{"id":872,"date":"1998-03-01T00:00:00","date_gmt":"1998-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/entretien-avec-daniel-picouly872\/"},"modified":"1998-03-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-02-28T23:00:00","slug":"entretien-avec-daniel-picouly872","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=872","title":{"rendered":"Entretien avec Daniel Picouly"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><strong> Ils ont du succ\u00e8s&#8230;donc ils sont suspects. Daniel Pennac et Daniel Picouly sont des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9ditoriaux. Les libraires les adorent. Ils font rater leur station aux usagers du m\u00e9tro&#8230; Ils sont profs. Ils sont sympas. Plut\u00f4t de gauche, ils viennent du polar. Ils s&#8217;expriment bien. Ils sont amis. Ils \u00e9crivent l&#8217;un et l&#8217;autre sur des th\u00e8mes similaires: l&#8217;enfance, la banlieue (ou Belleville), en tout cas des quartiers populaires, m\u00e9tiss\u00e9s, color\u00e9s, cosmopolites. Bref, la r\u00e9alit\u00e9 sociale est leur terrain de jeu favori. Leur credo: nous donner du plaisir sans tomber dans la mi\u00e8vrerie. A d\u00e9faut de celle du succ\u00e8s, auraient-ils trouv\u00e9 la recette du bonheur ? Coup d&#8217;envoi avec Daniel Picouly&#8230;passionn\u00e9 de foot et dribbleur de mots. <\/strong><\/p>\n<p> <strong>  Avez-vous \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 par le succ\u00e8s du Champ de personne (1) ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Daniel Picouly : <\/strong> Evidemment. Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est, le Champ de personne ? C&#8217;est l&#8217;histoire d&#8217;un petit beur (de gueule) et de sa famille dans les ann\u00e9es soixante. Et cela a fait trois-cent cinquante mille ventes: soit un million de lecteurs qui se passionnent pour son itin\u00e9raire ! Une adh\u00e9sion \u00e0 une histoire comme \u00e7a, en pleine France de la fin 90, c&#8217;est \u00e9tonnant&#8230; Je suis parti d&#8217;un postulat, d&#8217;un parti-pris: rendre compte d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 sociale, mais \u00e0 partir du bonheur. C&#8217;est ce que j&#8217;ai v\u00e9cu. C&#8217;est ma r\u00e9alit\u00e9. Mon hommage \u00e0 mes parents. Cette identification massive \u00e0 un m\u00f4me m\u00e9tis venu d&#8217;un milieu ouvrier de la part de gens de milieux compl\u00e8tement diff\u00e9rents a aussi surpris les professionnels de l&#8217;\u00e9dition. Chaque lecteur a fait ce qu&#8217;il voulait de ce livre. Les gens se l&#8217;approprient. Petit \u00e0 petit, je me suis aper\u00e7u que ce roman ne m&#8217;appartenait plus.<\/p>\n<p> <strong> Depuis ce succ\u00e8s, vous \u00eates catalogu\u00e9 dans la cat\u00e9gorie &#8221; litt\u00e9rature populaire &#8220;. Qu&#8217;en pensez-vous ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> Qu&#8217;il s&#8217;agit encore d&#8217;une \u00e9tiquette mais que j&#8217;en suis fier. Mon intention est de cr\u00e9er des niveaux de lecture diff\u00e9rents. Pas seulement d&#8217;\u00e9crire pour les gens d&#8217;o\u00f9 je viens. Quand on me dit: &#8221; \u00e7a devait couler sous la plume, votre style est simple &#8220;, sous-entendu compr\u00e9hensible par tous, les gens ne savent pas que j&#8217;ai recommenc\u00e9 cinquante fois tel ou tel paragraphe. Je trouvais que les \u00e9crits destin\u00e9s, a priori, au public dit populaire, n&#8217;\u00e9taient pas terribles. Que ce soit le style ou la d\u00e9magogie qui consiste \u00e0 se mettre \u00e0 leur &#8221; niveau &#8220;&#8230;<\/p>\n<p> <strong> Justement, certains critiques (2) vous accusent de d\u00e9magogie, d&#8217;\u00eatre &#8221; bien-pensant &#8220;, &#8221; effroyablement sympathique &#8220;&#8230;&#8221; tendance gauche humaniste &#8221; (&#8230;) &#8221; le roman de Picouly exploite sans vergogne tous les artifices de la nostalgie baby-boomesque &#8220;. Que r\u00e9pondez-vous \u00e0 ces accusations ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> Je m&#8217;y attendais. Les critiques qui nous accusent, Pennac et moi, d&#8217;\u00eatre trop gentils, politiquement corrects&#8230;posent en pr\u00e9alable que nous saurions ce que les gens veulent &#8211; par des \u00e9tudes, je suppose&#8230; Ce serait donc une sorte de marketing litt\u00e9raire. Je pense que la litt\u00e9rature dite populaire n&#8217;est pas synonyme de m\u00e9diocrit\u00e9, de facilit\u00e9s. Il ne faut pas avoir peur de concevoir une structure complexe. Il y a des m\u00f4mes qui m&#8217;ont \u00e9crit: &#8221; Mon professeur m&#8217;a oblig\u00e9 \u00e0 lire votre livre. Au d\u00e9but, je le trouvais compliqu\u00e9 parce que \u00e7a ressemble pas aux autres livres &#8220;&#8230; Quel compliment ! Ces lecteurs ont autant de valeur que les dix critiques litt\u00e9raires parisiens qui nous allument, non ! ? J&#8217;esp\u00e8re \u00e9crire des livres qui ouvrent l&#8217;esprit de certains. C&#8217;est une des id\u00e9es fortes de la litt\u00e9rature populaire. Il ne s&#8217;agit pas seulement d&#8217;une question de milliers d&#8217;exemplaires vendus. Certains veulent nous faire passer pour des \u00e9crivains du bon sentiment.<\/p>\n<p> <strong> Des progressistes politiquement corrects&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> En un mot de la sous-litt\u00e9rature ! Selon le postulat qui veut qu&#8217;on ne fait pas de bonne litt\u00e9rature avec de bons sentiments&#8230; Je pense que ces critiques ont \u00e9t\u00e9 embarrass\u00e9s par certaines sc\u00e8nes. Quand je raconte que les huissiers voulaient tout le temps nous exproprier, nous virer, j&#8217;imagine que cela ne les touche pas, parce qu&#8217;ils n&#8217;ont jamais v\u00e9cu \u00e7a. Je le raconte avec le sourire parce que c&#8217;est comme \u00e7a qu&#8217;on vivait. Mes parents \u00e9taient des gens conscients. Mon p\u00e8re \u00e9tait syndicaliste. Cela ne l&#8217;amusait pas de se faire jeter comme un malpropre ! Quand on fait du Zola, on dit que c&#8217;est bien: parce que les ouvriers sont malheureux. Ils souffrent et \u00e7a se termine mal. Parfait. C&#8217;est dans la logique des choses. Les bourgeois sont contents. On tente d&#8217;\u00e9vacuer le politique. La radicalisation. Ces critiques ne lisent qu&#8217;une certaine litt\u00e9rature, officielle, classique, propre sur elle. Lorsqu&#8217;on me reproche d&#8217;utiliser le parler populaire, c&#8217;est comme si on reprochait \u00e0 Pagnol de reproduire le parler marseillais ou \u00e0 Audiard d&#8217;utiliser le langage du titi parisien&#8230; On m\u00e9prise les prolos, en g\u00e9n\u00e9ral, donc on attend une certaine litt\u00e9rature d&#8217;eux.<\/p>\n<p> <strong> On prend votre absence de gravit\u00e9 pour de la futilit\u00e9&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> C&#8217;est \u00e7a. Nos livres, \u00e0 Pennac et \u00e0 moi, sont souvent dr\u00f4les, je crois. Or, la gravit\u00e9 est, semble-t-il, devenue l&#8217;\u00e9talon de la qualit\u00e9 intellectuelle. Si t&#8217;es l\u00e9ger, t&#8217;es trop facile ! Si t&#8217;es souriant, c&#8217;est louche ! L&#8217;humour est pourtant tr\u00e8s pr\u00e9sent dans la rue, dans la vie. On assiste \u00e0 un terrorisme de ce pathos intellectuel. La plupart des livres publi\u00e9s dans le triangle d&#8217;or: Saint-Germain-des-Pr\u00e8s-VIIe arrondissement, sont bas\u00e9s sur des signes litt\u00e9raires. Leurs \u00e9crivains manient bien la syntaxe, ils font de bonnes conjugaisons &#8211; qui sont la reproduction de ce qu&#8217;ils ont appris. Mais ils ne font aucune recherche, ne tentent rien, n&#8217;avancent pas. Ils se reconnaissent entre eux, s&#8217;auto-congratulent, s&#8217;\u00e9crivent de bonnes critiques. Se renvoient l&#8217;ascenseur. Ils vivent dans un espace tr\u00e8s restreint et \u00e7a leur suffit. Ils ont l&#8217;impression d&#8217;exister puisqu&#8217;ils ont les r\u00eanes en main. Ils sont proches du pouvoir. Ils s&#8217;auto-suffisent. Tout ce qui vient de dehors n&#8217;entre pas dans leurs signes de reconnaissance, alors ils se foutent que les &#8221; barbares &#8221; existent, m\u00eame s&#8217;ils sont des millions. Combien de fois ai-je entendu: &#8221; Moi, je ne lis pas les best-sellers ! &#8221; D\u00e8s qu&#8217;on vend des livres, on est forc\u00e9ment mauvais. C&#8217;est du snobisme intellectuel. J&#8217;ai \u00e9crit trois polars, purs et durs. Je sais ce que c&#8217;est que de cogner (3).<\/p>\n<p> <strong> A &#8221; la Marche du si\u00e8cle &#8220;, on vous a vu regretter que les jeunes des banlieues ne soient pas pr\u00e9sents sur le plateau de FR3&#8230; Et Jean-Marie Cavada de vous r\u00e9pondre que les jeunes des cit\u00e9s ne savaient pas s&#8217;exprimer&#8230; Vous \u00e9voquez souvent l&#8217;importance du langage pour \u00e9viter l&#8217;exclusion. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> C&#8217;est fondamental. C&#8217;est l\u00e0-dessus qu&#8217;on nous juge, les banlieusards. Il ne faut pas avoir peur des mots. Quand j&#8217;\u00e9tais m\u00f4me, ma r\u00e9f\u00e9rence, c&#8217;\u00e9tait Proust. Rien \u00e0 voir avec mon milieu, hein ! ?&#8230; Je consid\u00e9rais que ce type me respectais parce qu&#8217;il montait la barre tr\u00e8s haut, qu&#8217;il voulait m&#8217;apprendre, au sens intellectuel du terme. J&#8217;\u00e9tais preneur d&#8217;une langue qui me fasse progresser. Je ne voulais pas lire des livres \u00e9crits comme on parlait tous les jours chez moi. Mon but a tr\u00e8s t\u00f4t \u00e9t\u00e9 de m&#8217;approprier la langue des autres. La langue du pouvoir. C&#8217;est ce que je dis toujours \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves: parler l&#8217;argot et\/ou le verlan, pourquoi pas, mais pas seulement. Utiliser l&#8217;argot plus le bon fran\u00e7ais, \u00e7a c&#8217;est une richesse ! Finalement, dans mes livres, il y a peu de gros mots. Je refuse d&#8217;\u00e9crire la langue qu&#8217;on attend des prolos ! Il ne faut pas tomber dans ce pi\u00e8ge. Cette langue de la rue, des milieux populaires, elle n&#8217;est accept\u00e9e par les bourges que dans la mesure o\u00f9 elle ressemble \u00e0 ce qu&#8217;il croient conna\u00eetre de cette langue. On fustige la violence des jeunes des cit\u00e9s, mais on oublie la violence exerc\u00e9e sur eux par la soci\u00e9t\u00e9. Celle qui poss\u00e8de le beau langage&#8230;<\/p>\n<p> <strong> Avez-vous l&#8217;impression d&#8217;\u00e9crire des livres politiquement engag\u00e9s ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> Ce n&#8217;est pas si simple. Mais, d&#8217;une certaine fa\u00e7on, oui. Mon p\u00e8re \u00e9tait \u00e0 la CGT. Il s&#8217;est fait exclure du Parti communiste \u00e0 Orly&#8230; Je milite \u00e0 ma fa\u00e7on: en \u00e9crivant des livres, en enseignant en banlieue. Daniel [Pennac, NDLR] n&#8217;est pas du m\u00eame milieu que moi. Il a d\u00fb faire une d\u00e9marche culturelle. Son adh\u00e9sion aux id\u00e9es de gauche, il se l&#8217;est cr\u00e9\u00e9e. Il poss\u00e8de la culture de son milieu (bourgeois, militaire) mais il a le coeur. C&#8217;est dans ses fibres. Il s&#8217;est immerg\u00e9 dans le milieu populaire, \u00e0 Belleville. J&#8217;enseigne le fran\u00e7ais en banlieue, dans un lyc\u00e9e technique BTS force de vente&#8230; Pas de danger que je prenne la grosse t\u00eate ! Mon engagement, il commence dans la vie de tous les jours. Ne pas laisser passer le moindre propos raciste dans un bus, par exemple. Il faut les tenir en respect les fachos. S&#8217;ils sentent qu&#8217;ils sont autoris\u00e9s \u00e0 le faire, \u00e7a devient dangereux. Soyons vigilants. Finalement, c&#8217;est plut\u00f4t rassurant de voir que des milliers de gens lisent nos livres. C&#8217;est comme aller \u00e0 une manif: on se sent moins seul&#8230;<\/p>\n<p>1. Livre paru en 1995.<\/p>\n<p>2. Pierre Marcelle, dans Lib\u00e9ration du 25\/12\/97.<\/p>\n<p>3. La Lumi\u00e8re des fous, \u00e9ditions du Rocher, son premier roman paru en 1991.Ensuite aux \u00e9ditions Gallimard-S\u00e9rie noire, Nec (1992) et les Larmes du chef (1994).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><strong> Ils ont du succ\u00e8s&#8230;donc ils sont suspects. Daniel Pennac et Daniel Picouly sont des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9ditoriaux. Les libraires les adorent. Ils font rater leur station aux usagers du m\u00e9tro&#8230; Ils sont profs. Ils sont sympas. Plut\u00f4t de gauche, ils viennent du polar. Ils s&#8217;expriment bien. Ils sont amis. Ils \u00e9crivent l&#8217;un et l&#8217;autre sur des th\u00e8mes similaires: l&#8217;enfance, la banlieue (ou Belleville), en tout cas des quartiers populaires, m\u00e9tiss\u00e9s, color\u00e9s, cosmopolites. Bref, la r\u00e9alit\u00e9 sociale est leur terrain de jeu favori. Leur credo: nous donner du plaisir sans tomber dans la mi\u00e8vrerie. A d\u00e9faut de celle du succ\u00e8s, auraient-ils trouv\u00e9 la recette du bonheur ? 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