{"id":878,"date":"1998-03-01T00:00:00","date_gmt":"1998-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/art-funeraire878\/"},"modified":"1998-03-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-02-28T23:00:00","slug":"art-funeraire878","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=878","title":{"rendered":"Art fun\u00e9raire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Les mus\u00e9es n&#8217;ont pas le monopole de la m\u00e9moire imag\u00e9e des soci\u00e9t\u00e9s. Les cimeti\u00e8res aussi sont des mus\u00e9es. Plut\u00f4t conventionnels. Mais l&#8217;art contemporain commence \u00e0 s&#8217;y montrer.<\/p>\n<p>Au Moyen Age, la mort fait l&#8217;objet d&#8217;une c\u00e9r\u00e9monie publique orchestr\u00e9e par le mourant. Tout le monde y assiste, enfants, voisins, gens de la rue rencontrant le pr\u00eatre, viatique en main. Mort famili\u00e8re, proche, qui n&#8217;angoisse pas les survivants. C&#8217;est dans l&#8217;\u00e9glise qu&#8217;on inhume, ou dans le cimeti\u00e8re \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Aucun espace propre &#8211; &#8221; maison &#8221; \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 &#8211; n&#8217;est alors pr\u00e9vu. C&#8217;est que le sort du &#8221; disparu &#8221; n&#8217;inqui\u00e8te gu\u00e8re, s&#8217;il est en paix avec l&#8217;Eglise. Comment, d\u00e8s lors, sommes-nous pass\u00e9s d&#8217;une mort apprivois\u00e9e \u00e0 une mort sauvage en silence ? Philippe Ari\u00e8s (1), \u00e0 cet \u00e9gard, parle d&#8217;une &#8221; mort interdite &#8220;, insupportable. Le XIIe si\u00e8cle nous en montre les pr\u00e9misses, quand sonne le glas de pratiques antiques. L&#8217;id\u00e9e du Jugement dernier triomphe et avec elle la biographie de chacun. Un sens dramatique et personnel se voit attribu\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9v\u00e9nement du tr\u00e9pas (le seul, selon Barthes). La s\u00e9pulture se personnalise. Chacun peut pr\u00e9tendre \u00e0 sa tombe. Inscriptions fun\u00e9raires, cartouches et masques font leur apparition. Au XIXe si\u00e8cle, la mort, v\u00e9cue \u00e0 la premi\u00e8re personne, est vue comme grande rupture. Le deuil se fait ostentatoire. On crie. On pleure. Plus que sa propre mort, c&#8217;est la mort de l&#8217;autre, de l&#8217;\u00eatre cher, qui attise le culte neuf du tombeau et du cimeti\u00e8re, o\u00f9 l&#8217;on effectue de fr\u00e9quentes visites. L&#8217;art fun\u00e9raire se d\u00e9veloppe. Voyez le cimeti\u00e8re du P\u00e8re Lachaise. Deux changements radicaux surviennent, qui redonnent anonymat aux figures de la mort. Le premier, la guerre de 1914, lorsqu&#8217;il fallut beaucoup enterrer \u00e0 la va-vite. A la mort violente et sans nom des champs de bataille, fait sourdement \u00e9cho l&#8217;impersonnalit\u00e9 des tombes. Puis les progr\u00e8s de la m\u00e9decine mettent fin \u00e0 une mort de tradition v\u00e9cue au foyer. L&#8217;\u00e9volution se pr\u00e9cipite entre 1930 et 1950. On s&#8217;\u00e9teint \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital. Le rite des fun\u00e9railles se modifie \u00e0 mesure. Mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart, la mort prend du champ. Sans hiatus, le rite des obs\u00e8ques suit. Nous en sommes l\u00e0. A la mort barr\u00e9e, quasi inexistante, l&#8217;incin\u00e9ration, dans l&#8217;ordre du rituel, r\u00e9pond peu ou prou. Mani\u00e8re de vite passer sur la d\u00e9composition. On traite la mort comme une maladie. On empi\u00e8te sur son emploi naturel. Rester propre ? Jusqu&#8217;au bout ? Mort sceptique au fond, doutant d&#8217;elle-m\u00eame \u00e0 force d&#8217;oubli dans des couloirs d&#8217;h\u00f4pital. D&#8217;autant que, de son vivant, l&#8217;homme appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 de plus en plus jetable.<\/p>\n<p> <strong> Nouveaux rites autour de la mort maquill\u00e9e <\/strong><\/p>\n<p>Les urnes que pr\u00e9sente PierreAubert dans sa galerie d&#8217;art fun\u00e9raire (2) habillent de couleurs vives une mort impeccable, qui serait d\u00e9lest\u00e9e de son poids de chair. Une valise fun\u00e9raire rec\u00e8le les cendres du d\u00e9funt; \u00e0 transporter avec soi en voyage. Le corps, certes, mais r\u00e9duit en cendres, et la tombe remplac\u00e9e par de petits papiers de soie \u00e0 l&#8217;effigie du d\u00e9funt. Voil\u00e0 ce qu&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 &#8211; subjugu\u00e9e par les id\u00e9es de profit, de vitesse, de bonheur affich\u00e9 &#8211; r\u00e9serve \u00e0 la mort, celle-ci n&#8217;ayant d&#8217;int\u00e9r\u00eat qu&#8217;\u00e0 proportion de sa rentabilit\u00e9, seulement admise une fois maquill\u00e9e l&#8217;indispensable laideur naturelle de la d\u00e9pouille. Autre chose peut nous attendre, qui serait l&#8217;individualisation des rites fun\u00e9raires \u00e0 la mesure de l&#8217;atomisation sociale, avec des cimeti\u00e8res ayant toujours droit de cit\u00e9, mais non plus comme fut le P\u00e8re Lachaise (haut lieu du catholicisme, microcosme et reflet de toute la soci\u00e9t\u00e9 avec ses hi\u00e9rarchies, ses lignes de fracture). Finies, ici et maintenant, les tombes affichant la r\u00e9ussite sociale ou la renomm\u00e9e du d\u00e9funt. A la place, un espace &#8221; d\u00e9mocratique &#8221; parcellis\u00e9 en individualit\u00e9s solitaires, des s\u00e9pultures originales &#8211; ainsi que les revendique Pierre Aubert &#8211; restituant les traits de caract\u00e8re priv\u00e9s du d\u00e9funt. D&#8217;autres rites alors se font jour. Ainsi, sur le cercueil d&#8217;un jeune homme de banlieue mort trop t\u00f4t, on a vu des amis d\u00e9poser, \u00e0 l&#8217;instant de la mise en terre, son costume de Batman. Ou encore, ce d\u00e9funt expos\u00e9 devant la pergola de sa maison du Sud, une seule minute de silence observ\u00e9e en disant long sur son attachement \u00e0 la terre. Bref, les pratiques s&#8217;individualisent, prennent le pas sur le sacro-saint passage oblig\u00e9 par la liturgie religieuse, sa solennit\u00e9, ses chants, ses pri\u00e8res, son protocole unificateur. Si la mort se met \u00e0 faire demain l&#8217;\u00e9conomie de l&#8217;Eglise, on peut avoir, en lieu et place de ses pom pes anciennes, une action courte et forte, comme une performance (&#8221; ac tion daying &#8221; ?) \u00e0 finalit\u00e9 priv\u00e9e. Un moment qui fait m\u00e9moire, un condens\u00e9 de vie recueilli en petit comit\u00e9. Les urnes, c&#8217;est une autre affaire. On n&#8217;est pas loin d&#8217;un &#8221; objet &#8221; d\u00e9funt, en lieu et place de son souvenir.<\/p>\n<p> <strong> L&#8217;art de tenir un discours sur l&#8217;indicible  <\/strong><\/p>\n<p>Le pari de Pierre Aubert n&#8217;est pas de faire commerce de la mort. Il n&#8217;est pas entrepreneur de pompes fun\u00e8bres. Depuis juillet dernier, il n&#8217;a vendu que trois tombes et quatre urnes, dont l&#8217;une pour la modique somme de 2 500 francs. Il fait sienne une r\u00e8gle absolue du pass\u00e9: &#8221; N&#8217;est-il pas temps de sortir de la morosit\u00e9 r\u00e9p\u00e9titive du marbre lisse et de r\u00e9introduire l&#8217;art dans les rites fun\u00e9raires ? &#8221; Parcourant les stands de la FIAC, il a nou\u00e9 contact avec des artistes. Un Ben, un Alechinsky n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 insensibles \u00e0 la passion qui l&#8217;anime. Il re\u00e7oit des lettres, telle celle de Tomi Ungerer qui lui \u00e9crit: &#8221; Moi-m\u00eame serai enterr\u00e9 verticalement.\u00e7a prend moins de place et rend l&#8217;essor plus rapide \u00e0 la r\u00e9surrection &#8220;. C&#8217;est dire si la mort impose des le\u00e7ons de maintien. Ben, en guise d&#8217;introduction \u00e0 ses mod\u00e8les de s\u00e9pultures, livre ceci: &#8221; Pourquoi ne pas marquer votre diff\u00e9rence sur votre tombe ? Inconnu vivant, devenez mort c\u00e9l\u00e8bre. Choisissez le style minimal avec Stella, l&#8217;art brut ou figuration libre avec Combaz, Di Rosa, Speedy Graphito.&#8221; Selon Pierre Aubert, ce serait l\u00e0 simple adaptation aux pratiques anciennes. Au XIXe si\u00e8cle, les plus grands sculpteurs et statuaires officiaient pour le cimeti\u00e8re du P\u00e8re Lachaise &#8211; ne doit-on pas \u00e0 Victor Baltard, architecte des anciennes Halles centrales de Paris, la s\u00e9pulture d&#8217;Ingres ? Le XXe si\u00e8cle se doit lui aussi d&#8217;avoir son art fun\u00e9raire.&#8221; Le d\u00e9bat est celui de l&#8217;art et de la soci\u00e9t\u00e9. A quoi sert l&#8217;art ? L&#8217;architecture religieuse a sa fonction. Elle raconte l&#8217;histoire de la Bible aux grands analphab\u00e8tes. L&#8217;architecture m\u00e9dicale aussi. Elle rend vivable les lieux de la mort. L&#8217;architecture politique de m\u00eame. Prenez la pyramide du Louvre, ce n&#8217;est pas rien dans l&#8217;esprit de Mitterrand. Dans le m\u00eame ordre d&#8217;id\u00e9es, l&#8217;architecture fun\u00e9raire a sa place. Cet art permet de tenir un discours, \u00e0 l&#8217;endroit o\u00f9 il n&#8217;y a rien &#8220;. Selon lui, la mort est le\u00e7on de vie. Il faut donc en exalter les pratiques.&#8221; Le XIXe si\u00e8cle a privil\u00e9gi\u00e9 Eros aux d\u00e9pens de Thanatos. Notre temps fait l&#8217;inverse avec une bonne dose d&#8217;hypocrisie &#8220;.&#8221; Il faut non seulement nommer la mort, pr\u00e9tend-il comme le jeune Ronsard, mais encore la penser, l&#8217;habiller, la sculpter, afin de prendre la me sure des choses &#8220;. Philippe Aubert entend renouer avec une tradition.&#8221; Je suis tout sauf un r\u00e9volutionnaire &#8220;, affirme-t-il, m\u00eame si le pr\u00e9sent tabou qui p\u00e8se sur la mort fait souffler sur sa galerie un air violent de transgression.<\/p>\n<p>1. Philippe Ari\u00e8s, l&#8217;Homme devant la mort, th\u00e8se monumentale, aux \u00e9ditions du Seuil (1977), 640 p.Du m\u00eame auteur, Essais sur l&#8217;histoire de la mort en Occident, du Moyen Age \u00e0 nos jours, Seuil (1975), 222 p.2.Galerie d&#8217;art fun\u00e9raire de Pierre Aubert, 121, avenue Daumesnil, 75012 Paris.T\u00e9l.: 01 53 33 81 22.Fax: 01 53 33 81 26.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les mus\u00e9es n&#8217;ont pas le monopole de la m\u00e9moire imag\u00e9e des soci\u00e9t\u00e9s. Les cimeti\u00e8res aussi sont des mus\u00e9es. Plut\u00f4t conventionnels. 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