{"id":8852,"date":"2015-06-29T14:40:33","date_gmt":"2015-06-29T12:40:33","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-le-corbusier-un-architecte\/"},"modified":"2015-06-29T14:40:33","modified_gmt":"2015-06-29T12:40:33","slug":"article-le-corbusier-un-architecte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8852","title":{"rendered":"Le Corbusier, un architecte fran\u00e7ais"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le cinquanti\u00e8me anniversaire de la mort de Le Corbusier provoque un regain de publications, d\u2019expositions et de colloques qui c\u00e9l\u00e8brent la m\u00e9moire du grand homme. Cependant, \u00e0 contre-courant, deux iconoclastes ont d\u00e9cid\u00e9 de d\u00e9boulonner la statue du commandeur. <\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Chaslin a l\u2019honn\u00eatet\u00e9 de titrer son livre <em>Un Corbusier<\/em>, un parmi d\u2019autres, une lecture : la sienne, une histoire, la sienne aussi, celle d\u2019un p\u00e8re\u2026 pour les architectes. Xavier de Jarcy \u2013 journaliste \u00e0 <em>T\u00e9l\u00e9rama<\/em>, auteur d\u2019une enqu\u00eate qui fit beaucoup de bruit, &#8220;Comment la France est devenue moche&#8221; \u2013 va au raccourci : <em>Le Corbusier, un fascisme fran\u00e7ais<\/em>. Quelle est la th\u00e8se commune aux deux livres ? Le Corbusier fraya avec les milieux du planisme, de l\u2019eug\u00e9nisme social, qui se reconnurent dans l\u2019action de Mussolini et plus tard celle de P\u00e9tain. Corbu s\u2019installe \u00e0 Vichy d\u00e8s l\u2019automne 40, fort de ses appuis, esp\u00e9rant devenir le grand architecte de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais. <\/p>\n<p>De quoi est donc coupable Le Corbusier ? Il vaut mieux, pour d\u00e9cortiquer sa vie et son \u0153uvre, dans l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 certaine du personnage, voir dans quel temps et dans quelles circonstances il a v\u00e9cu.<\/p>\n<p><strong><em>Le planisme et la manie de la norme<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La guerre de 14, ce suicide de l\u2019Europe, eut aussi comme cons\u00e9quence la militarisation de l\u2019action politique. Les bolcheviks \u2013 \u00e0 l\u2019issue d\u2019une guerre civile f\u00e9roce \u2013 s\u2019imposent par l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019un parti organis\u00e9 comme une arm\u00e9e professionnelle, celle des r\u00e9volutionnaires du m\u00eame nom. Le fascisme italien, s\u2019il se structure \u00e0 partir des corps francs (les faisceaux) propose (comme le nazisme allemand et ses SA) pour lutter contre le communisme et la r\u00e9volution de mettre les organisations politiques sur pied de guerre. Le capitalisme paraissait condamn\u00e9 par la crise de 29, justifiant aussi le recours \u00e0 la violence comme premi\u00e8re r\u00e9ponse \u00e0 la vague r\u00e9volutionnaire. Elle pouvait l\u00e9gitimement faire peur \u00e0 tous les poss\u00e9dants, \u00e0 tous les partisans de l\u2019ordre. <\/p>\n<p>Le planisme dont Le Corbusier \u00e9tait proche \u2013 nourri \u00e0 la fois de transfuges de la SFIO, tels D\u00e9at, dont on sait la fin, et d\u2019ing\u00e9nieurs issus des grandes \u00e9coles : Polytechnique, Mines \u2013 pr\u00e9tendait \u00e0 une sortie rationnelle de la crise, face \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 des d\u00e9mocraties parlementaires. Et puisque Xavier de Jarcy me cite dans son livre[[<em>\u00ab Le planisme se voulait une r\u00e9ponse tout \u00e0 la fois au bolchevisme et au fascisme, mais en fin de compte flirta avec ce dernier, somme toute plus fr\u00e9quentable. Le planisme pensait \u00e9viter les choix douloureux de la politique en ne s\u2019int\u00e9ressant qu\u2019\u00e0 l\u2019organisation\u2026 par essence neutre ? L\u2019organisation est la devise de notre temps, ce que la Shoah a eu de plus monstrueux, ce n\u2019est pas la mort, c\u2019est la folie de l\u2019organisation. Ce qui a surv\u00e9cu, c\u2019est la normalisation qui \u2013sous les raisons habituelles du bien commun et de la s\u00e9curit\u00e9- reproduit implicitement les go\u00fbts de la bureaucratie. \u00bb Urbanisme<\/em>, janvier 2002.]], je me sens autoris\u00e9 \u00e0 lui r\u00e9pondre. Ce qui a caract\u00e9ris\u00e9 l\u2019administration vichyste, c\u2019est la manie de la norme, du r\u00e8glement (ceux de Vichy sont innombrables et remarquablement \u00e9crits), comme la mise en place des comit\u00e9s d\u2019organisation, charg\u00e9s de planifier toute l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique. <\/p>\n<p>Dans notre domaine, l\u2019Ordre des architectes, \u00e9voqu\u00e9 d\u00e8s le Front Populaire, est mis en place par Vichy, le permis de construire sous sa forme actuelle aussi, et l\u2019efficacit\u00e9 des directions de l\u2019Urbanisme est telle que c\u2019est de leur fusion que nait le minist\u00e8re de la Reconstruction et de l\u2019Urbanisme \u00e0 la Lib\u00e9ration. Le corps des Ponts et chauss\u00e9es, qui a fait ses preuves dans le d\u00e9blaiement des ruines, le d\u00e9minage et le r\u00e9tablissement des infrastructures, prend en main la reconstruction et triomphe pendant les Trente glorieuses avec l\u2019organisation (encore\u2026) des grands ensembles, des entreprises g\u00e9n\u00e9rales et des bureaux d\u2019\u00e9tudes. Mais toutes choses \u00e9gales d\u2019ailleurs, est-ce que la cr\u00e9ation de l\u2019ENA \u00e0 la Lib\u00e9ration ou la possession quasi priv\u00e9e de la fili\u00e8re atomique fran\u00e7aise par le corps des Mines, ne proc\u00e8dent pas de la m\u00eame matrice, au-del\u00e0 de toute accointance id\u00e9ologique ?<\/p>\n<p><strong><em>Une majorit\u00e9 d&#8217;architectes vichystes<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Revenons sur le s\u00e9jour de Corbu \u00e0 Vichy. Revenons \u00e0 juin 40. La France battue signe l\u2019armistice, <em>\u00ab ce l\u00e2che soulagement \u00bb<\/em>. La Chambre des d\u00e9put\u00e9s du Front populaire (les communistes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 emprisonn\u00e9s \u00e0 la suite du pacte germano-sovi\u00e9tique) vote \u00e0 une majorit\u00e9 \u00e9crasante les pleins pouvoirs \u00e0 P\u00e9tain. \u00c0 l\u2019exception des gaullistes, des r\u00e9publicains tels Jean Moulin et des communistes, la population fran\u00e7aise se rassurait dans le culte du bon Mar\u00e9chal \u2013 le vainqueur de Verdun \u2013 qui nous prot\u00e9gerait des Allemands \u2013 <em>\u00ab Il a fait don de sa personne \u00e0 la France \u00bb<\/em>. Ce n\u2019est qu\u2019avec l\u2019occupation allemande de la zone Sud, en novembre 1942, que l\u2019opinion bascule vers l\u2019attentisme et, pour une minorit\u00e9, dans la r\u00e9sistance, qui ne gonfla ses effectifs qu\u2019avec les r\u00e9fractaires au Service du travail obligatoire en Allemagne.<\/p>\n<p>Il n\u2019y avait pas que le Corbusier qui se reconnaissait dans Vichy, mais aussi Auguste Perret qui pr\u00e9sida l\u2019Ordre des architectes. \u00c0 l\u2019exception de quelques-uns, tel Lur\u00e7at, emprisonn\u00e9 \u00e0 la Sant\u00e9, Jacques Woog, guillotin\u00e9 dans cette m\u00eame prison apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 par un tribunal fran\u00e7ais, Roland Bechman, combattant du Vercors, ou Pierre Villon \u2013 de son nom Roger Gunsburger \u2013, r\u00e9sistant, et plus tard dirigeant du Parti communiste et de quelques autres, une poign\u00e9e tout de m\u00eame, les architectes fran\u00e7ais furent vichystes dans leur majorit\u00e9. Et puisque Fran\u00e7ois Chaslin fait \u00e0 Corbu le reproche d\u2019avoir publi\u00e9 sous l\u2019occupation, ce fut aussi le cas de Camus ou de Sartre\u2026 Que Corbu fut \u00e9quivoque dans ses amiti\u00e9s, nul n\u2019en doute, et ses pr\u00e9jug\u00e9s de classe \u00e9taient dans son milieu largement partag\u00e9s. On pourrait demander \u00e0 nos deux auteurs de se poser une autre question. La France a-t-elle fait l\u2019analyse de ce pass\u00e9 qui ne passe pas ?<\/p>\n<p>Il suffit de lire les m\u00e9moires (39-45) de Maurice Gar\u00e7on. Dans toute la magistrature, un seul refusa de pr\u00eater serment \u00e0 P\u00e9tain, la situation fut presque la m\u00eame dans l\u2019administration. L\u2019antis\u00e9mitisme dominait \u2013 m\u00eame chez Maurice Gar\u00e7on \u2013 et ne parlons pas de l\u2019anticommunisme. On peut tout reprocher \u00e0 Le Corbusier, sauf d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 collabo, d\u2019avoir d\u00e9nonc\u00e9, de s\u2019\u00eatre appropri\u00e9 des biens juifs, d\u2019avoir si\u00e9g\u00e9 dans un tribunal, condamn\u00e9 \u00e0 mort des r\u00e9sistants. <\/p>\n<p><strong><em>Filiations et h\u00e9ritages<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>On peut donc se poser une autre question. Est-ce que tous ces ouvrages qui tournent autour du Corbusier \u2013 un architecte, par son \u0153uvre, plus grand que lui-m\u00eame \u2013 ne sont pas la justification d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, celle de 68, dont les fruits ne tinrent pas la promesse des fleurs ? Faudrait-il donc que tous soient ambigus et salauds pour vivre avec son quotidien ? <\/p>\n<p>La France n\u2019est pas l&#8217;h\u00e9riti\u00e8re seulement des Lumi\u00e8res. Du g\u00e9n\u00e9ral Boulanger \u00e0 l\u2019affaire Dreyfus, des Croix de feu (un million d\u2019adh\u00e9rents) au Front national de nos jours, elle se retrouve aussi dans le culte du chef, d\u2019une identit\u00e9 nationale nourrie successivement du pogrom des Italiens, des Juifs ou des ratonnades de ceux qui ne sont pas de souche et qu\u2019il faut d\u00e9soucher.<\/p>\n<p>De Gaulle eut l\u2019intelligence de cautionner \u00e0 la Lib\u00e9ration \u2013 par sa seule personne \u2013 la l\u00e9gende d\u2019une France r\u00e9sistante \u00e0 l\u2019exception de quelques tra\u00eetres. Mais alors, que faire de Papon ou de Bousquet ? Et que dire de la francisque attribu\u00e9e \u00e0 Fran\u00e7ois Mitterrand ? R\u00e9sistant certes, mais plus tard. On sait l\u2019accueil que Paris fit au G\u00e9n\u00e9ral en ao\u00fbt 44, peut-on oublier pour autant la foule qui au printemps de la m\u00eame ann\u00e9e acclamait le Mar\u00e9chal P\u00e9tain, dans le m\u00eame Paris, dont la banlieue venait, \u00e0 nouveau, d\u2019\u00eatre bombard\u00e9e par l\u2019aviation anglo-am\u00e9ricaine ?<br \/>\nComment comparer un r\u00e9quisitoire \u00e0 charge, celui de Xavier de Jarcy, et l\u2019\u00e9tude inform\u00e9e et compl\u00e8te de Fran\u00e7ois Chaslin (dont l\u2019envoi en premi\u00e8re page nous \u00e9meut : <em>\u00ab En souvenir de mon p\u00e8re, l\u2019ing\u00e9nieur Paul Chaslin \u00bb<\/em>) ? C\u2019est ce destin, celui d\u2019un entrepreneur chanceux, sympathique et g\u00e9n\u00e9reux qui, en filigrane, explique \u00e0 la fois l\u2019admiration de Chaslin pour les <em>\u00ab m\u00e9andres d\u2019une vie prodigieuse \u00bb<\/em>, celle de Corbu, et sa citation d\u2019Apollinaire <em>\u00ab On ne peut transporter partout avec soi le cadavre de son p\u00e8re \u00bb.<\/em> Le p\u00e8re Corbu, \u00e9tait hautain, presque antipathique, lorsqu\u2019il nous rembarrait, \u00e9tudiants qui cherchions \u00e0 l\u2019avoir comme ma\u00eetre. Et puisque nous avions cette na\u00efvet\u00e9 \u2013 alors que nous aurions d\u00fb nous souvenir du \u201cni dieu, ni ma\u00eetre\u201d des libertaires \u2013 constatons que les architectes \u2013 et Corbu n\u2019y \u00e9chappe pas \u2013 ont un rapport ambigu avec le pouvoir. Les grandes r\u00e9alisations ont besoin des pouvoirs publics \u2013 les travaux du m\u00eame nom, aussi. <\/p>\n<p><strong><em>Corbu, propagandiste de lui-m\u00eame<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas parce que Le Corbusier travailla \u00e0 Moscou, esp\u00e9ra le faire \u00e0 Rome, participa \u00e0 New York au projet des Nations unies, alla au Br\u00e9sil ou \u00e0 Alger, qu\u2019il fut tout \u00e0 la fois moscoutaire, fasciste, vichyste, ploutocrate, colonialiste ou tiers-mondiste comme ses d\u00e9tracteurs le disent. Mais tout simplement, \u00e0 ce point imbu de lui-m\u00eame et persuad\u00e9 de son g\u00e9nie que la commande lui \u00e9tait due, sans pour autant \u2013 comme le sugg\u00e9rait la citation de Michel Ragon, qui rapproche l\u2019urbanisme des camps de concentration et celui des grands ensembles \u2013 que l\u2019on puisse \u00e9crire que la Cit\u00e9 radieuse de Marseille en est la raison ou la caution ! De la m\u00eame fa\u00e7on, on peut disqualifier tout le marxisme parce que Staline ou d\u2019autres tyrans s\u2019en r\u00e9clamaient. Chaque doctrine, chaque courant de pens\u00e9e porte en germe sa propre mort, s\u2019il devient objet de culte, autor\u00e9f\u00e9renc\u00e9 ; et s\u2019il pr\u00e9tend au global, devient totalitaire. On peut contester Corbu : son architecture, m\u00eame et surtout mal construite, ne fut jamais la r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame \u00e0 l\u2019infini. La d\u00e9n\u00e9gation du <em>\u00ab b\u00e9ton criminog\u00e8ne \u00bb<\/em>, comme le disait Michel Rocard, rejoint d\u2019une certaine fa\u00e7on le slogan d\u2019une France de propri\u00e9taires, celles des pavillons qui morcellent \u00e0 l\u2019infini la terre arable. Et l\u2019accusation de collectivisme vise aussi le commun de la ville, la contig\u00fcit\u00e9 avec les autres personnes, fonctions ou espaces.<\/p>\n<p>Que reste t-il de Corbu : son attirance pour l\u2019ordre nouveau, sa proximit\u00e9, avec la droite autoritaire, ce nom fran\u00e7ais du fascisme, aujourd\u2019hui revendiqu\u00e9 par la droite forte ou la droite populaire, ou quelques b\u00e2timents iconiques ? La Villa Savoye, l\u2019unit\u00e9 d\u2019habitation de Marseille, les maisons Jaoul, la ville de Chandigarh en Inde et ses b\u00e2timents publics, le couvent de la Tourette, la chapelle de Ronchamp, qui tous parlent du plaisir des formes, de celui des sens et qui nous ouvrent l\u2019esprit.<br \/>\nMais Corbu, grand architecte, fut aussi un propagandiste, de lui-m\u00eame et de th\u00e8ses plus douteuses sur la l\u00e8pre urbaine que son urbanisme radical (le plan Voisin\u2026) devait gu\u00e9rir. N\u2019oublions pas que les \u00eelots insalubres o\u00f9 r\u00e9gnait la tuberculose faisaient partie des peurs du XXe si\u00e8cle. Toute propagande est double dans son langage et dans les interpr\u00e9tations qu\u2019elle permet. Corbu n\u2019y \u00e9chappe pas. C\u2019est emport\u00e9 par la promesse que nous y lisions d\u2019un monde meilleur, d\u2019un avenir autre, que son \u0153uvre nous rendit exigeants \u00e0 jamais, Corbu le corbeau, Corbu le fada, Corbu id\u00e9ologue de la technocratie certes, mais d\u2019abord un architecte. <\/p>\n<p>Et il serait tout aussi exact de titrer le livre de Xavier de Jarcy Le Corbusier, un architecte fran\u00e7ais, car la France ce fut aussi cela : le cynisme de b\u00e9ton arm\u00e9, qui est reproch\u00e9 \u00e0 Corbu, s\u2019applique \u00e0 l\u2019entreprise Perret Fr\u00e8res et aussi \u00e0 toutes celles qui travaill\u00e8rent pendant l\u2019occupation pour \u00e9difier le mur de l\u2019Atlantique. Et puisque Jean Coutrot, polytechnicien, grand bless\u00e9 de la guerre de 14, est cit\u00e9 abondamment comme une t\u00eate pensante de la technocratie, rappelons qu\u2019il fut dans le m\u00eame temps l\u2019ami des Delaunay et des peintres cubistes et se suicida au d\u00e9but de l\u2019Occupation lorsqu\u2019il comprit \u2013 trop tard \u2013 quel r\u00f4le il jouait.<\/p>\n<p><strong><em>Adieu aux d\u00e9miurges<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Witold Gombrowicz, parlant des artistes, disait qu\u2019ils humiliaient par la beaut\u00e9 de leurs \u0153uvres ceux qui \u00e9taient incapables d\u2019une telle cr\u00e9ation. Et le sentiment que je retire de ces deux livres, celui qui cogne et celui qui comme un bourdon nous obs\u00e8de, c\u2019est une suspicion profonde envers un personnage insupportable, l\u2019architecte qui aspire aux pleins pouvoirs (dixit Giraudoux), qui, d\u00e9miurge, se dit l\u2019\u00e9gal de Dieu puisqu\u2019il transforme l\u2019univers. Et cet homme qui pr\u00e9tendait construire les ch\u00e2teaux, les th\u00e9\u00e2tres et les places royales de l\u2019aristocratie, depuis le mouvement moderne revendique de projeter le logement pour tous, l\u2019\u00e9cole pour tous, la sant\u00e9 pour tous et la culture aussi. <\/p>\n<p>Telle est aussi la contradiction profonde que Corbusier dut r\u00e9soudre, dans un temps troubl\u00e9. C\u2019est toujours la n\u00f4tre, il nous faut dire adieu aux d\u00e9miurges et \u00e0 leur pathos pour devenir des intellectuels critiques, de notre pratique aussi. C\u2019est cette ambig\u00fcit\u00e9 que ne l\u00e8vent pas les deux livres. Mais ils incitent chacun de nous \u00e0 un examen de conscience, car l\u2019architecture moderne, celle de notre temps, pour le meilleur et pour le pire, fut et reste celle de la d\u00e9mocratie. <\/p>\n<p>La d\u00e9mocratie suppose le partage, celui du pouvoir, et l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 des architectes dans la d\u00e9mocratie, c\u2019est que le pouvoir du projet, le savoir du projet ne peuvent \u00eatre partag\u00e9s, sauf \u00e0 reprendre \u00e0 notre compte les slogans jdanoviens sur l\u2019<em>\u00ab ing\u00e9nieur des \u00e2mes \u00bb<\/em>, ce qui n\u2019est gentil ni avec les ing\u00e9nieurs, ni avec les \u00e2mes. Le projet, s\u2019il doit \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ce qui se dit, ne peut \u00eatre le greffier de l\u2019opinion publique : <em>\u00ab Rajoutez-moi une lucarne, j\u2019aime assez les petits toits sur les porches, pourquoi ne pas mettre une jolie grille devant cet \u0153il de b\u0153uf ? \u00bb<\/em>, toutes ces fantaisies, tous ces fantasmes peuvent se r\u00e9soudre dans l\u2019auto-construction, ils ne peuvent r\u00e9gler les b\u00e2timents collectifs, ni les \u00e9quipements ou espaces publics. Il faut \u00e9couter les r\u00e9cits, certes, mais point en faire une histoire.<\/p>\n<p><strong><em>L&#8217;amour de l&#8217;utilit\u00e9 publique<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Pour que l\u2019\u00e9change n\u00e9cessaire puisse avoir lieu, il faut se souvenir de l\u2019aphorisme de Berthold Brecht. \u00c0 la diff\u00e9rence des spectateurs du th\u00e9\u00e2tre, ceux d\u2019un match de football en connaissent les r\u00e8gles. La connaissance des r\u00e8gles de l\u2019architecture passe certainement par une autre \u00e9ducation que celle qui fait de la litt\u00e9rature l\u2019art majeur et de la culture litt\u00e9raire, un crit\u00e8re de s\u00e9lection. Mais plus essentiellement, la tradition \u00e9tatique en France, depuis la monarchie jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9publique monarchique, a du mal \u00e0 admettre ce que dit la soci\u00e9t\u00e9 et le dialogue qu\u2019il faut entretenir en amont des programmes. Car comment justifier \u201cl\u2019utilit\u00e9 publique\u201d si elle ne ressort que de la d\u00e9cision des instances \u00e9tatiques ? C\u2019est dans l\u2019amour de l\u2019utilit\u00e9 publique que doit se nouer et \u00eatre encourag\u00e9e la participation des citoyens aux choix qui sont faits en leur nom. Et pour paraphraser F. Hayek, ce serait un mauvais architecte, celui qui ne serait qu\u2019architecte.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que le projet, sinon faire tenir ensemble, donner coh\u00e9sion \u00e0 l\u2019addition des pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es de tout b\u00e2timent, fen\u00eatres, portes, poteaux, planchers, etc., des pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es de la ville, pour en proposer une nouvelle coh\u00e9rence, une nouvelle r\u00e9f\u00e9rence ? On voit que cette d\u00e9finition n\u2019est pas loin de l\u2019action politique, qui \u00e9tymologiquement s\u2019occupe de la ville et des hommes qui y vivent, tout \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du gouvernement, des choses qui semblent \u00eatre l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga du technicisme n\u00e9olib\u00e9ral.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cinquanti\u00e8me anniversaire de la mort de Le Corbusier provoque un regain de publications, d\u2019expositions et de colloques qui c\u00e9l\u00e8brent la m\u00e9moire du grand homme. 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