{"id":8929,"date":"2015-08-04T00:03:39","date_gmt":"2015-08-03T22:03:39","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-lola-lafon-evadee-de-la-norme\/"},"modified":"2015-08-04T00:03:39","modified_gmt":"2015-08-03T22:03:39","slug":"article-lola-lafon-evadee-de-la-norme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8929","title":{"rendered":"Lola Lafon, \u00e9vad\u00e9e de la norme"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Lola Lafon n\u2019a pas encore quarante ans mais d\u00e9j\u00e0 de jolis succ\u00e8s litt\u00e9raires en poche et son dernier roman, <em>La petite communiste qui ne souriait jamais<\/em>, fait le tour du monde. Danseuse, chanteuse, \u00e9crivaine\u2026 Comment produit-elle cette \u0153uvre &#8220;po\u00e9litique&#8221; ?<\/p>\n<p><em>Extrait du num\u00e9ro d&#8217;hiver de <em>Regards<\/em>, rubrique &#8220;Dans l&#8217;atelier&#8221;. <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/regards-le-numero-d-ete\">Le num\u00e9ro d&#8217;\u00e9t\u00e9<\/a> est en kiosque.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<\/p>\n<p>Lola Lafon ne veut pas nous montrer son atelier, qui est chez elle et le restera. Nous ne verrons pas son lieu de travail mais, apr\u00e8s tout, cet atelier est partout, tout le temps, dans sa t\u00eate, son corps, ses rencontres, son histoire. C\u2019est dans un restaurant v\u00e9g\u00e9tarien de son choix que nous discutons du processus de sa cr\u00e9ation. Ni viande, ni poisson, nous sommes en phase. <\/p>\n<p>Je connais Lola depuis longtemps, mais je ne l\u2019ai pas vue depuis longtemps. Hasard de nos vies, nous avons particip\u00e9 ensemble \u00e0 un groupe de parole de femmes victimes de viol, anim\u00e9 par la f\u00e9ministe Suzy Rotjman. Pendant plusieurs ann\u00e9es, nous avons partag\u00e9, avec d\u2019autres, une intimit\u00e9 fracass\u00e9e. L\u2019une comme l\u2019autre, chacune \u00e0 sa fa\u00e7on, nous avons transform\u00e9 cet enfer en combat. Nous sommes debout. <\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, Lola est lumineuse, pos\u00e9e, gaie, concentr\u00e9e sur son \u0153uvre. C\u2019est chez son \u00e9diteur, Actes Sud, qu\u2019elle choisit de prendre la photo. Elle adore cet espace, pas seulement synonyme de ses succ\u00e8s litt\u00e9raires, mais aussi symbolique d\u2019une esth\u00e9tique qui la s\u00e9duit.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9vidence artistique<\/h2>\n<p>Lola Lafon est une artiste s\u2019il en est. Elle danse, elle chante, elle \u00e9crit. \u00c0 quel moment s\u2019est-elle dit : <em>\u00ab Je serai artiste \u00bb<\/em> ? La question ne s\u2019est jamais pos\u00e9e. Artiste rel\u00e8ve pour elle de l\u2019\u00e9vidence. Petite, elle suivait des cours intensifs de danse indiquant une voie professionnelle toute trac\u00e9e. Fille d\u2019un p\u00e8re chercheur, sp\u00e9cialiste du XVIIIe si\u00e8cle et de Diderot, d\u2019une m\u00e8re professeure de litt\u00e9rature, Lola Lafon a toujours \u00e9crit. D\u00e8s l\u2019\u00e2ge de sept ans, elle remplissait des carnets qu\u2019elle conserve ann\u00e9es apr\u00e8s ann\u00e9es. Et puis, explique-t-elle, <em>\u00ab je n\u2019avais de plan B, je ne pouvais pas trouver ma place autrement dans cette soci\u00e9t\u00e9 \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Quand elle atteint la vingtaine, satur\u00e9e de danse, Lola Lafon se met \u00e0 \u00e9crire des chansons, des nouvelles qu\u2019elle n\u2019ose alors pas montrer. Elle redoute de transformer l\u2019\u00e9criture en m\u00e9tier : <em>\u00ab Je trouvais atroce d\u2019\u00eatre \u00e9crivain, un exercice trop solitaire. Je m\u2019imaginais, comme mon p\u00e8re, la personne que l\u2019on ne voit jamais, enferm\u00e9e dans son bureau. \u00bb<\/em> Et puis voil\u00e0. Lola Lafon devient chanteuse, avec un premier album, Grandir \u00e0 l\u2019envers de rien, o\u00f9 elle entonne ce refrain : <em>\u00ab Une vie, si tu veux en avoir une, vole-l\u00e0 ! \u00bb<\/em> Elle chante encore, puis se lance dans l\u2019\u00e9criture d\u2019un premier roman bouleversant, Une fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier. Un succ\u00e8s. Qui en appelle d\u2019autres. En poche, Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce vient d\u2019\u00eatre traduit en anglais. Et La petite communiste qui ne souriait jamais, best-seller foudroyant, est d\u00e9j\u00e0 en cours de traduction en dix langues. Lola Lafon n\u2019oublie pas la chanson : le roman est l\u2019objet d\u2019une tourn\u00e9e de concerts-lectures qui alternent des textes chant\u00e9s en lien avec le sujet du livre et la lecture d\u2019extraits du roman. Un nouvel album bient\u00f4t ? Elle aimerait, se promet de trouver le temps.<\/p>\n<p>Dans le milieu des \u00e9crivains, Lola Lafon se vit comme une &#8220;atypique&#8221; : <em>\u00ab Je n\u2019ai pas fait Sciences Po, je ne suis pas de cet univers o\u00f9 l\u2019on \u00e9change sur les \u00e9diteurs que l\u2019on conna\u00eet. Je me sens \u00e9trang\u00e8re dans ce monde, comme dans celui de la chanson. \u00bb<\/em> Elle rit et ajoute : <em>\u00ab Mais c\u2019est ma sp\u00e9cialit\u00e9 de me sentir \u00e9trang\u00e8re ! \u00bb<\/em> Lola Lafon cultive cette distance qu\u2019elle transforme en posture, en position qu\u2019elle a choisi d\u2019adopter : <em>\u00ab J&#8217;aime les entre-deux, comme j\u2019\u00e9cris les romans, entre le r\u00e9el et la fiction. \u00bb<\/em><\/p>\n<h2>Au commencement \u00e9tait la forme<\/h2>\n<p>Quand Lola Lafon se lance dans une cr\u00e9ation, sa premi\u00e8re r\u00e9flexion concerne la forme. <em>\u00ab Je suis pour mettre toutes les formes : un d\u00e9cret, des bouts de documentation, des traces d\u2019insurrection\u2026 comme un montage \u00bb<\/em>, explique-t-elle. Georges Perec est l\u2019un de ses auteurs favoris : <em>\u00ab J\u2019ai ador\u00e9 Les Choses. \u00bb<\/em> Nous sommes les oiseaux de la temp\u00eate qui s\u2019annonce est parti d\u2019une envie : \u00e9crire un conte <em>\u00ab insurrectionnaliste et f\u00e9ministe \u00bb<\/em>. Construit autour des \u00e9v\u00e9nements du Haymarket Square de Chicago au XIXe si\u00e8cle, cette histoire publi\u00e9e en mars 2011 semble nous raconter le mouvement des Indign\u00e9s juste avant l\u2019heure. Elle nous y emm\u00e8ne par l\u2019intime et les sens.<\/p>\n<p>Pour La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon voulait un r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Qui ? Elle a en t\u00eate Nadia Comaneci. Une chanson ? Une nouvelle ? Elle ne sait pas. <em>\u00ab Je suis all\u00e9e me documenter. J\u2019ai lu la presse fran\u00e7aise et am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1970 et 1980. C\u2019\u00e9tait \u00e9vident que mon sujet \u00e9tait la fascination du corps des petites filles et la haine du corps qui devient f\u00e9minin, le corps qui d\u00e9passe, les seins qui poussent\u2026 Cela m\u2019int\u00e9ressait bien au-del\u00e0 du sport. Je suis partie \u00e0 Bucarest un mois. Il n\u2019y avait presque rien \u00e0 la biblioth\u00e8que. Des photos, mais rien de plus. Ceausescu ne voulait pas que quelqu\u2019un soit plus c\u00e9l\u00e8bre que lui ! C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 deux unes de Lib\u00e9ration et L\u2019Humanit\u00e9 de juillet 1980 que j\u2019ai saisi mon sujet. Nadia Comaneci avait dix-huit ans. Et les journaux titraient : \u201cLa petite fille s\u2019est mu\u00e9e en femme, la magie est tomb\u00e9e\u201d. \u00bb<\/em> Elle r\u00e9dige deux ou trois versions qu\u2019elle jette : la forme n\u2019allait pas. Or la forme devait aller avec le sujet : <em>\u00ab Pas gras, affut\u00e9. \u00bb<\/em> Ce texte devait \u00eatre \u00e9pur\u00e9. Ensuite, poursuit-elle, le plus important, c\u2019est d\u2019oublier la documentation : <em>\u00ab Il faut que l\u2019information soit malax\u00e9e pour en sortir et inventer, ne pas reproduire mais cr\u00e9er un langage, un monde. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>L\u2019inspiration ? <em>\u00ab C\u2019est la vie, le moment o\u00f9 tu laisses le hasard agir. J\u2019\u00e9coute beaucoup, je regarde les gens. Quand j\u2019\u00e9cris, je ne lis que des choses en rapport avec mon sujet, des essais. \u00bb<\/em> Lola Lafon ajoute : <em>\u00ab Il y a les odeurs aussi. \u00c0 Bucarest, je me souviens avoir arpent\u00e9 la ville, cela m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 raconter la Roumanie telle que les Occidentaux ne la voient pas. \u00bb<\/em> L\u2019observation doit \u00eatre consign\u00e9e imm\u00e9diatement sur un carnet : <em>\u00ab La prise de notes est une discipline. Je les conserve comme un fonds d\u2019inspiration. J\u2019y retrouve des ressentis que j\u2019avais oubli\u00e9s. Sur le rapport au corps, j\u2019ai par exemple relu ce que j\u2019avais \u00e9crit avant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e. J\u2019avais oubli\u00e9 que j\u2019\u00e9tais si libre, avant. J\u2019ai constat\u00e9 que j\u2019\u00e9tais devenue plus peureuse et cela m\u2019a aid\u00e9e \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer la libert\u00e9 que j\u2019avais perdue. Pendant plusieurs ann\u00e9es, mon travail a \u00e9t\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer ce sentiment de libert\u00e9. \u00bb<\/em> <\/p>\n<h2>De la fiction politique<\/h2>\n<p>Lola Lafon se bat contre <em>\u00ab une soci\u00e9t\u00e9 qui d\u00e9clare la date de p\u00e9remption du corps des femmes \u00bb<\/em>. Elle a envie de faire des romans qui peuvent \u00eatre des roues de secours. De cr\u00e9er des personnages f\u00e9minins <em>\u00ab qui ne soient pas attristants ou grotesques \u00bb<\/em>. Le fil, c\u2019est le corps des femmes, la violence sur le corps des femmes. L\u2019inspiration est intime mais sa fiction est politique. C\u2019est le rapport entre les deux qui l\u2019int\u00e9resse. <em>\u00ab L\u2019id\u00e9e que l\u2019on puisse faire passer des id\u00e9es par la fiction est assez minoritaire. D\u00e8s que l\u2019on parle politique, il faut avoir un vocabulaire et des formes cod\u00e9es. Or dans les d\u00e9bats autour de La petite communiste qui ne souriait jamais, nous avons eu des \u00e9changes profonds et politiques. Ce dont on parle \u00e0 partir de cette question du corps des femmes, c\u2019est de la libert\u00e9. \u00bb<\/em> <\/p>\n<p>Lola Lafon avait aussi envie de <em>\u00ab mettre une claque \u00e0 l\u2019Occident \u00bb<\/em>. Dans son roman, le r\u00e9gime de Ceausescu en Roumanie n\u2019est pas qu\u2019une toile de fond. Puisqu\u2019elle a v\u00e9cu dans ce pays, je lui demande si l\u2019inspiration vient de ce qu\u2019elle en a vu : <em>\u00ab Petite, oui. Avec l\u2019\u0153il d\u2019une enfant, une sorte de na\u00efvet\u00e9. Il y avait tant de choses que je ne savais pas, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, sur Bucarest ! La politique nataliste par exemple, qui a donn\u00e9 lieu aux orphelinats. Ce qui m\u2019int\u00e9ressait dans le dialogue entre la narratrice et la gymnaste, c\u2019\u00e9tait de mettre en face de mani\u00e8re faussement na\u00efve le lib\u00e9ralisme et le communisme, en tout cas les clich\u00e9s sur l\u2019un et l\u2019autre. Par exemple, la surveillance dans le monde capitaliste appara\u00eet normale. C\u2019\u00e9tait dur, en revenant de Roumanie, d\u2019expliquer autour de soi qu\u2019il y avait des choses positives l\u00e0-bas, que c\u2019\u00e9tait plus complexe que les id\u00e9es re\u00e7ues, m\u00eame si, \u00e0 la fin, les conditions sociales \u00e9taient extr\u00eamement dures. \u00bb<\/em> <\/p>\n<p>Lola Lafon a r\u00e9cemment relu <em>M\u00e9moires d\u2019une jeune fille rang\u00e9e<\/em> de Simone de Beauvoir : <em>\u00ab J\u2019ai ador\u00e9 la sauvagerie, dans le bon sens du terme, qui \u00e9mane d\u2019elle et que je n\u2019avais pas saisie quand je l\u2019avais lu la premi\u00e8re fois, \u00e0 quatorze ans. \u00bb<\/em> Elle pr\u00e9cise qu\u2019elle aime aussi Jean Echenoz. Mais ce qu\u2019elle adore, c\u2019est Joyce Carol Oates qui cr\u00e9e <em>\u00ab des personnages troubles, pas manich\u00e9ens, des m\u00e8res violentes par exemple \u00bb<\/em>. Ou Laura Kasischke, <em>\u00ab une romanci\u00e8re et po\u00e9tesse magnifique dont les personnages f\u00e9minins n\u2019ont l\u2019air de rien, et qui travaille les dessous de la normalit\u00e9, par exemple dans les rapports m\u00e8re-fille \u00bb<\/em>. Lola Lafon est de cette famille et de cette trempe-l\u00e0 : <em>\u00ab Mes personnages sont toujours des \u00e9vad\u00e9s de la norme. \u00bb<\/em> <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lola Lafon n\u2019a pas encore quarante ans mais d\u00e9j\u00e0 de jolis succ\u00e8s litt\u00e9raires en poche et son dernier roman, <em>La petite communiste qui ne souriait jamais<\/em>, fait le tour du monde. 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