{"id":8965,"date":"2015-09-04T00:11:43","date_gmt":"2015-09-03T22:11:43","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-anne-laure-amilhat-szary-nous\/"},"modified":"2023-06-23T23:20:26","modified_gmt":"2023-06-23T21:20:26","slug":"article-anne-laure-amilhat-szary-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8965","title":{"rendered":"Anne-Laure Amilhat Szary : \u00ab Nous devons reconsid\u00e9rer notre perception des migrants \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Anne-Laure Amilhat Szary, g\u00e9ographe, revient sur ce qu\u2019il faut bien appeler une <em>\u00ab guerre contre les migrants \u00bb<\/em>. Face \u00e0 la crise humanitaire, elle invite \u00e0 reconsid\u00e9rer notre perception des migrants, et avance des mesures rationnelles et politiques. <\/p>\n<p><strong>Regards. Dans <a href=\" https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/nouvelles-frontieres-nouveaux\">votre dernier livre, <em>Qu&#8217;est-ce qu&#8217;une fronti\u00e8re aujourd&#8217;hui<\/em><\/a>, vous \u00e9crivez que nous assistons \u00e0 une <em>\u00ab guerre contre les migrants \u00bb<\/em>&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong>Anne-Laure Amilhat Szary.<\/strong> Il peut sembler paradoxal de parler de \u00ab guerre contre les migrants \u00bb. Mais il s&#8217;agit bien d&#8217;une lutte men\u00e9e au nom de la protection d\u2019un territoire, et de la d\u00e9fense d\u2019une limite internationalement reconnue (la fronti\u00e8re). Elle n\u2019est pas men\u00e9e, pourtant, contre un ennemi identifiable, un \u00c9tat \u00e0 proprement parler. Ce n\u2019est donc pas une guerre inter\u00e9tatique. N\u00e9anmoins, elle r\u00e9pond \u00e0 la d\u00e9finition de la guerre, puisque la violence aux fronti\u00e8res est en grande partie imputable \u00e0 des appareils d\u2019\u00c9tat. Que l\u2019on songe aux dispositifs technologiques de surveillance mis en \u0153uvre (capteurs de mouvement, de temp\u00e9rature, drones, patrouilles en mer, etc.) ou, plus simplement, au d\u00e9ploiement massif de forces arm\u00e9es (avec l\u2019usage, dans les cas les plus dramatiques, d\u2019armes l\u00e9tales). La nature des dispositifs d\u00e9ploy\u00e9s indique que nous sommes bien entr\u00e9s dans une phase de conflit aux fronti\u00e8res d\u2019un nouveau type : on ne se bat plus pour d\u00e9placer la fronti\u00e8re et gagner du territoire; mais au nom de la fronti\u00e8re m\u00eame. <\/p>\n<p><strong>Cette guerre fait en tout cas de plus en plus de victimes &#8220;civiles&#8221;\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Le fait de ne pouvoir compter ou identifier les morts constitue l\u2019une des d\u00e9finitions des violences de guerre. Les corps \u00e0 la fronti\u00e8re sont de plus en plus des cadavres, des corpses en anglais, dont plus personne ne sait quoi faire ni dire. On r\u00e9pondra que les migrants ne meurent pas \u00e0 la fronti\u00e8re, qu\u2019ils meurent durant la travers\u00e9e de la fronti\u00e8re. Et c\u2019est vrai : aujourd\u2019hui, &#8220;en  Europe&#8221; si l\u2019on peut dire (mais c\u2019est justement toute la difficult\u00e9), les migrants meurent dans les eaux territoriales ou internationales. Ils ne sont sans doute pas abattus, comme autrefois, au pied d\u2019un mur. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment, il s\u2019agit de reconsid\u00e9rer, \u00e0 partir de l\u00e0, ce qui fait une fronti\u00e8re. <\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Les fronti\u00e8res d\u00e9bordent aujourd\u2019hui leur trac\u00e9 traditionnel \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Alors, qu\u2019est-ce qui fait une fronti\u00e8re aujourd\u2019hui ?<\/strong><\/p>\n<p>Si l\u2019on a tant de mal \u00e0 comprendre ce qui arrive, c\u2019est que nous consid\u00e9rons toujours que la fronti\u00e8re est une ligne qu\u2019on pose sur une carte. Mais tout montre que nous avons \u00e0 faire, d\u00e9sormais, \u00e0 un mouvement de dilatation de la fronti\u00e8re. Celle-ci s\u2019importe (contr\u00f4les volants \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des limites nationales) et s\u2019exporte hors du domaine de souverainet\u00e9 traditionnel des \u00c9tats : la cr\u00e9ation de Frontex, la mise en place des patrouilles RABIT, susceptibles d\u2019intervenir en mer comme sur terre pour interdire l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019espace Schengen, la d\u00e9l\u00e9gation du contr\u00f4le migratoire \u00e0 des pays partenaires \u2013 dont on a bien vu, avec l\u2019effondrement de la Lybie, qu\u2019ils participaient d\u2019un processus de d\u00e9localisation du contr\u00f4le aux fronti\u00e8res \u2013, tout concourt \u00e0 \u00e9tablir que les fronti\u00e8res d\u00e9bordent aujourd\u2019hui leur trac\u00e9 traditionnel. Et que la force des \u00c9tats s\u2019exerce au-del\u00e0 de ces trac\u00e9s. C\u2019est en ce sens que nous devons rejeter l\u2019argument insens\u00e9, et pourtant r\u00e9pandu, selon lequel les passeurs, ou les migrants eux-m\u00eames, seraient les premiers responsables de ces morts.<\/p>\n<p><strong>Mais l&#8217;ampleur de ces d\u00e9placements de population n&#8217;est-elle pas nouvelle ?<\/strong><\/p>\n<p>Il est vrai que l\u2019on avait rarement vu autant de r\u00e9fugi\u00e9s que cette ann\u00e9e. Ce mois de juillet, le nombre de migrants \u00e9tait trois fois plus important qu\u2019au m\u00eame mois de juillet l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Et c\u2019est la premi\u00e8re fois qu&#8217;il franchit l\u2019ordre des 100.000 personnes. Le probl\u00e8me n\u2019est pas nouveau, mais on l\u2019avait un peu oubli\u00e9, du fait, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, de la diminution des conflits internationaux \u00e0 la &#8220;faveur&#8221; de la multiplication de ce qui semblait n\u2019\u00eatre que des conflits internes. Mais cela fait quelques ann\u00e9es que la Jordanie et le Liban, aux fronti\u00e8res de la Syrie, accueillent eux des millions de r\u00e9fugi\u00e9s. Paradoxalement, ceux qui arrivent chez nous aujourd\u2019hui ne sont que les mieux dot\u00e9s en ressources. En fait, nous assistons aux premi\u00e8res cons\u00e9quences visibles de la d\u00e9stabilisation de l\u2019ordre n\u00e9 de la Guerre froide, d\u00e9stabilisation \u00e0 laquelle, il faut le rappeler, nous contribuons par notre politique internationale hasardeuse, et notamment nos ventes d\u2019armes qui n\u2019ont cess\u00e9 de cro\u00eetre. La dynamique de ces conflits internes, tout comme la marche \u00e0 la s\u00e9curisation des fronti\u00e8res qui rend la circulation impossible, contribuent \u00e9videmment \u00e0 rendre spectaculaires ces d\u00e9placements de population. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab La distinction entre r\u00e9fugi\u00e9s et migrants, migrants politiques et migrants \u00e9conomiques, tend \u00e0 s\u2019effacer \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Le chiffre des migrants semble s\u2019accro\u00eetre, et les raisons de migrer changer\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>En chiffre absolu, l\u2019on compte aujourd\u2019hui pr\u00e8s de 60 millions de d\u00e9plac\u00e9s (contre 50 millions en 2014, et 37 millions il y a dix ans, 20 millions en 2000, la courbe est exponentielle). Mais ce chiffre est \u00e0 rapporter \u00e0 celui des migrants, qui augmente au m\u00eame rythme que la population mondiale : il reste stable en proportion, soit 3 % de la population mondiale (232 millions de personnes en 2013). Surtout, dans ce contexte de guerres civiles multipli\u00e9es, la distinction entre r\u00e9fugi\u00e9s et migrants, migrants politiques et migrants \u00e9conomiques, tend \u00e0 s\u2019effacer : les populations fuient \u00e9galement des \u00c9tats en guerre, qui connaissent des crises d\u00e9mocratiques, de gouvernance, de corruption, ou, plus simplement, des crises \u00e9conomiques, dont on aurait tort de consid\u00e9rer qu\u2019elles ne sont pas, \u00e9galement, politiques. De la m\u00eame fa\u00e7on, la multiplication des camps, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ou l\u2019ext\u00e9rieur des \u00c9tats en crise, brouille le statut de r\u00e9fugi\u00e9 de guerre. <\/p>\n<p><strong>On s&#8217;interroge beaucoup sur les termes \u00e0 employer : r\u00e9fugi\u00e9s, migrants, demandeurs d&#8217;asile\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Je proposerais de parler, en g\u00e9n\u00e9ral, de populations d\u00e9plac\u00e9es. Tout le montre : ceux qui partent aujourd\u2019hui sont loin d\u2019avoir le capital social le plus faible. Il faut non seulement de l\u2019argent pour payer le passage, mais aussi des ressources intellectuelles et relationnelles. Une grande partie des migrants parle plusieurs langues, ma\u00eetrise les nouvelles technologies, dispose souvent d\u2019un haut niveau d\u2019\u00e9tudes et de contacts en Europe. Qu\u2019on le veuille ou non, ces personnes prennent aujourd\u2019hui la d\u00e9cision de tenter leur chance aux fronti\u00e8res de pays qu\u2019elles per\u00e7oivent comme plus riches, mais \u00e9galement porteurs d\u2019id\u00e9aux d\u00e9mocratiques. Nous devons reconsid\u00e9rer notre perception des personnes qui frappent \u00e0 nos portes\u00a0: ceux-ci ne sont plus des individus d\u00e9pourvues de capital, ou qui chercheraient simplement des ressources, mais bien des personnes qui arrivent avec une grande richesse. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab Il faut r\u00e9attribuer les investissements \u00e0 des dispositifs d\u2019int\u00e9gration \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Comment parvenir \u00e0 reformuler le probl\u00e8me ?<\/strong><\/p>\n<p>Il faut d\u2019abord d\u00e9construire quelques \u00e9vidences. Que je sache, il y a trente ans, on ne parlait pas de \u00ab migrants ill\u00e9gaux \u00bb, \u00e0 peine commen\u00e7ait-on \u00e0 parler, il y a vingt ans, de \u00ab sans-papiers \u00bb. La construction politique de ce probl\u00e8me est le produit d\u2019une lente s\u00e9dimentation de mesures s\u00e9curitaires (le plus souvent, des mesures d\u2019exception) qui font que le personnel politique se voit incapable de revenir sur sa perception du probl\u00e8me migratoire. On voit bien, pourtant, que l\u2019on est confront\u00e9 \u00e0 des situations de plus en plus absurdes, quand elles ne sont pas tragiques. Dans l\u2019UE, en vertu du r\u00e8glement de Dublin et du fichier EURODAC, les migrants sont fich\u00e9s puis tenus de rester dans le premier pays o\u00f9 ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en Europe. Si bien que des populations enti\u00e8res sont consign\u00e9es dans des pays qui ne veulent pas les recevoir et dans lesquels, d\u2019ailleurs, elles ne veulent pas demeurer (l\u2019Italie, la Gr\u00e8ce). Tandis que, d\u2019autre part, les m\u00eames migrants se voient refuser l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des pays d\u00e9sireux de les accueillir. <\/p>\n<p><strong>Quelles solutions l\u2019Europe peut-elle envisager concr\u00e8tement ?<\/strong><\/p>\n<p>Une premi\u00e8re mesure rationnelle consisterait donc \u00e0 abolir la convention de Dublin, ce \u00e0 quoi, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, l\u2019Allemagne en appelle aujourd\u2019hui. Et sans doute l\u2019Allemagne le fait-elle beaucoup pour des raisons \u00e9conomiques, mais aussi en raison de son rapport aux destructions de guerre et aux transitions de l\u2019Europe de l\u2019Est apr\u00e8s 1989. Un raisonnement pragmatique conduirait \u00e0 attribuer les investissements allou\u00e9s \u00e0 des dispositifs de surveillance ruineux (responsables de morts dramatiques, et pas aussi efficaces qu\u2019on ne le promeut) \u00e0 des dispositifs d\u2019int\u00e9gration. On ne peut, de toute fa\u00e7on, se satisfaire de la construction de camps ou de no-man&#8217;s lands dans lesquels, comme la &#8220;jungle&#8221; de Calais, c\u2019est \u00e0 terme la force qui fait loi. On peut fort bien imaginer que, comme aux \u00c9tats-Unis, les migrants se voient accorder le droit de travailler pendant deux ans, un acc\u00e8s au permis de conduire, \u00e0 un compte et une carte bancaire, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour les enfants. Ou de voir des migrants accueillis dans de petits villages, comme cela commence \u00e0 se pratiquer ici et l\u00e0. Dans tous les cas, il s\u2019agit de revenir \u00e0 une forme de rationalit\u00e9 : qu\u2019elle soit \u00e9conomique (dissocier l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des droits et des ressources de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nationalit\u00e9), ou politique (nous mettre en accord avec nos propres id\u00e9aux d\u00e9mocratiques), il nous faut rompre avec l\u2019id\u00e9ologie s\u00e9curitaire.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8965 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/itw-amilhatj1c69-a9d.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/itw-amilhatj1c69-a9d-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"itw-amilhatj1c69.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Anne-Laure Amilhat Szary, g\u00e9ographe, revient sur ce qu\u2019il faut bien appeler une <em>\u00ab guerre contre les migrants \u00bb<\/em>. 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