\u00ab Bologne la rouge \u00bb<\/em> tient-elle \u00e0 pr\u00e9ciser \u2013 elle a d\u00e9j\u00e0 enseign\u00e9 le fran\u00e7ais aux migrants. Avec un ami qui l\u2019a retrouv\u00e9e ici, ils militaient d\u00e9j\u00e0 dans des groupes soulevant les questions relatives \u00e0 l\u2019alimentation quotidienne en Italie. Il est louable de vouloir consommer bio, reconna\u00eet-elle. Reste, affirme-t-elle, que la production industrielle demeure r\u00e9serv\u00e9e aux cat\u00e9gories les plus pauvres de la population. Et que cette production est, le plus souvent, le fruit du travail des migrants, travaillant au noir dans les conditions les plus d\u00e9plorables. C\u2019est ainsi que Federica a pris contact avec le probl\u00e8me des migrants, avant de rejoindre le camp. <\/p>\n<h2>\u00ab Les toilettes, c\u2019est politique \u00bb<\/h2>\n<p>Chacun souscrit ici au principe de l\u2019abolition des fronti\u00e8res, r\u00e9cuse l\u2019exclusion et la criminalisation des migrants, lutte pour la fermeture des centres de r\u00e9tention administrative, s\u2019oppose aux violences polici\u00e8res. Mais tous restent d\u2019abord soucieux de gestes politiques concrets. Assurer les migrants d\u2019un apport en nourriture digne de ce nom (on commence justement \u00e0 \u00e9taler de la p\u00e2te \u00e0 pizza sur la table dress\u00e9e hier apr\u00e8s-midi), collecter des v\u00eatements, des couvertures, des t\u00e9l\u00e9phones. Ou, plus simplement, construire \u00e0 leur intention des toilettes impeccables. Une jeune militante lancera m\u00eame : <em>\u00ab Les toilettes, c\u2019est politique \u00bb<\/em> \u2013 en r\u00e9f\u00e9rence au camp parisien install\u00e9 \u00e0 Pujol, o\u00f9 les autorit\u00e9s ont en effet priv\u00e9 les migrants de toilettes, dans l\u2019espoir de les voir se disperser. Car de Calais \u00e0 Vintimille ou Bruxelles, Londres et Paris, s\u2019ils ne sont pas tous aussi avanc\u00e9s, les camps No Border se f\u00e9d\u00e8rent en r\u00e9seaux d\u00e9localis\u00e9s et informels, o\u00f9 tout se sait : l\u2019information circule, les gestes de r\u00e9sistance se r\u00e9p\u00e8tent inlassablement. Et agr\u00e8gent des solidarit\u00e9s inattendues.<\/p>\n<p>La cuisine encore. On y retrouve justement Fran\u00e7oise et Romuald, une m\u00e8re et son fils, qui pr\u00e9parent les p\u00e2tes. Elle a quarante-cinq ans, son fils vient d\u2019en avoir dix-sept. Elle est originaire de Montpellier, et se d\u00e9crit spontan\u00e9ment comme une femme bourgeoise, install\u00e9e. Comme tout un chacun, depuis Lampedusa, elle a vu les images de migrants se succ\u00e9der \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, <em>\u00ab dans sa petite maison coquette \u00bb<\/em>, pr\u00e9cise-t-elle. Bien s\u00fbr, elle a \u00e9t\u00e9 horrifi\u00e9e. Comme son fils, comme tant d\u2019autres occupants du camp, \u00e0 la question <em>\u00ab pourquoi se soucier des migrants ? \u00bb<\/em>, elle aura cette r\u00e9ponse, juste, limpide : <em>\u00ab Parce qu\u2019il y a des gens qui meurent \u00bb<\/em>. Lorsqu\u2019une amie, il y a dix jours, lui a propos\u00e9 de se rendre au camp, elle a un peu h\u00e9sit\u00e9, puis s\u2019est r\u00e9solue \u00e0 venir. L\u00e0, elle d\u00e9couvre, \u00e9pouvant\u00e9e, en discutant avec des gamins qui ont l\u2019\u00e2ge de son fils, la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te d\u2019un enr\u00f4lement dans l\u2019arm\u00e9e, des maltraitance et de la torture physique et morale. Ce soir elle dort sur le bitume, se promettant de revenir. Pas pour <em>\u00ab faire sa petite bourgeoise qui fait Koh Lanta \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Comme tous, elle est plut\u00f4t modeste, et lucide sur la port\u00e9e de son engagement. Puisqu\u2019ici on manque de tout, matelas, tables, vraies assiettes et vrais couverts aussi, elle a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 tout ce qu\u2019elle a pu autour d\u2019elle et l\u2019a convoy\u00e9 jusqu\u2019ici, avec son fils. Cela aussi, c\u2019est politique, ajoutera dans un nouveau rire la militante que l\u2019on croisait tout \u00e0 l\u2019heure aupr\u00e8s des toilettes. Question de d\u00e9veloppement durable en effet : dans un camp No Border, on n\u2019utilise pas, si possible, de couverts ou d\u2019assiettes jetables. Tout se tient.<\/p>\n<h2>Tensions avec la police<\/h2>\n<p>Mais parfois, on se heurte aux contradictions du r\u00e9el. Comme en ce d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi. Une dame assez \u00e2g\u00e9e, dans un tailleur strict, d\u2019un blanc \u00e9clatant, visiblement press\u00e9e, fait un d\u00e9tour en voiture par le camp. Elle rapporte \u00e0 nouveau des piles de v\u00eatements, de draps, s\u2019enquiert des tailles qui pourraient convenir aux migrants. Elle se laisse pourtant interroger \u00e0 la vol\u00e9e, et d\u00e9clare tout de go : <em>\u00ab Si j\u2019aide les migrants, c\u2019est que bient\u00f4t, en France, nous serons tous, nous aussi des migrants. Avec tous ces Arabes en France ! \u00bb<\/em> Deux militantes italienne et fran\u00e7aise, les bras charg\u00e9s de lingerie, \u00e9clatent de rire. Elles n\u2019en sont plus \u00e0 une surprise pr\u00e8s. <\/p>\n<p>Pendant ce temps, \u00e0 la demande des migrants, d\u00e9bute une r\u00e9union consacr\u00e9e \u00e0 leurs droits de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re. On leur fournira des informations qu\u2019ils ne trouveront pas ailleurs. On leur indique o\u00f9 ils pourront trouver des cartes SIM fran\u00e7aises, des moyens d\u2019\u00e9changer la monnaie sans subir le poids des taxes, des connexions Internet. Et aussi, comment obtenir la pr\u00e9sence d\u2019un avocat en cas d\u2019arrestation. Les r\u00e9seaux No Border proposent des contacts \u00e0 chaque point de parcours, des coordonn\u00e9es individuelles et celles d\u2019associations d\u2019assistance humanitaire, de d\u00e9fense juridique, etc. La s\u00e9ance, studieuse, se poursuit par un point sur les contr\u00f4les d\u2019identit\u00e9, le droit d\u2019asile, les papiers ou la d\u00e9tention. Les plus inform\u00e9s parmi les militants reviennent sur les d\u00e9dales de la l\u00e9gislation fran\u00e7aise et les recours possibles. Ils rappellent avec insistance que les d\u00e9cisions de l\u2019OFPRA restent ex\u00e9cutoires pendant les recours. La police peut donc toujours expulser.<\/p>\n<p>La police, on la retrouve justement. Soudain, la situation se tend. Certains militants s\u2019\u00e9nervent, prennent \u00e0 partie les photographes : <em>\u00ab I hate your job \u00bb<\/em> \u2013 <em>\u00ab Je d\u00e9teste votre boulot \u00bb<\/em>. La raison de cette tension demeure obscure, mais elle donne naissance \u00e0 un cort\u00e8ge. Les migrants rev\u00eatent des masques, des casquettes, se drapent dans des banderoles, pour dissimuler leur visage et \u00e9chapper \u00e0 toute identification. Tous se retrouvent le long du trottoir, devant le poste fronti\u00e8re italien, derri\u00e8re des barri\u00e8res m\u00e9talliques qui coupent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la route. Les migrants, percutent des ustensiles de cuisine contre les barri\u00e8res, font raisonner des couvercles comme des cymbales. Un chant s\u2019\u00e9l\u00e8ve. Il clame : <em>\u00ab No Border, no nation \u00bb<\/em> \u2013 <em>\u00ab Pas de fronti\u00e8re, pas de nation \u00bb<\/em>. Les carabinieri, eux, rev\u00eatent des genouill\u00e8res, s\u2019arment de boucliers, se mettent en ordre de bataille et se postent face aux manifestants. Mais d\u2019un coup, la tension redescend. Il n\u2019y aura pas d\u2019\u00e9chauffour\u00e9e ce soir. Pas comme la semaine derni\u00e8re. Six militants ont \u00e9t\u00e9 interpell\u00e9s, expuls\u00e9s et interdits de s\u00e9jour. Parmi eux, des \u00e9l\u00e9ments charismatiques. Le moral des No Border en est durablement affect\u00e9. Les militants ne tiennent pas trop \u00e0 de nouveaux affrontements. Ces heurts violents avec la police ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 film\u00e9s. Julien montre quelques vid\u00e9os : affrontement avec la police aux abords de la gare ou de la pr\u00e9fecture. Mais aussi des images saisissantes d\u2019arrestations dans le train qui surplombe le camp. <\/p>\n<h2>La chaleur des sourires<\/h2>\n<p>Le soir tombe. Sur la route, une camionnette s\u2019arr\u00eate phares allum\u00e9s. Les portes arri\u00e8re s\u2019ouvrent, les migrants puis les militants forment aussit\u00f4t une file. Quelques b\u00e9n\u00e9voles distribuent des plats chauds qu\u2019ils pr\u00e9parent depuis 14h. Ils viennent d\u2019un quartier populaire de Nice. Musulmans, ils ont d\u2019abord voulu soutenir les migrants durant le ramadan. Et puis, <em>\u00ab on a commenc\u00e9, on a continu\u00e9 \u00bb<\/em>, confie Ahmed. L\u2019opini\u00e2tret\u00e9, toujours. En gare de Vintimille, ils d\u00e9couvrent la situation des migrants, mais aussi celle de SDF qui se sont r\u00e9fugi\u00e9s l\u00e0. <em>\u00ab La faim n\u2019a pas de couleur \u00bb<\/em> : ils distribueront donc des repas \u00e0 tous, avant que les autorit\u00e9s ne leur interdisent l\u2019acc\u00e8s de la gare et mettent deux b\u00e9n\u00e9voles en garde \u00e0 vue. Depuis, ils retrouvent chaque soir la route du camp No Border. Ahmed voudrait pouvoir dialoguer avec les migrants, mais il faut dispenser les repas au plus vite, pour qu\u2019ils restent chauds. Et puis, s\u2019amuse-t-il, les migrants parlent un arabe classique, litt\u00e9raire. Il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019il comprendrait quoi que ce soit. Alors il se contente de la chaleur de sourires qu\u2019il finit par reconna\u00eetre et aimer. <\/p>\n<p>\u00c0 minuit, c\u2019est \u00e0 peine si l\u2019on distingue la gare de Vintimille dans l\u2019obscurit\u00e9. L\u2019enseigne lumineuse ne fonctionne plus, et tout prend un air louche, anonyme, de clandestinit\u00e9. On retrouve Abdel. Il est venu accueillir un ami un peu perdu, ext\u00e9nu\u00e9 . Il le rassure: <em>\u00ab Les No Border sont des gens vraiment bien \u00bb<\/em>. Plus loin, au su et vu de tous, y compris de la police, des tractations : \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, un deal entre migrants et passeurs. R\u00e9mi nous avait pr\u00e9venus, les passeurs se cachent \u00e0 peine ; la mafia calabraise, qui a d\u00e9j\u00e0 la mainmise sur le trafic de coca\u00efne, verse probablement des pots de vin \u00e0 l\u2019administration locale. En tout cas, elle a trouv\u00e9 un nouvel exp\u00e9dient.<\/p>\n<p>Ce matin, deux bonnes nouvelles. Une avocate livre une imprimante qui permettra d\u2019\u00e9diter des cartes. Et surtout, elle apporte une aide juridictionnelle d\u00e9cisive. Une directive europ\u00e9enne[[Directive 2011\/95\/UE du Parlement europ\u00e9en.]] condamne l\u2019entrave \u00e0 la libert\u00e9 de circulation, d\u00e8s lors que les migrants ont formul\u00e9 une demande d\u2019asile. Une requ\u00eate \u2013 urgente \u2013 aupr\u00e8s de la Cour de justice de l\u2019Union europ\u00e9enne devrait permettre de sanctionner les \u00c9tats. Les vid\u00e9os des arrestations recueillies par les No Border pourraient avoir valeur de preuve ou de t\u00e9moignage. Seconde bonne nouvelle : trois migrants ont franchi la fronti\u00e8re. Dont deux Afghans. R\u00e9mi s\u2019en amuse: <em>\u00ab Les Afghans ne restent jamais tr\u00e8s longtemps ici. Ce sont les plus malins. De toute fa\u00e7on, ils ont d\u00e9j\u00e0 franchi tellement de fronti\u00e8res \u00bb<\/em>.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9040 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/vintimille-r1d45-33a.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/vintimille-r1d45-33a-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"vintimille-r1d45.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/vintimille-r7e12-b15.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/vintimille-r7e12-b15-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"vintimille-r7e12.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 Vintimille, les militants du r\u00e9seau No Border portent assistance \u00e0 des r\u00e9fugi\u00e9s qui se retrouvent devant une \u00e9ni\u00e8me fronti\u00e8re \u00e0 franchir. Au sein de cette humanit\u00e9 momentan\u00e9ment r\u00e9unie ici, qui a le plus \u00e0 apprendre des autres?<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":22458,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[375],"class_list":["post-9040","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-immigration"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9040","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9040"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9040\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/22458"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9040"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9040"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9040"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}