{"id":8933,"date":"2015-08-18T09:08:51","date_gmt":"2015-08-18T07:08:51","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-corruption-du-pouvoir-le\/"},"modified":"2023-06-23T23:20:21","modified_gmt":"2023-06-23T21:20:21","slug":"article-la-corruption-du-pouvoir-le","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8933","title":{"rendered":"La corruption du pouvoir, le pouvoir de la corruption"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Empoisonn\u00e9e par les &#8220;affaires&#8221;, la vie publique est surtout malade d&#8217;une faillite d\u00e9mocratique qui laisse le syst\u00e8me de la corruption \u00e9tendre son empire. Les journalistes Fabrice Arfi et Antoine Peillon nous expliquent comment elle est devenue insupportable.<\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi<\/strong>, chef du service enqu\u00eates de Mediapart, est \u00e0 l&#8217;origine des affaires dites Karachi, Bettencourt, Takieddine, Kadhafi et Cahuzac. Il est l&#8217;auteur de <em>Le Sens des affaires. Voyage au bout de la corruption<\/em> (Calmann-L\u00e9vy, 2014, 18 euros).<\/p>\n<p><strong>Antoine Peillon<\/strong>, grand reporter \u00e0 <em>La Croix<\/em>, a r\u00e9v\u00e9l\u00e9, entre autres, les affaires Carignon et UBS. Il a publi\u00e9 <em>Ces 600 milliards qui manquent \u00e0 la France. Enqu\u00eate au c\u0153ur de l&#8217;\u00e9vasion fiscale<\/em> (Seuil, 2012) et <em>Corruption<\/em> (Seuil, 2014).<\/p>\n<p><em>Entretien extrait du num\u00e9ro d&#8217;hiver de <em>Regards<\/em>, rubrique &#8220;Au resto&#8221;. <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/regards-le-numero-d-ete\">Le num\u00e9ro d&#8217;\u00e9t\u00e9<\/a> est en kiosque.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<\/p>\n<p><strong>Regards. Vous \u00e9tablissez tous les deux un diagnostic assez alarmiste sur la corruption aujourd&#8217;hui. A-t-elle vraiment augment\u00e9 au point de devenir end\u00e9mique, ou bien a-t-elle pris des formes auxquelles nous sommes plus sensibles ? <\/strong><\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi.<\/strong> La corruption est un d\u00e9lit p\u00e9nal, mais tout ce qui rel\u00e8ve de la corruption ne rel\u00e8ve pas forc\u00e9ment du code p\u00e9nal. Avec Antoine, nous en proposons tous les deux dans nos livres une d\u00e9finition large, pas seulement judiciaire. La question est de cerner &#8220;l&#8217;esprit de la corruption&#8221;. Les statistiques indiquent un nombre ridiculement faible de condamnations pour des faits de corruption, parce c&#8217;est un d\u00e9lit tr\u00e8s particulier qui suppose l&#8217;existence d&#8217;un pacte de corruption. Depuis Cic\u00e9ron, on sait que la corruption existe et qu&#8217;il y aura toujours un corrupteur et un corrompu. Je n&#8217;ob\u00e9is pas \u00e0 une d\u00e9marche moralisatrice ou purificatrice qui viserait \u00e0 changer l&#8217;\u00e2me humaine. Le probl\u00e8me n&#8217;est pas tant que la trag\u00e9die de la corruption existe, mais que l&#8217;on soit \u00e0 ce point incapable, en particulier dans notre R\u00e9publique, de lui apporter des r\u00e9ponses politiques, institutionnelles, culturelles et judiciaires fortes. Cette incapacit\u00e9 tend \u00e0 renforcer le sentiment de son omnipr\u00e9sence. J&#8217;ai en tout cas le sentiment que la mondialisation, la finance folle, les instruments mis au service du capitalisme contribuent \u00e0 industrialiser la corruption. \u00c0 plus forte raison dans un contexte d&#8217;affaiblissement croissant de la R\u00e9publique et des contre-pouvoirs. Nous sommes \u00e0 un moment o\u00f9 la relation entre l&#8217;argent et la d\u00e9mocratie est devenue dangereuse. Les affaires sont en quelque sorte des crash-tests qui permettent d&#8217;\u00e9prouver la carrosserie de la d\u00e9mocratie. D&#8217;\u00e9vidence, celle-ci n&#8217;est pas solide. Comme nous y r\u00e9pondons \u2013 tous, collectivement \u2013 tr\u00e8s mal, na\u00eet une forme de fatigue d\u00e9mocratique des citoyens avec son sympt\u00f4me du &#8220;Tous pourris&#8221;. La mollesse des pouvoirs publics confine \u00e0 la complaisance, laquelle confine \u00e0 la complicit\u00e9. Et cela devient totalement insupportable pour les citoyens.<\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab La corruption \u00e9tant un instrument consubstantiel du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral, l&#8217;expansion de ce dernier entra\u00eene celle de la corruption. \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Antoine Peillon.<\/strong> Je vais apporter une r\u00e9ponse claire \u00e0 la question : jamais, au moins depuis la Lib\u00e9ration, nous n&#8217;avons connu un tel niveau de corruption. Tout simplement parce que le volume de la corruption au sens large, consistant \u00e0 acheter des id\u00e9es, des consciences et des actes, est directement index\u00e9 au volume des flux \u00e9conomiques et financiers du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral. Nous disposons de donn\u00e9es sur la finance non-r\u00e9gul\u00e9e, non contr\u00f4l\u00e9e et parfois ill\u00e9gale, sur la part des avoirs financiers dans les paradis fiscaux, et sur celle des sommes consacr\u00e9es \u00e0 l&#8217;achat de d\u00e9cisions politiques. Or ces trois indicateurs-l\u00e0 sont en hausse permanente. Avec la financiarisation de l&#8217;\u00e9conomie, les volumes d&#8217;argent criminel consacr\u00e9s \u00e0 la corruption augmentent constamment. La corruption \u00e9tant un instrument consubstantiel du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral, l&#8217;expansion de ce dernier entra\u00eene celle de la corruption. Sur un plan &#8220;qualitatif&#8221;, les affaires qui ont \u00e9clat\u00e9 depuis 1995 et les ann\u00e9es Balladur sont d&#8217;une nature tr\u00e8s diff\u00e9rente des pr\u00e9c\u00e9dentes, qui concernaient essentiellement le trucage des march\u00e9s publics \u00e0 fins de financement des partis politiques. Leurs op\u00e9rateurs se recrutaient d\u00e9j\u00e0 au sein de la criminalit\u00e9 organis\u00e9e, elles \u00e9taient spectaculaires et dangereuses. Mais elles ne portaient pas sur les march\u00e9s internationaux de l&#8217;armement et de l&#8217;\u00e9nergie, dont la nocivit\u00e9 pour les peuples, pour la plan\u00e8te et pour notre s\u00e9curit\u00e9 est d&#8217;une tout autre gravit\u00e9. Il est tout \u00e0 fait significatif que ces affaires soient pour la plupart couvertes par le secret d\u00e9fense, et sont donc d\u00e9sormais inaccessibles \u00e0 la police judiciaire et aux juges d&#8217;instruction. <\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi.<\/strong> Le distinguo entre la notion p\u00e9nale de corruption et l&#8217;esprit de la corruption est capital. On est au c\u0153ur de cet esprit quand des \u00c9tats cens\u00e9ment souverains d\u00e9pendent des notes d&#8217;agences de notation qui ont partie li\u00e9e avec la vie des march\u00e9s : il est absolument inadmissible, en termes d&#8217;\u00e9thique et de souverainet\u00e9 des peuples, que des gouvernements soient \u00e0 genoux devant des groupes d&#8217;int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s qui, d&#8217;un claquement de doigt, peuvent faire basculer une \u00e9conomie dans l&#8217;aust\u00e9rit\u00e9. On est l\u00e0 dans des logiques d&#8217;influence qui se soustraient totalement au bien commun. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2> \u00ab Du client\u00e9lisme de certains \u00e9lus jusqu&#8217;aux affaires les plus graves, la corruption r\u00e9side dans une culture g\u00e9n\u00e9rale de l&#8217;achat des actes et des consciences \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Vous d\u00e9crivez des syst\u00e8mes de corruption internationalis\u00e9s, mais on a aussi l&#8217;impression qu&#8217;il existe des formes plus b\u00e9nignes, li\u00e9es notamment aux conflits d&#8217;int\u00e9r\u00eats ou \u00e0 l&#8217;action des lobbies\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>Antoine Peillon.<\/strong> La question de la corruption s&#8217;\u00e9largit aujourd&#8217;hui avec la prise de conscience que notre syst\u00e8me social, \u00e9conomique et politique est un syst\u00e8me d&#8217;achat des libert\u00e9s, y compris des libert\u00e9s vitales. Des \u00c9tats ou des forces politiques importantes peuvent \u00eatre financ\u00e9s par des puissances qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 influencer leurs d\u00e9cisions, alors qu&#8217;ils ne devraient \u00eatre mus que par la volont\u00e9 des citoyens \u2013 du moins selon notre id\u00e9al d\u00e9mocratique. En raison de la dette, des \u00c9tats se trouvent dans une telle situation de d\u00e9pendance envers le syst\u00e8me financier que les gouvernants, une fois \u00e9lus au terme d&#8217;une mascarade d\u00e9mocratique, ne sont plus aux ordres que de ces puissances. Un autre fait r\u00e9cent est tr\u00e8s significatif. Des personnes qui ont refus\u00e9 de couvrir des faits d\u00e9lictueux au sein, par exemple, des banques, et ont \u00e9t\u00e9 finalement licenci\u00e9es, vont d\u00e9sormais au tribunal en portant plainte pour corruption avec une argumentation nouvelle : <em>\u00ab Mon patron a fait chantage sur mon emploi et sur mon salaire pour m&#8217;obliger \u00e0 des malversations. Mon salaire est donc un v\u00e9hicule de corruption, son maintien ayant \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9 \u00e0 l&#8217;accomplissement de faits d\u00e9lictueux. \u00bb<\/em> Cela nous interroge tous : le &#8220;petit&#8221; conflit d&#8217;int\u00e9r\u00eats n&#8217;est-il pas li\u00e9 par une cha\u00eene continue aux pires faits de corruption ? Du client\u00e9lisme de certains \u00e9lus jusqu&#8217;aux affaires les plus graves, ce lien r\u00e9side dans une culture g\u00e9n\u00e9rale de l&#8217;achat des actes et des consciences.<\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi.<\/strong> Les cas de Jean-No\u00ebl Gu\u00e9rini et Patrick Balkany livrent deux exemples vertigineux de l&#8217;effondrement des consciences et de la complicit\u00e9 des syst\u00e8mes politiques avec la corruption. Gu\u00e9rini a \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9lu s\u00e9nateur par des \u00e9lus, des grands \u00e9lecteurs qui ont pour mission citoyenne de d\u00e9fendre l&#8217;int\u00e9r\u00eat commun. Cela nous dit quelque chose de stup\u00e9fiant sur l&#8217;\u00e9tat de d\u00e9litement r\u00e9publicain d&#8217;une partie de nos \u00e9lites politiques : elles ne consid\u00e8rent pas que les ravages de la corruption ont un impact concret et quotidien, mais aussi symbolique, sur la vie de la cit\u00e9\u2026 Et les m\u00e9dias ne cr\u00e9ent pas un \u00e9cosyst\u00e8me favorable \u00e0 une p\u00e9dagogie de la corruption. Celle-ci est alors r\u00e9duite \u00e0 des sortes de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre ou \u00e0 des faits-divers financiers qui ne permettent pas d&#8217;en d\u00e9gager le sens et nous maintiennent dans un aveuglement citoyen.<\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2> \u00ab Les institutions de la Ve r\u00e9publique ne nous prot\u00e8gent pas des ravages de la corruption : elles prot\u00e8gent ceux qui gouvernent en notre nom quand ils sont vis\u00e9s par les affaires de corruption. \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Antoine Peillon.<\/strong> Beaucoup d&#8217;\u00e9lus, y compris d&#8217;un niveau relativement modeste, n&#8217;ont pas une \u00e9conomie de vie normale, \u00e9voluent \u00e0 des niveaux de richesse qui, d&#8217;une part, sont scandaleux en regard du niveau de vie moyen des Fran\u00e7ais et, d&#8217;autre part, constituent des anomalies par rapport aux financements l\u00e9gaux de la vie politique. D&#8217;o\u00f9 vient cet argent ? Quelque chose ne colle pas, dont l&#8217;origine va des conflits d&#8217;int\u00e9r\u00eats qui voient des puissances priv\u00e9es faire en permanence aux \u00e9lus des cadeaux invraisemblables, jusqu&#8217;au d\u00e9tournement de l&#8217;argent des contribuables ou des militants. Un grand nombre de cadres de nos soci\u00e9t\u00e9s \u2013 cadres politiques ou \u00e9conomiques \u2013 b\u00e9n\u00e9ficient \u00e0 titre personnel de niveaux de vie qui leur seraient inaccessibles s&#8217;ils ne se vendaient pas, s&#8217;ils ne vendaient pas leur cause et leur pouvoir.<\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi.<\/strong> Pourquoi les banques sont-elles pr\u00eates \u00e0 d\u00e9bourser 100.000 euros pour quarante minutes de Nicolas Sarkozy ? Ce n&#8217;est pas pour ses lumi\u00e8res philosophiques, dont je ne doute pas, mais parce que pr\u00e9cis\u00e9ment elles ach\u00e8tent les leviers d&#8217;influence d&#8217;un ancien pr\u00e9sident qui, de surcro\u00eet, a la volont\u00e9 de revenir dans le jeu politique. Quid de son action, s&#8217;il revient au pouvoir, vis-\u00e0-vis du lobby bancaire qui l&#8217;aura financ\u00e9 grassement durant sa parenth\u00e8se politique ? On est bien au-del\u00e0 du conflit d&#8217;int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p><strong>De quoi r\u00e9sulte cette faillite d\u00e9mocratique dans laquelle semble r\u00e9sider le c\u0153ur du probl\u00e8me : de son inscription dans les institutions, de la d\u00e9mission des \u00e9lus, de l&#8217;absence de contr\u00f4le citoyen ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi.<\/strong> Il est certain que les institutions de la Ve r\u00e9publique ne nous prot\u00e8gent pas, nous citoyens, des ravages de la corruption : elles prot\u00e8gent ceux qui gouvernent en notre nom quand ils sont vis\u00e9s par les affaires de corruption. Pourtant, les verrous institutionnels sont identifi\u00e9s, et cela ne co\u00fbterait strictement rien de les faire sauter. On nous a appris \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, avec Montesquieu, qu&#8217;il faut que <em>\u00ab Par la disposition des choses, le pouvoir arr\u00eate le pouvoir \u00bb<\/em>. Les petites balades que nous effectuons dans les coulisses saum\u00e2tres des affaires nous montrent qu&#8217;au contraire, le pouvoir n&#8217;arr\u00eate pas le pouvoir. Les exemples abondent : le verrou de Bercy pour lutter contre la fraude fiscale, la d\u00e9pendance hi\u00e9rarchique et statutaire du procureur de la R\u00e9publique envers le gouvernement, le secret d\u00e9fense, la non-protection des lanceurs d&#8217;alerte, l&#8217;appauvrissement de la Justice\u2026 Il n&#8217;y a aucune raison, sauf \u00e0 vouloir \u00eatre complaisant, donc complice, de ne pas y rem\u00e9dier.<\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2> \u00ab La criminalit\u00e9 financi\u00e8re constitue un assassinat contre l&#8217;id\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9 organis\u00e9e. \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Antoine Peillon.<\/strong> Le programme du Conseil national de la R\u00e9sistance, \u00e9crit \u00e0 l&#8217;unanimit\u00e9 des r\u00e9sistants r\u00e9publicains et qui \u00e9tait fondamentalement un programme de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence d\u00e9mocratique et r\u00e9publicaine de notre soci\u00e9t\u00e9, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fait d\u00e8s la Lib\u00e9ration. Les grands r\u00e9sistants, Cabanel, Vernant, les \u00e9poux Aubrac ont \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins de la destruction et de la marginalisation imm\u00e9diates de ce programme par le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle revenu de Londres. L&#8217;institution de la Ve R\u00e9publique avec un coup d&#8217;\u00c9tat en 1958, par le m\u00eame acteur, a d\u00e9finitivement valid\u00e9 cette op\u00e9ration dont nous vivons encore aujourd&#8217;hui les cons\u00e9quences. La Ve R\u00e9publique est r\u00e9galienne, au sens d&#8217;une institution Louis-quatorzienne qui prot\u00e8ge le roi et sa cour en les mettant \u00e0 l&#8217;abri de ceux qui pourraient leur demander des comptes. <\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi.<\/strong> Les enqu\u00eates sur les braquages sont beaucoup plus simples que les enqu\u00eates sur la corruption, non pas parce que les faits sont plus simples, mais parce que les moyens l\u00e9gaux sont beaucoup plus puissants pour r\u00e9primer cette d\u00e9linquance-l\u00e0. La criminalit\u00e9 financi\u00e8re, telle que l&#8217;ont par exemple d\u00e9finie les Nations unies dans leur convention de lutte contre la corruption, constitue pourtant un assassinat contre l&#8217;id\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9 organis\u00e9e. Nous devrions accorder \u00e0 la lutte contre la corruption les moyens les plus absolus. <\/p>\n<p><strong>N&#8217;y a-t-il pas, quand m\u00eame, des am\u00e9liorations, au travers de l\u00e9gislations plus strictes, de la consolidation de la notion de conflits d&#8217;int\u00e9r\u00eats, d&#8217;une vigilance plus grande ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi.<\/strong> Il y a effectivement des motifs d&#8217;optimisme. Mais que l&#8217;on en soit, en 2014, \u00e0 se r\u00e9jouir d&#8217;avoir enfin une d\u00e9finition juridique du conflit d&#8217;int\u00e9r\u00eats en dit long sur le moyen \u00e2ge culturel dans lequel nous sommes vis-\u00e0-vis de la corruption. Bien s\u00fbr que la Haute autorit\u00e9 pour la transparence, par exemple, cr\u00e9\u00e9e apr\u00e8s l&#8217;affaire Cahuzac, va dans le bon sens. Ces dispositions ont le m\u00e9rite de favoriser une p\u00e9dagogie citoyenne. Mais, depuis la fin des ann\u00e9es 80, on d\u00e9nombre au moins quatorze lois et d\u00e9crets pour la moralisation de la vie politique \u2013 \u00e0 chaque fois pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s par un scandale politico-financier retentissant. Et ces \u00e9volutions restent ridicules en regard des enjeux. On est pass\u00e9 \u2013 pour fracturer cette porte blind\u00e9e qui prot\u00e8ge les lieux du secret, de l&#8217;opacit\u00e9 et du mensonge d&#8217;\u00c9tat \u2013 du plumeau au tournevis et du tournevis au burin. Cela ne peut suffire. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2> \u00ab Nous sommes dans un syst\u00e8me qui, de ceux qui le font \u00e0 ceux qui le racontent, banalise l&#8217;esprit de la corruption \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Antoine Peillon.<\/strong> Je vais prendre moins de pr\u00e9cautions : les nouveaux dispositifs l\u00e9gaux contre la corruption sont de faux outils, certains pouvant m\u00eame cr\u00e9er des effets pervers en compliquant la t\u00e2che des enqu\u00eateurs. La loi dite Cahuzac de lutte contre la grande d\u00e9linquance financi\u00e8re, adopt\u00e9e en d\u00e9cembre 2013, ne comporte aucun des dispositifs attendus par les experts. Le projet de loi a \u00e9t\u00e9 consciencieusement neutralis\u00e9 par l&#8217;\u00c9lys\u00e9e, le gouvernement et des d\u00e9put\u00e9s PS qui se sont inscrits dans une d\u00e9fense tout \u00e0 fait consciente des int\u00e9r\u00eats des fraudeurs, fiscaux notamment. En revanche, je vois des progr\u00e8s dans la conscience publique. Mediapart a jou\u00e9, au sein de la presse, un r\u00f4le initiateur et moteur dans la prise de conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 de mettre ces sujets au centre de la vie publique. Cette th\u00e9matique s&#8217;installe aussi dans l&#8217;opinion : j&#8217;ai toujours la bonne surprise, au cours des rencontres et des r\u00e9unions auxquelles je participe, de constater une exigence croissante, de la part de tous les milieux sociaux, en faveur du respect des valeurs r\u00e9publicaines. La situation n&#8217;\u00e9voluera au niveau europ\u00e9en qu&#8217;au travers d&#8217;initiatives citoyennes, de mobilisations d&#8217;experts et de citoyens pour se faire craindre de ces pouvoirs qui, pour l&#8217;instant, ne craignent que ceux qui les ont achet\u00e9s. <\/p>\n<p><strong>L&#8217;espoir d&#8217;un v\u00e9ritable changement ne peut venir que d&#8217;en bas ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Fabrice Arfi.<\/strong> L&#8217;initiative de la lutte contre la corruption n&#8217;est jamais partie des politiques, c&#8217;est-\u00e0-dire de ceux qui ont le pouvoir de changer les choses. N&#8217;y avait-il vraiment personne d&#8217;autre que Jean-Christophe Cambadelis, condamn\u00e9 deux fois dans l&#8217;affaire de la MNEF, pour diriger le Parti socialiste ? Prenons le retour purement berlusconien de Nicolas Sarkozy dans l&#8217;ar\u00e8ne politique, et regardons \u00e0 quel point le syst\u00e8me m\u00e9diatique et la classe politique de droite acceptent ce spectacle, au nom de tr\u00e8s beaux concepts d\u00e9tourn\u00e9s, comme celui de la pr\u00e9somption d&#8217;innocence : nous sommes dans un syst\u00e8me qui, de ceux qui le font \u00e0 ceux qui le racontent, banalise l&#8217;esprit de la corruption. Le changement ne peut donc venir que des citoyens. Je conclus mon livre avec cette phrase de Victor Hugo : <em>\u00ab Quand la foule regarde les riches avec ces yeux-l\u00e0, ce ne sont pas des pens\u00e9es qu&#8217;il y a dans les cerveaux, ce sont des \u00e9v\u00e9nements. \u00bb<\/em> Je pense que nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 cet instant : il ne s&#8217;agit plus de savoir si des \u00e9v\u00e9nements vont avoir lieu, mais quelle forme ils vont prendre.  <\/p>\n<p><strong>Antoine Peillon.<\/strong> Je partage avec Fabrice l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;il ne faut pas mettre des t\u00eates au bout des piques. Mais la suite de l&#8217;histoire se d\u00e9cidera n\u00e9cessairement par des \u00e9v\u00e9nements, m\u00eame si l&#8217;on ne peut pas deviner quelle forme prendra cette violence que l&#8217;on voit monter et qui atteindra in\u00e9luctablement un paroxysme. Ceux qui tiennent le pouvoir, ceux qui ach\u00e8tent et ceux qui se vendent, ne le l\u00e2cheront jamais par eux-m\u00eames. Il y a dans notre soci\u00e9t\u00e9 de multiples sympt\u00f4mes d&#8217;une guerre civile qui a commenc\u00e9. La corruption, comme moteur fondamental de notre vie publique, est de l&#8217;ordre de l&#8217;insupportable.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8933 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/arfi-peillon-06f.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/arfi-peillon-06f-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"arfi-peillon.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Empoisonn\u00e9e par les &#8220;affaires&#8221;, la vie publique est surtout malade d&#8217;une faillite d\u00e9mocratique qui laisse le syst\u00e8me de la corruption \u00e9tendre son empire. Les journalistes Fabrice Arfi et Antoine Peillon nous expliquent comment elle est devenue insupportable.<\/p>\n","protected":false},"author":1188,"featured_media":22323,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[293,367],"class_list":["post-8933","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-entretien","tag-justice"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8933","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1188"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8933"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8933\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/22323"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8933"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8933"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8933"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}