{"id":8926,"date":"2015-07-24T10:39:23","date_gmt":"2015-07-24T08:39:23","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-gauche-enquete-sur-une-disparition\/"},"modified":"2015-07-24T10:39:23","modified_gmt":"2015-07-24T08:39:23","slug":"article-gauche-enquete-sur-une-disparition","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8926","title":{"rendered":"Gauche : enqu\u00eate sur une disparition pr\u00e9sum\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La gauche \u00e9lectorale n\u2019a plus le vent en poupe. En d\u00e9non\u00e7ant &#8220;l\u2019UMPS&#8221;, le FN remet en cause la bipartition de la vie politique. Pour beaucoup, les termes de gauche et de droite sont devenus des coquilles vides. La gauche a-t-elle fait son temps ?<\/p>\n<p>Extrait du num\u00e9ro de printemps de <em>Regards<\/em>, avril 2015. <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/regards-le-numero-d-ete\">Le num\u00e9ro d&#8217;\u00e9t\u00e9<\/a> est en kiosque.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019extr\u00eame-droite fran\u00e7aise r\u00eave depuis toujours de l\u2019effacement du grand clivage fondateur de la vie politique. Dans le <em>Figaro<\/em> du 23 mars dernier, \u00c9ric Zemmour se demandait r\u00e9cemment <em>\u00ab Le clivage droite-gauche va-t-il enfin exploser ? \u00bb<\/em>. Prudent, il ajoutait : <em>\u00ab La fin du clivage droite-gauche : \u00e7a fait vingt ans que j&#8217;annonce \u00e7a, et je me plante ! Cela peut continuer, mais id\u00e9ologiquement, g\u00e9ographiquement (m\u00e9tropoles\/ p\u00e9riurbains), sociologiquement (classes populaires \/ \u00e9lites) tout indique qu&#8217;il devrait voler en \u00e9clat. \u00bb<\/em> Le parti de Marine Le Pen fait ses choux gras des brouillages politiques. Faut-il donc acter l\u2019\u00e9puisement historique de la gauche ? Faut-il au contraire la r\u00e9activer, au prix d\u2019une totale refondation ? Au-del\u00e0 des querelles de mots, l\u2019enjeu est fondamental.<\/p>\n<p>Dans son livre r\u00e9cent sur <em>L\u2019\u00c8re du peuple<\/em>, Jean-Luc M\u00e9lenchon rapporte une discussion qu\u2019il a eue avec un proche du pr\u00e9sident bolivien, Evo Morales. <em>\u00ab Je lui demandai pourquoi leur nouvelle majorit\u00e9 ne se disait pas de gauche. Il me r\u00e9pondit : La gauche je sais ce que sais ! J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9 pour \u00eatre militant. Mais \u00e0 pr\u00e9sent, si tu parles de la gauche, on te tourne le dos ; car pour les pauvres et les Indiens, la gauche et la droite ce sont les m\u00eames corrompus et les m\u00eames assassins. \u00bb<\/em> Comme en \u00e9cho, un responsable de la toute jeune formation politique espagnole Podemos, Jorge Largo, d\u00e9clarait aux <em>Inrocks<\/em> : <em>\u00ab Je suis un r\u00e9publicain de gauche. Mais est-ce que me revendiquer de gauche va aider les gens ? \u00bb<\/em> Il ajoutait avec vigueur : <em>\u00ab D\u00e9fendre le syst\u00e8me de sant\u00e9, ce n\u2019est ni de droite ni de gauche (\u2026) Il faut casser le discours id\u00e9ologique qui emp\u00eache de voir la r\u00e9alit\u00e9 et de b\u00e2tir une majorit\u00e9 sociale. \u00bb<\/em><\/p>\n<h2>Un axe gauche-droite qui s&#8217;estompe<\/h2>\n<p>C\u2019est dit : la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la gauche a du plomb dans l\u2019aile. Le constat n\u2019est pas si nouveau. Voil\u00e0 une trentaine d\u2019ann\u00e9es que s\u2019est amorc\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne bien connu des \u00e9tudes d\u2019opinion. Le clivage entre gauche et droite est de plus en plus relativis\u00e9. Ils sont de plus en plus nombreux \u00e0 ne plus voir la diff\u00e9rence entre les deux grandes familles politiques, bien que beaucoup d\u2019entre eux continuent de se classer sur l\u2019axe droite-gauche. Un sondage CSA de l\u2019automne 2014 laissait ainsi entendre que 70 % des interrog\u00e9s se pla\u00e7aient \u00e0 droite (28 %), \u00e0 gauche (28 %) et au centre (14 %), tandis que 30 % seulement se d\u00e9claraient ni \u00e0 droite, ni \u00e0 gauche, ou ne se pronon\u00e7aient pas[[Sondage CSA pour le site Atlantico.fr, publi\u00e9 le 3 novembre 2014.]].<\/p>\n<p>Ce classement continue de recouper des clivages de valeurs. Les d\u00e9clarants de gauche se disent pour moiti\u00e9 <em>\u00ab r\u00e9volutionnaires \u00bb<\/em>, pr\u00e9f\u00e8rent le collectif, l\u2019\u00e9galit\u00e9, le secteur public, la pr\u00e9vention de la d\u00e9linquance ; ceux de droite affirment pour moiti\u00e9 qu\u2019ils sont <em>\u00ab conservateurs \u00bb<\/em> et aux trois quarts <em>\u00ab r\u00e9alistes \u00bb<\/em>, et ils pr\u00e9f\u00e8rent la r\u00e9pression de la d\u00e9linquance, le secteur priv\u00e9, l\u2019individualit\u00e9. Mais la position sur l\u2019axe droite-gauche se raccorde moins qu\u2019avant au syst\u00e8me existant des partis. Ce qui hier encore suscitait des mobilisations \u00e9lectorales ne fonctionne plus. Ni l\u2019union de la gauche ni les invocations d\u00e9fensives (&#8220;Au secours, la droite revient !&#8221;) ne provoquent le sursaut \u00e9lectoral, m\u00eame face au Front national. Pour le journaliste Christophe Ventura, <em>\u00ab d\u00e9sormais la gauche est ramen\u00e9e, sur le plan \u00e9lectoral, au noyau de ses bases sociologiques minoritaires (fraction du salariat stable du secteur public et industriel, classe moyenne intellectuelle progressiste) \u00bb<\/em>[[Christophe Ventura, &#8220;Gauche captive&#8221;, <em>Contretemps<\/em> n\u00b0 24, 2014.]]. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la gauche aurait-elle perdu son sens ?<\/p>\n<h2>La fin des grands conflits id\u00e9ologiques ?<\/h2>\n<p>Autrefois, le refus du clivage \u00e9tait massivement le fait de la droite. On citait volontiers le philosophe radical Alain expliquant dans les ann\u00e9es 1930 que si quelqu\u2019un mettait en doute les notions de droite et de gauche, il \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s certain que ce <em>\u00ab n\u2019est pas un homme de gauche \u00bb<\/em>. Ce n\u2019est plus le cas et le doute transcende les barri\u00e8res anciennes. La gauche est d\u00e9sormais touch\u00e9e en son c\u0153ur. Ses d\u00e9boires ne sont-ils pas l\u2019indice d\u2019une fragilit\u00e9 plus structurelle encore ? <em>\u00ab Il y a longtemps<\/em>, \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 Corn\u00e9lius Castoriadis en 1986 dans <em>Le Monde<\/em>, <em>que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond ni aux grands probl\u00e8mes de notre \u00e9poque ni \u00e0 des choix radicalement oppos\u00e9s. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9puisement du sovi\u00e9tisme, l\u2019affaiblissement des grands mod\u00e8les d\u2019alternative et le triomphe apparent de l\u2019id\u00e9e lib\u00e9rale ont nourri, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, l\u2019id\u00e9e que le temps des grands conflits id\u00e9ologiques \u00e9tait forclos. L\u2019Am\u00e9ricain Francis Fukuyama l\u2019a condens\u00e9e dans sa formule c\u00e9l\u00e8bre de la <em>\u00ab fin de l\u2019Histoire \u00bb<\/em>. De nouveaux clivages ont accompagn\u00e9 la transformation des soci\u00e9t\u00e9s : genre, \u00e9cologie, inclus \/ exclus Nation \/ Europe, identit\u00e9s, ouverture \/ fermeture, mat\u00e9rialisme \/ post-mat\u00e9rialisme\u2026 Or ces clivages divisent la plupart du temps la gauche et la droite et \u00e9chappent ainsi \u00e0 la bipartition fondamentale des deux grandes familles d\u2019opinion.<\/p>\n<p>La succession des alternances au pouvoir et, plus encore, l\u2019inflexion centriste du socialisme fran\u00e7ais ont confort\u00e9 l\u2019id\u00e9e que la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la gauche est \u00e0 la fois inefficace et source de confusion. C\u2019est le point de vue du philosophe Jean-Claude Mich\u00e9a. Dans son essai sur les <em>Myst\u00e8res de la gauche<\/em>[[Jean-Claude Mich\u00e9a, <em>Les Myst\u00e8res de la gauche. De l\u2019id\u00e9al des Lumi\u00e8res au triomphe du capitalisme absolu<\/em>, Fayard, 2013.]], il fait remonter l\u2019origine de la gauche \u00e0 l\u2019Affaire Dreyfus. Or, nous dit-il, cet &#8220;acte de naissance&#8221; a \u00e9t\u00e9 en m\u00eame temps, <em>\u00ab un des points d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration majeurs de ce long processus historique qui allait peu \u00e0 peu conduire et dissoudre la sp\u00e9cificit\u00e9 originelle du socialisme ouvrier et populaire dans ce qu\u2019on appelait d\u00e9sormais le camp du Progr\u00e8s \u00bb<\/em>. Pour Mich\u00e9a, le monde ouvrier a troqu\u00e9 le message des figures originelles du socialisme (Leroux, Proudhon) contre le scientisme de Marx et l\u2019opportunisme de Jaur\u00e8s. L\u2019immersion dans la gauche et la soumission aux normes de la croissance mat\u00e9rielle (<em>\u00ab le pr\u00eate-nom de l\u2019accumulation du capital \u00bb<\/em>) ont \u00e9touff\u00e9 la force critique de la classe.<\/p>\n<h2>Les &#8220;petits&#8221; contre les &#8220;gros&#8221;<\/h2>\n<p>Si l\u2019on en croit le philosophe, le recentrage lib\u00e9ral du gouvernement actuel n\u2019est rien d\u2019autre que <em>\u00ab l\u2019aboutissement logique d\u2019un long processus historique dont la matrice se trouvait d\u00e9j\u00e0 inscrite dans le compromis tactique n\u00e9goci\u00e9 lors de l\u2019affaire Dreyfus par les dirigeants du mouvement ouvrier fran\u00e7ais \u00bb<\/em>. Mich\u00e9a reprend, en les d\u00e9veloppant, les critiques anciennes des courants libertaires et du syndicalisme r\u00e9volutionnaire qui voyaient dans l\u2019ouverture du socialisme vers la gauche une trahison de l\u2019autonomie ouvri\u00e8re et un \u00e9moussement du combat prol\u00e9tarien.<\/p>\n<p>Proposant d\u2019abandonner le mythe de la gauche, il invite \u00e0 repartir du peuple. Ce peuple dont il parle n\u2019aime pas l\u2019individu. Il cultive <em>\u00ab le sentiment naturel d\u2019appartenance \u00bb<\/em> qui s\u2019oppose \u00e0 <em>\u00ab l\u2019individualisme abstrait \u00bb<\/em>. \u00c0 la diff\u00e9rence de la modernit\u00e9 d\u00e9voreuse du capital et du \u00ab cosmopolitisme bourgeois \u00bb, il pr\u00e9f\u00e8re l\u2019enracinement national, le respect des <em>\u00ab valeurs traditionnelles \u00bb<\/em>, le souci de la transmission familiale et des <em>\u00ab valeurs de d\u00e9cence et de civilit\u00e9 \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>\u00c0 le lire, on s\u2019interroge. Mich\u00e9a part de la gauche \u2013 sa tradition de r\u00e9f\u00e9rence est celle du communisme \u2013 mais pour aller o\u00f9 ? Moins vers la lutte des classes que vers le combat des &#8220;petits&#8221; contre les &#8220;gros&#8221;. Le philosophe se situe quelque part entre le socialisme &#8220;utopique&#8221; de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle et le PCF des ann\u00e9es 1930, celles de la strat\u00e9gie sectaire de &#8220;classe contre classe&#8221;. Les bases sociales et symboliques de ces \u00e9poques ayant disparu, il risque de ne plus rester, comme point de rep\u00e8re pour les &#8220;petits&#8221;, que\u2026 le Front national. Dans une critique mordante parue dans la revue <em>Contretemps<\/em>, Isabelle Garo estime que son coll\u00e8gue philosophe <em>\u00ab en vient non pas du tout \u00e0 r\u00e9nover un discours de classe, mais \u00e0 proposer un tout autre clivage, \u00e9thique en apparence, qui ne peut avoir pour effet que de d\u00e9composer plus encore le paysage politique sur son flanc gauche \u00bb.<\/em><\/p>\n<h2>\u00catre du peuple plut\u00f4t que de la gauche<\/h2>\n<p>Si l\u2019outrance du propos de Mich\u00e9a le conduit vers des horizons incertains, toute critique d\u2019une gauche \u00e9puis\u00e9e ne conduit pas vers les d\u00e9sastres de la fascination contemporaine pour le Front national. On ne peut balayer d\u2019un revers de main les r\u00e9ticences boliviennes ou espagnoles, ou l\u2019objection majeure r\u00e9it\u00e9r\u00e9e par le Comit\u00e9 invisible. Dans son dernier opuscule <em>\u00c0 nos amis<\/em>, ce Comit\u00e9 pose ouvertement la question : <em>\u00ab Peut-\u00eatre pourrions-nous nous interroger sur ce qu\u2019il reste de gauche chez les r\u00e9volutionnaires et qui les voue non seulement \u00e0 la d\u00e9faite, mais \u00e0 une d\u00e9testation quasi g\u00e9n\u00e9rale. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois, depuis deux si\u00e8cles, que les errements des gauches au pouvoir poussent la part de l\u2019opinion la plus attach\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 des conditions \u00e0 contourner le pi\u00e8ge d\u2019une gauche discr\u00e9dit\u00e9e. Il en fut ainsi au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, au temps de la R\u00e9publique radicale, quand le syndicalisme r\u00e9volutionnaire vitup\u00e9rait un syndicalisme jug\u00e9 trop parlementaire. Plus tard, dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, quand le socialisme s\u2019enlisait dans l\u2019atlantisme de &#8220;troisi\u00e8me force&#8221; et dans les guerres coloniales, il sembla \u00e0 une partie de la gauche que le clivage Est-Ouest pr\u00e9dominait et qu\u2019il remisait la gauche au rang des accessoires. Nous revivons une de ces phases de trouble, o\u00f9 il l\u2019on ne sait plus d\u00e9signer le ressort principal des grands clivages politiques.<\/p>\n<p>Le pari de Pablo Iglesias et de Podemos est de dire que <em>\u00ab la ligne de fracture oppose d\u00e9sormais ceux qui comme nous d\u00e9fendent la d\u00e9mocratie (\u2026) et ceux qui sont du c\u00f4t\u00e9 des \u00e9lites, des banques, du march\u00e9 ; il y a ceux d\u2019en bas et ceux d\u2019en haut, (\u2026) une \u00e9lite et la majorit\u00e9 \u00bb<\/em> (22 novembre 2014). Interrog\u00e9 par Jean-Luc M\u00e9lenchon, le responsable bolivien cit\u00e9 plus haut suit une ligne de conduite identique : <em>\u00ab Alors comment vous d\u00e9finissez-vous ? Demandai-je \u2013 Nous disons : nous sommes du peuple \u00bb<\/em>. S\u00e9duit, le leader fran\u00e7ais saisit la balle au bond. S\u2019il est vrai que, en Bolivie comme en Espagne <em>\u00ab le syst\u00e8me n\u2019a pas peur de la gauche mais a peur du peuple \u00bb<\/em>, alors la solution politique n\u2019est pas de rassembler la gauche mais de constituer le &#8220;Front du peuple&#8221;.<\/p>\n<h2>Saisir le &#8220;myst\u00e8re&#8221; de la gauche<\/h2>\n<p>D\u00e9porter l\u2019attention d\u2019un jeu institutionnel en pleine crise de l\u00e9gitimit\u00e9 vers un peuple r\u00e9el qui ne se sent ni repr\u00e9sent\u00e9 ni consid\u00e9r\u00e9 est de fait une prise de parti rationnelle. Mais la r\u00e9f\u00e9rence au peuple peut elle-m\u00eame relever de l\u2019abstraction. Alors que le mouvement ouvrier historique avait unifi\u00e9 le noyau prol\u00e9tarien d\u2019un &#8220;peuple&#8221; qui \u00e9tait devenu celui du temps des r\u00e9volutions industrielles, les cat\u00e9gories populaires de notre temps sont \u00e0 nouveau dispers\u00e9es.<\/p>\n<p>Mich\u00e9a r\u00eave des d\u00e9buts du mouvement ouvrier, quand s\u2019opposaient un &#8220;nous&#8221; prol\u00e9taire et un &#8220;eux&#8221; bourgeois, englobant le reste de la soci\u00e9t\u00e9 et avec elle le courant r\u00e9publicain. Or cette logique du &#8220;nous&#8221; peut conduire le monde ouvrier vers le repliement sur soi (un &#8220;communautarisme&#8221; de classe, pourrait-on dire\u2026), ou bien vers un &#8220;travaillisme&#8221;, combinant une forte conscience de classe et une subordination politique aux partis cens\u00e9s \u00eatre les plus capables, par leur &#8220;r\u00e9alisme&#8221;, d\u2019arracher des am\u00e9liorations imm\u00e9diates.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirme Mich\u00e9a, la force d\u2019un Jaur\u00e8s et plus tard celle d\u2019un Thorez fut de comprendre que, sans l\u2019insertion dans un mouvement \u00e0 port\u00e9e majoritaire, le peuple au sens sociologique du terme n\u2019a aucune chance d\u2019occuper une place centrale dans la dynamique d\u2019\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s. Le socialisme jaur\u00e9sien et le communisme des ann\u00e9es du Front populaire \u2013 autre moment &#8220;noir&#8221; pour Mich\u00e9a \u2013 avaient compris le vrai &#8220;myst\u00e8re&#8221; de la gauche. Elle d\u00e9signe ce lieu du politique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel le monde ouvrier peut faire entendre sa parole et la rendre l\u00e9gitime aux yeux de la soci\u00e9t\u00e9. Cela tient d\u2019abord \u00e0 ce que la gauche a \u00e9t\u00e9 le terme historique, fix\u00e9 \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au XXe si\u00e8cle, pour d\u00e9signer le vieux courant qui, depuis 1789, porte l\u2019ambition de l\u2019\u00e9galit\u00e9. Cela tient aussi \u00e0 ce qu\u2019elle est le lieu o\u00f9 se d\u00e9bat publiquement si, pour parvenir \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9, le plus efficace est de s\u2019int\u00e9grer dans les logiques du syst\u00e8me dominant pour l\u2019infl\u00e9chir ou, au contraire, de le contester pour promouvoir d\u2019autres logiques de d\u00e9veloppement.<\/p>\n<h2>Rendre la gauche de nouveau populaire<\/h2>\n<p>En raccordant le combat ouvrier et la gauche politique, les responsables du socialisme et du communisme historiques ne sacrifi\u00e8rent pas la classe. Ils comprirent que la multitude des cat\u00e9gories populaires dispers\u00e9es ne pourrait pas devenir peuple au sens politique du terme (l\u2019acteur central de la cit\u00e9) sans que la politique raccorde une exp\u00e9rience sociale concr\u00e8te, un combat pour la reconnaissance et la dignit\u00e9 et les institutions. C\u2019est par l\u2019action politique et donc par un travail volontaire de subversion de la gauche, que les ouvriers fran\u00e7ais sont pass\u00e9s du &#8220;nous&#8221; au &#8220;tous&#8221;, du repliement communautaire \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>La coalition grecque Syriza constitue en ce sens une option compl\u00e9mentaire aux exp\u00e9riences latino-am\u00e9ricaines et espagnoles. Comme le sugg\u00e8re le jeune philosophe Alexis Cukier, r\u00e9fl\u00e9chissant sur la notion contemporaine de gauche : <em>\u00ab Syriza a r\u00e9ussi \u00e0 rendre &#8220;la gauche&#8221; populaire en trouvant la formule d\u2019une articulation entre classe (avec des mesures concr\u00e8tes en faveur des classes populaires et moyennes), \u00c9tat (avec des propositions audacieuses concernant sa d\u00e9mocratisation r\u00e9elle) et institution supranationales (avec une d\u00e9termination \u00e0 s\u2019opposer pratiquement aux diktats de la Tro\u00efka et de l\u2019Union europ\u00e9enne). Cette formule, c\u2019est celle de l\u2019eurocommunisme de gauche et de la &#8220;voie d\u00e9mocratique vers le socialisme&#8221; de Poulantzas r\u00e9actualis\u00e9e aujourd\u2019hui : reconstruction l\u2019une par l\u2019autre de la puissance d\u2019agir populaire et de la d\u00e9mocratie institutionnelle au moyen de la d\u00e9construction de l\u2019internationalisme du capital. \u00bb<\/em>[[Intervention non publi\u00e9e \u00e0 un s\u00e9minaire d\u2019Espaces Marx, mars 2015.]]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gauche \u00e9lectorale n\u2019a plus le vent en poupe. En d\u00e9non\u00e7ant &#8220;l\u2019UMPS&#8221;, le FN remet en cause la bipartition de la vie politique. Pour beaucoup, les termes de gauche et de droite sont devenus des coquilles vides. La gauche a-t-elle fait son temps ?<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[295],"class_list":["post-8926","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-web","tag-nupes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8926","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8926"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8926\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8926"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8926"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8926"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}