{"id":8958,"date":"2015-09-01T14:17:22","date_gmt":"2015-09-01T12:17:22","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-changer-l-europe-ou-changer-d\/"},"modified":"2023-06-23T23:20:25","modified_gmt":"2023-06-23T21:20:25","slug":"article-changer-l-europe-ou-changer-d","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8958","title":{"rendered":"Changer l&#8217;Europe ou changer d&#8217;Europe"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La gauche radicale doit \u00e9chapper \u00e0 l&#8217;impuissance \u00e0 laquelle la condamnent aussi bien le repli nationaliste que le statu quo, et d\u00e9passer la question de la sortie de l&#8217;euro ou de l&#8217;UE. Pour porter son propre projet, europ\u00e9en et antilib\u00e9ral.<\/p>\n<p><em>\u00ab Pour chaque probl\u00e8me complexe, il existe une solution simple, directe\u2026 et fausse. \u00bb<\/em> H.L. Mencken.<\/p>\n<p><em>\u00ab Le probl\u00e8me, c&#8217;est que nous avons gagn\u00e9 en p\u00e9riode de crise \u00bb<\/em>, avait d\u00e9clar\u00e9 Michel Rocard aux d\u00e9buts des ann\u00e9es 1980. <em>\u00ab Mais s&#8217;il n&#8217;y avait pas eu la crise, nous n&#8217;aurions pas gagn\u00e9 \u00bb<\/em>, lui avait r\u00e9pondu Pierre Mauroy.<\/p>\n<p>La victoire de Syriza en janvier 2015, les six mois de bras de fer avec les diff\u00e9rentes institutions europ\u00e9ennes (Commission europ\u00e9enne, Eurogroupe) ou internationales (FMI) se sont conclues par l&#8217;adoption d&#8217;un troisi\u00e8me m\u00e9morandum encore plus dur que les pr\u00e9c\u00e9dents et par la mise sous tutelle de fait de la Gr\u00e8ce. Ce nouveau plan, adopt\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;appui du Pasok et de Nouvelle d\u00e9mocratie, a provoqu\u00e9 une scission dans Syriza qui va bien au-del\u00e0 des rangs traditionnels de la gauche de ce parti. Depuis lors, un d\u00e9bat fait rage partout en Europe sur la strat\u00e9gie qui doit \u00eatre celle de la gauche de transformation sociale : sortir de l&#8217;euro ou non, et pour faire quoi ? Construire un nouveau mouvement europ\u00e9en ou tenter un d\u00e9tour par l&#8217;\u00e9chelon national \u2013 et si oui avec quels risques de d\u00e9rives identitaires ? Autant de questions s\u00e9rieuses qui m\u00e9ritent un d\u00e9bat approfondi sans tabou ni raccourci.<\/p>\n<h2>Hypoth\u00e8se A : un mouvement pan-europ\u00e9en<\/h2>\n<p>Changer l&#8217;Europe telle qu&#8217;elle existe au profit d&#8217;une autre construction europ\u00e9enne, d\u00e9mocratique, respectueuse des droits sociaux et qui ne se b\u00e2tisse pas en forteresse de barbel\u00e9s a \u00e9t\u00e9 la pierre de touche de presque tous les mouvements de la gauche radicale en Europe. Pour un tel projet, deux chemins ont \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9s.<\/p>\n<p>Le premier est l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;un mouvement qui soit d&#8217;embl\u00e9e pan-europ\u00e9en, de masse et qui viendrait bousculer les fondations de l&#8217;Europe lib\u00e9rale. Une telle hypoth\u00e8se suppose une r\u00e9elle homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle continentale, ou au moins une forte convergence politique, sociale et culturelle. Il n&#8217;en est rien, bien au contraire. La politique europ\u00e9enne telle qu&#8217;elle est men\u00e9e depuis au moins vingt ans (Maastricht 1992) est objectivement conforme aux int\u00e9r\u00eats des pays d&#8217;Europe du Nord : disons l&#8217;Allemagne, les Pays-Bas, le Luxembourg, sans doute la Flandre en Belgique (mais ils sont majoritaires) et l&#8217;Autriche, auxquels ont pourrait ajouter certains pays d&#8217;Europe centrale qui rel\u00e8vent de la p\u00e9riph\u00e9rie \u00e9conomique de l&#8217;Allemagne. Dire cela, c&#8217;est dire que cela profite non seulement aux bourgeoisies nationales, mais aussi \u00e0 une fraction significative du salariat de ces pays, m\u00eame s&#8217;il y a de nombreux laiss\u00e9s pour compte. <\/p>\n<p>La discordance des rapports de force, des opinions publiques est profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans l&#8217;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des r\u00e9alit\u00e9s nationales quand elle ne renvoie pas \u00e0 des traumatismes historiques anciens : le rapport tr\u00e8s particulier des Allemands \u00e0 leur monnaie est inscrit dans la crise de la R\u00e9publique de Weimar de 1923. Dans ces conditions l&#8217;apparition <em>\u00ab d&#8217;un mouvement europ\u00e9en pour la d\u00e9mocratisation de l&#8217;euro \u00bb<\/em>, avanc\u00e9e par Yanis Varoufakis, est sans doute attrayante intellectuellement, mais en pratique inaccessible pour une longue p\u00e9riode.<\/p>\n<h2>Hypoth\u00e8se B : la th\u00e9orie des dominos<\/h2>\n<p>Le second chemin pour transformer l&#8217;Europe rel\u00e8ve de ce qu&#8217;on pourrait appeler la th\u00e9orie des dominos. \u00c0 partir d&#8217;une victoire dans l&#8217;un des pays de l&#8217;Union europ\u00e9enne s&#8217;enclenche un processus dynamique qui nourrit en retour la radicalit\u00e9 dans d&#8217;autres pays, permettant de nouvelles victoires et la modification du rapport de forces. Bref, apr\u00e8s la Gr\u00e8ce et Syriza, vient le tour de Podemos en Espagne, pr\u00e9lude \u00e0 de nouvelles victoires \u2013 et pourquoi pas en France ? <\/p>\n<p>Ce sc\u00e9nario simple, cr\u00e9dible n&#8217;avait qu&#8217;un d\u00e9faut, celui de penser que les lib\u00e9raux aller regarder passer le train et applaudir \u00e0 leur propre d\u00e9faite avec fair-play. \u00c9videmment, conscientes du danger, les \u00e9lites europ\u00e9ennes ont montr\u00e9 qu&#8217;elles \u00e9taient pr\u00eates \u00e0 tout et surtout au pire. Sur le fond, sur la forme, rien n&#8217;aura \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9 au peuple grec. La conclusion du bras de fer entre le gouvernement grec et l&#8217;Union europ\u00e9enne est que le chemin d&#8217;une auto-transformation de l&#8217;Europe par effet boule de neige est et sera \u00e9cras\u00e9 dans l&#8217;\u0153uf. <\/p>\n<p>On objectera, \u00e0 raison, que la situation \u00e9tait d&#8217;autant plus difficile que la Gr\u00e8ce est un petit pays exsangue qui ne p\u00e8se que 2% du PIB de la zone euro. Il ne peut pourtant en \u00eatre autrement, les premiers succ\u00e8s pour la gauche radicale ne peuvent venir que des maillons faibles du capitalisme europ\u00e9en \u2013 pour faire simple, les pays d&#8217;Europe du Sud. Or pr\u00e9cis\u00e9ment, l&#8217;exp\u00e9rimentation d&#8217;une politique alternative leur est d&#8217;autant plus difficile qu&#8217;ils sont p\u00e9riph\u00e9riques et donc vuln\u00e9rables aux institutions europ\u00e9ennes et internationales (BCE, FMI). Pour ces pays, le choix est terriblement difficile. Il faut donc soit se soumettre, et alors appliquer une politique autrefois combattue, soit sauter dans le vide, sans garantie. Il n&#8217;en demeure pas moins que l&#8217;acquis de la victoire de Syriza, c&#8217;est qu&#8217;une rupture qui part d&#8217;un cadre national demeure possible. Ce n&#8217;est pas rien.<\/p>\n<h2>Euro ou pas euro, le pi\u00e8ge du repli national ?<\/h2>\n<p>Alexis Tsipras n&#8217;avait certes pas de mandat pour sortir de la zone euro : l&#8217;argument est abondamment utilis\u00e9 et il est parfaitement vrai. Mais il n&#8217;avait pas non plus celui de poursuivre la politique de ces pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Les 61% de &#8220;non&#8221; au r\u00e9f\u00e9rendum du 5 juillet \u00e9taient m\u00eame un mandat limpide contre le m\u00e9morandum. Pourtant, le premier ministre grec n&#8217;a pas fait ce choix, pr\u00e9cipitant la division de son propre camp. L&#8217;alternative \u2013 et il n&#8217;y en avait pas d&#8217;autre \u2013 \u00e9tait le Grexit. Par nature, il est difficile d&#8217;entrevoir toutes les cons\u00e9quences qu&#8217;aurait une sortie de l&#8217;euro, surtout pour un petit pays comme la Gr\u00e8ce. Les difficult\u00e9s d&#8217;une telle d\u00e9cision sont probablement largement sous-estim\u00e9es par la gauche grecque elle-m\u00eame. Mais a-t-on bien appr\u00e9ci\u00e9 tous les ravages que va produire le nouveau plan, socialement et politiquement ? La perspective d&#8217;Aube dor\u00e9e ne sera-t-elle pas renforc\u00e9e, non pas en septembre, mais dans six mois, dans un an ? <\/p>\n<p>Mais au-del\u00e0 du cas grec, la question du type de strat\u00e9gie europ\u00e9enne qui doit \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9e traverse presque tous les pays europ\u00e9ens. Dans un <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/la-nation-contre-l-europe-ou-la\">r\u00e9cent article<\/a> publi\u00e9 sur ce site, Roger Martelli insiste sur le danger mortif\u00e8re du repli national. Au moment o\u00f9 paraissaient les errements d&#8217;un Sapir, monomaniaque de la sortie de l&#8217;euro, appelant \u00e0 une convergence avec le Front national, l&#8217;article est bienvenu. Mais d&#8217;o\u00f9 vient l&#8217;impression que ce texte aurait tout aussi bien exprim\u00e9 les m\u00eames positions s&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit avant la crise grecque. Dit autrement : peut-on faire comme s&#8217;il ne s&#8217;\u00e9tait rien pass\u00e9 ? C&#8217;est impossible.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;\u00e9vidence, nos difficult\u00e9s de mobilisations sont vraies \u00e0 tous les \u00e9tages territoriaux, et elles sont aussi grandes \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle nationale qu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9chelle europ\u00e9enne. On pourrait m\u00eame se demander : comment construire un mouvement de solidarit\u00e9 contre l&#8217;aust\u00e9rit\u00e9 en Gr\u00e8ce quand on n&#8217;a m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 foutu de se battre contre la loi Macron ? Mais la question n&#8217;est pas l\u00e0. La constitution de la zone euro s&#8217;est faite dans des conditions bien particuli\u00e8res qui, de fait, emp\u00eachent concr\u00e8tement la mise en place d&#8217;une politique antilib\u00e9rale. Pour choisir un exemple, les contraintes qui s&#8217;exerceraient pour un authentique gouvernement de gauche ne seraient pas les m\u00eames pour la Grande-Bretagne que pour un pays de la zone euro comme la France. Il nous faut donc trouver les voies pour briser ce carcan.<\/p>\n<h2>Une perspective europ\u00e9enne et antilib\u00e9rale<\/h2>\n<p>Dans ces conditions, la question pr\u00e9alable n&#8217;est pas celle de la monnaie, mais celles des premi\u00e8res mesures \u00e0 prendre une fois parvenus au pouvoir. Si possible dans le cadre de l&#8217;euro, mais ce qui n&#8217;est pas n\u00e9gociable, c&#8217;est que ces mesures soient prises in fine et que donc la rupture est un des possibles. La sortie de la monnaie commune n&#8217;est donc pas un point de d\u00e9part, mais l&#8217;aboutissement \u00e9ventuel d&#8217;un combat, ce qui suppose \u00e9videmment de l&#8217;avoir s\u00e9rieusement envisag\u00e9. Alors oui, dans cette hypoth\u00e8se, la rupture se fait au d\u00e9part \u00e0 partir d&#8217;un \u00c9tat et d&#8217;un seul, et le risque nationaliste existe bel et bien. La question est alors de savoir si l&#8217;on essaie de le conjurer par une politique ad\u00e9quate, ou si l&#8217;on renonce par anticipation. M\u00eame dans ce cas, penser que la zone euro est un rempart absolu aux nationalismes de tout poil et \u00e0 l&#8217;extr\u00eame droite florissante para\u00eet bien hasardeux. <\/p>\n<p>\u00c9videmment, tous les pays ne sont pas \u00e9gaux pour supporter un tel rapport de forces. Pour des nations comme la Gr\u00e8ce et le Portugal, on le sait maintenant, c&#8217;est impossible au sein de l&#8217;Europe et il est probable que ce ne serait gu\u00e8re facile \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur. Les m\u00eames qui veulent les contraindre \u00e0 des politiques inhumaines s&#8217;emploieraient, n&#8217;en doutons pas, \u00e0 ch\u00e2tier ces impudents par tous les moyens. Il en va autrement pour un pays comme la France. Non pas que le r\u00e9sultat serait n\u00e9cessairement tr\u00e8s diff\u00e9rent pour la monnaie unique. Il est tout \u00e0 fait possible que Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon ait raison quand il \u00e9crit : <em>\u00ab C\u2019est bien en ce point d\u2019ailleurs que se tient l\u2019erreur presque &#8220;logique&#8221; des croyants de &#8220;l\u2019autre euro possible&#8221;. Car s\u2019il s\u2019av\u00e9rait que se cr\u00e9e effectivement un mouvement consistant de plusieurs pays rendant plausible une r\u00e9vision significative des principes de l\u2019euro\u2026 c\u2019est l\u2019Allemagne, sans doute accompagn\u00e9e de quelques satellites, qui prendrait le large. Si bien qu\u2019au moment m\u00eame o\u00f9 il serait sur le point d\u2019\u00eatre chang\u00e9\u2026 l\u2019euro serait d\u00e9truit ! Il n\u2019y aura pas &#8220;d\u2019autre euro&#8221; dans son p\u00e9rim\u00e8tre actuel \u2013 avec l\u2019Allemagne \u2013, car tout autre euro possible sera inadmissible pour elle, et se fera sans elle. \u00bb<\/em> Mais alors, quel est le probl\u00e8me ? <\/p>\n<p>Refuser le repli national et continuer \u00e0 d\u00e9fendre une perspective europ\u00e9enne avec qui voudra, tel doit \u00eatre le projet d&#8217;une gauche radicale. Il ne s&#8217;agit ni de maintenir l&#8217;euro co\u00fbte que co\u00fbte, ni d&#8217;en sortir \u00e0 tout prix mais de pouvoir s&#8217;affranchir des politiques lib\u00e9rales, et donc d&#8217;avoir les moyens politiques et les cadres institutionnels et mon\u00e9taires pour le faire. Entre le statu quo qui avalise l&#8217;Europe telle qu&#8217;elle est et les projets nationalistes, il doit y avoir place pour un autre projet qui permettrait de regrouper rapidement plusieurs pays dans une conformation et des contours qui restent \u00e0 d\u00e9finir.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8958 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/autre-europeadfe-81b.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/autre-europeadfe-81b-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"autre-europeadfe.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gauche radicale doit \u00e9chapper \u00e0 l&#8217;impuissance \u00e0 laquelle la condamnent aussi bien le repli nationaliste que le statu quo, et d\u00e9passer la question de la sortie de l&#8217;euro ou de l&#8217;UE. 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