{"id":880,"date":"1998-03-01T00:00:00","date_gmt":"1998-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/images880\/"},"modified":"1998-03-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-02-28T23:00:00","slug":"images880","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=880","title":{"rendered":"Images"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Centenaire de la naissance et cinquantenaire de la mort de Serguei Mikhailovitch Eisenstein (1898-1948), l&#8217;auteur de la Gr\u00e8ve d&#8217;Alexandre Nevski et d&#8217;Ivan le Terrible. Quelques images d&#8217;un g\u00e9nie du septi\u00e8me art. <\/p>\n<p>Eisenstein a \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin de la fin d&#8217;une \u00e9poque et le chantre d&#8217;un monde nouveau. Comme Brecht, son exact contemporain n\u00e9 trois semaines apr\u00e8s lui, il est arriv\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e2ge d&#8217;homme au sortir de la Grande Guerre, sanglante accoucheuse du XXe si\u00e8cle. Tous deux ont v\u00e9cu une r\u00e9volution, aussit\u00f4t \u00e9cras\u00e9e en Allemagne, triomphante en Russie mais bient\u00f4t d\u00e9voy\u00e9e et confisqu\u00e9e. Tous deux ont pratiqu\u00e9 et th\u00e9oris\u00e9 une esth\u00e9tique d&#8217;avant-garde au service d&#8217;une id\u00e9ologie r\u00e9volutionnaire et sont morts pr\u00e9matur\u00e9ment, laissant dans la culture europ\u00e9enne une trace ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n<p> <strong> Refoulement et &#8221; th\u00e9orie des excitants esth\u00e9tiques &#8221; <\/strong><\/p>\n<p>En 1918, le jeune Serguei s&#8217;engage dans l&#8217;Arm\u00e9e rouge, \u00e0 l&#8217;heure m\u00eame o\u00f9 son p\u00e8re \u00e9migre en Allemagne: Mikha\u00efl Eisenstein, architecte r\u00e9put\u00e9, a enrichi Riga, leur ville natale, de somptueux immeubles de style Art Nouveau dont le futur cin\u00e9aste n&#8217;oubliera pas le flamboiement baroque. Enfant, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9 par le d\u00e9part de sa m\u00e8re tendrement aim\u00e9e, quittant le domicile conjugal pour des raisons sentimentales et le laissant aux prises avec un p\u00e8re dont il supportait mal l&#8217;autorit\u00e9: ce drame familial, aux r\u00e9sonances intimes jamais apais\u00e9es, est consid\u00e9r\u00e9 par certains de ses biographes, Marie Seton et Dominique Fernandes (1), comme une cl\u00e9 fondamentale de sa personnalit\u00e9. On a r\u00e9cemment pu voir sur Arte le remarquable documentaire de Naoum Kleiman, conservateur des archives Eisenstein \u00e0 Moscou, intitul\u00e9 la Maison du ma\u00eetre. L&#8217;auteur s&#8217;y livre \u00e0 une analyse approfondie de la vie et de l&#8217;oeuvre du cin\u00e9aste \u00e0 travers le th\u00e8me de la place de l&#8217;image paternelle dans sa cr\u00e9ation. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 20, Eisenstein se trouve un p\u00e8re de substitution en la personne de Meyerhold, figure tut\u00e9laire du th\u00e9\u00e2tre russe de l&#8217;\u00e9poque, ma\u00eetre tr\u00e8s autoritaire qui supporte mal la volont\u00e9 d&#8217;ind\u00e9pendance de son disciple. C&#8217;est bient\u00f4t la rupture: &#8221; Je n&#8217;ai pas eu de chance avec mes p\u00e8res &#8220;, dira plus tard le cin\u00e9aste. Et avec sa m\u00e8re ? Elle l&#8217;avait trahi, et la voil\u00e0 qui ressurgit dans sa vie en 1924, hargneuse, grincheuse. Il s&#8217;emploie \u00e0 \u00e9loigner cette caricature de la m\u00e8re abusive qui &#8221; ne parvint pas \u00e0 lui faire ha\u00efr les femmes, seulement \u00e0 les redouter &#8220;, \u00e9crira Marie Seton, pr\u00e9cisant qu&#8217;Eisenstein lui a affirm\u00e9 ne pas \u00eatre homosexuel mais estim\u00e9 &#8221; avoir en quelque fa\u00e7on une tendance bisexuelle dans le domaine intellectuel &#8220;. Ainsi s&#8217;expliquerait l&#8217;autre trait marquant de sa personnalit\u00e9, ses rapports platoniques avec les femmes (dont celle qui fut sa compagne officielle \u00e0 partir de 1934, Pera Attacheva) et son attirance, non moins platonique, pour le beau Gricha Alexandrov qui fut son ami puis son assistant tout au long de sa vie. Soumettant ses pulsions charnelles \u00e0 une douloureuse r\u00e9pression, il reporte toute son \u00e9nergie sur la cr\u00e9ation artistique. Son premier film, la Gr\u00e8ve, foisonnante explosion baroque, est marqu\u00e9 par les le\u00e7ons de Meyerhold (la biom\u00e9canique) et les exp\u00e9riences de Koulechov, le fameux &#8221; effet &#8221; du m\u00eame nom, d\u00e9monstration de la vigueur signifiante du montage, qu&#8217;il met en oeuvre et th\u00e9orise sous le vocable de &#8221; montage des attractions &#8221; et o\u00f9 il s&#8217;amuse \u00e0 d\u00e9celer une &#8221; th\u00e9orie des excitants esth\u00e9tiques &#8220;.<\/p>\n<p> <strong> La grande f\u00e2cherie, la mise \u00e0 l&#8217;index du &#8221; cin\u00e9ma de po\u00e9sie &#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Ce proc\u00e9d\u00e9 filmique \u00e9tonnamment efficace, il ne l&#8217;utilise pourtant pas dans le Cuirass\u00e9 Potemkine, peut-\u00eatre parce que l&#8217;effervescence dramaturgique et plastique de son film pr\u00e9c\u00e9dent n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 appr\u00e9ci\u00e9e et que, cette fois, il s&#8217;agit d&#8217;une commande de l&#8217;Etat pour le XXe anniversaire de la R\u00e9volution de 1905. Ici, la technique et la dramaturgie sont admirablement ma\u00eetris\u00e9es dans la mise en valeur du th\u00e8me r\u00e9volutionnaire: l&#8217;oeuvre &#8221; se pr\u00e9sente comme une chronique des \u00e9v\u00e9nements et op\u00e8re comme un drame (&#8230;) sous la forme strictement codifi\u00e9e de la trag\u00e9die en cinq actes &#8221; et elle tire sa force de conviction du &#8220;path\u00e9tique&#8221;, c&#8217;est-\u00e0-dire de &#8221; ce qui \u00e9veille au plus profond du spectateur un sentiment d&#8217;enthousiasme passionn\u00e9 &#8220;. Soucieux d&#8217;impliquer dans le spectacle la r\u00e9ceptivit\u00e9 du public, Eisenstein cherche \u00e0 &#8221; ins\u00e9rer l&#8217;\u00e9motivit\u00e9 et la raison du spectateur dans le processus de cr\u00e9ation &#8220;, ce qui n&#8217;est pas loin des tentatives de Brecht \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque. Mais ce principe, qui &#8221; oblige le spectateur \u00e0 suivre la voie qu&#8217;a suivie l&#8217;auteur dans sa cr\u00e9ation &#8220;, sera toujours objet de pol\u00e9miques, parce qu&#8217;il capture le public en le captivant: \u00e0 l&#8217;oppos\u00e9, Vertov, champion du Cin\u00e9-oeil, proclame &#8221; Vive la vie telle qu&#8217;elle est ! &#8220;, et plus tard lui fera \u00e9cho Tarkovski affirmant que cette technique &#8221; emp\u00eache le spectateur de vivre ce qui se passe \u00e0 l&#8217;\u00e9cran comme sa propre vie &#8220;. Mais le film remporte un triomphe et son auteur est sacr\u00e9 nouveau g\u00e9nie du cin\u00e9ma. Il a entrepris le tournage de la Ligne g\u00e9n\u00e9rale quand il doit l&#8217;interrompre pour r\u00e9aliser Octobre o\u00f9 il poursuit et approfondit sa pratique du montage: non pas un simple proc\u00e9d\u00e9 de narrativit\u00e9 lin\u00e9aire mais une technique d&#8217;assemblage signifiant o\u00f9 &#8221; la juxtaposition de deux fragments de film ressemble plus \u00e0 leur produit qu&#8217;\u00e0 leur somme &#8220;. Quand il revient \u00e0 son film inachev\u00e9, la d\u00e9koulakisation bat son plein et la &#8221; ligne g\u00e9n\u00e9rale &#8221; a chang\u00e9: rebaptis\u00e9 l&#8217;Ancien et le Nouveau, le film sort avec une fin impos\u00e9e par Staline, un ballet de tracteurs labourant en rond, illustration \u00e9tonnante de la m\u00e9taphore eisensteinienne qui voulait qu&#8217;un film soit &#8221; un tracteur qui laboure le psychisme du spectateur &#8220;. Les temps ont chang\u00e9. Staline est devenu le seul ma\u00eetre \u00e0 bord et Eisenstein, comme le peuple russe, se retrouve avec un nouveau p\u00e8re, aussi autoritaire que le tsar d\u00e9boulonn\u00e9 et le g\u00e9niteur enfui. Pourtant, le dictateur consent, privil\u00e8ge d\u00e9j\u00e0 exceptionnel, au voyage du r\u00e9alisateur, de son assistant et de son op\u00e9rateur en Europe et aux Etats-Unis et leur prodigue de paternelles recommandations: &#8220;Etudiez avec soin le film sonore. C&#8217;est tr\u00e8s important pour nous.&#8221; Mais le refus des projets du cin\u00e9aste par les producteurs hollywoodiens et l&#8217;arr\u00eat du tournage de Que Viva Mexico alourdissent l&#8217;atmosph\u00e8re: le P\u00e8re finit par se f\u00e2cher et t\u00e9l\u00e9graphie au commanditaire du film mexicain qu&#8217;Eisenstein &#8221; a perdu la confiance de ses camarades &#8221; et qu&#8217;il n&#8217;est pas loin d&#8217;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un &#8221; tra\u00eetre &#8220;.<\/p>\n<p>C&#8217;est un homme meurtri qui rentre \u00e0 Moscou en 1932: il n&#8217;a m\u00eame pas pu, et ne pourra jamais, voir le mat\u00e9riel tourn\u00e9 au Mexique, frustrante m\u00e9saventure analogue \u00e0 celle que vivra dix ans plus tard Orson Welles avec son film br\u00e9silien, It&#8217;s All True. Il se voit refuser plusieurs projets de films, assiste \u00e0 la sacralisation du r\u00e9alisme socialiste au Congr\u00e8s des Ecrivains de 1934, puis re\u00e7oit une vol\u00e9e de bois vert \u00e0 la Conf\u00e9rence des cin\u00e9astes en janvier suivant: on l&#8217;accuse de &#8221; formalisme &#8221; et l&#8217;on condamne le &#8221; cin\u00e9ma de po\u00e9sie &#8221; qu&#8217;il pratique alors que la prose est d\u00e9sormais \u00e0 l&#8217;ordre du jour. Deux ans plus tard, apr\u00e8s la brutale interdiction du Pr\u00e9 de B\u00e9jine, il est contraint de se livrer \u00e0 une nouvelle &#8221; autocritique &#8220;, beaucoup plus approfondie et d&#8217;autant plus humiliante, sans doute, m\u00eame s&#8217;il s&#8217;y affirme d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 faire des films &#8221; conformes \u00e0 la vie &#8221; apr\u00e8s avoir reconnu des &#8221; fautes &#8221; dues \u00e0 un &#8221; travail subjectif &#8221; et, ajoute-t-il, \u00e0 son &#8221; habitude de l&#8217;introversion et de l&#8217;isolement &#8220;.<\/p>\n<p> <strong> Au-del\u00e0 du r\u00e9alisme socialiste, vers l'&#8221; \u00e9motivit\u00e9 du public &#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Il semble alors d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 rentrer dans la ligne. Il constate que plusieurs de ses contemporains sont interdits de travail (Koulechov, Vertov). Aussi, quand il re\u00e7oit la commande d&#8217;Alexandre Nevski, tout en proclamant &#8221; le patriotisme est mon th\u00e8me ! &#8220;, il transcende le r\u00e9alisme socialiste par un souffle \u00e9pique capable d&#8217;influer sur l'&#8221; \u00e9motivit\u00e9 &#8221; du public. L&#8217;\u00e9norme succ\u00e8s du film conduit les dirigeants \u00e0 lui confier la r\u00e9alisation d&#8217;Ivan le Terrible, grandiose entreprise qui va lui demander cinq ans de travail et se terminer par l&#8217;interdiction de sa seconde partie, sous pr\u00e9texte qu&#8217;elle est &#8221; anti-historique &#8221; et surtout parce que Staline d\u00e9sapprouve l&#8217;image terroriste qu&#8217;elle donne du tsar dans lequel il veut se reconna\u00eetre. Durant les dix-huit mois qui lui restaient \u00e0 vivre apr\u00e8s cette condamnation, Eisenstein eut le temps d&#8217;en m\u00e9diter l&#8217;imposture. Accus\u00e9 de bafouer la v\u00e9rit\u00e9 historique, il pouvait \u00e0 bon droit s&#8217;enorgueillir d&#8217;avoir toujours lutt\u00e9 pour imposer sa v\u00e9rit\u00e9 d&#8217;artiste. M. M.<\/p>\n<p> <strong> Marie Seton, Eisenstein, Seuil, 1957 Dominique Fernandes, Eisenstein, Grasset, 1975 <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Centenaire de la naissance et cinquantenaire de la mort de Serguei Mikhailovitch Eisenstein (1898-1948), l&#8217;auteur de la Gr\u00e8ve d&#8217;Alexandre Nevski et d&#8217;Ivan le Terrible. 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