{"id":8678,"date":"2015-05-11T14:16:45","date_gmt":"2015-05-11T12:16:45","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-alain-bertho-une-islamisation-de\/"},"modified":"2023-06-23T23:19:39","modified_gmt":"2023-06-23T21:19:39","slug":"article-alain-bertho-une-islamisation-de","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8678","title":{"rendered":"Alain Bertho : \u00ab Une islamisation de la r\u00e9volte radicale \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Pour prendre la mesure des attentats de janvier et comprendre comment la r\u00e9volte peut prendre de telles formes, Alain Bertho nous invite \u00e0 appr\u00e9hender le point de vue de leurs auteurs, et souligne l&#8217;absence actuelle de toute proposition de radicalit\u00e9 positive.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cent essai d&#8217;Emmanuel Todd <em>Qui est Charlie ?<\/em> a d\u00e9j\u00e0 fait couler beaucoup d&#8217;encre. Alain Bertho part de pr\u00e9misses proches des siennes. Mais son cheminement ult\u00e9rieur diff\u00e8re sensiblement. <\/p>\n<p>Alain Bertho est anthropologue, directeur de la Maison des sciences de l\u2019homme de Paris-Nord. Il travaille depuis dix ans sur les \u00e9meutes urbaines dans le monde. Entretien extrait de <em>L&#8217;Enqu\u00eate sur l&#8217;engagement des jeunes<\/em> du <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/regards-le-numero-de-printemps\">num\u00e9ro de printemps de <em>Regards<\/em><\/a>.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"IMG\/jpg\/regards-2015-print-som-8.jpg\" alt=\"regards-2015-print-som-8.jpg\" \/><\/p>\n<p><strong>Regards. Comment avez-vous interpr\u00e9t\u00e9 les attaques terroristes du d\u00e9but d&#8217;ann\u00e9e \u00e0 Paris ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Alain Bertho.<\/strong> Quelques jours apr\u00e8s les attentats des 7 et 9 janvier, j\u2019ai lu <em>Underground<\/em>. Dans ce livre bas\u00e9 essentiellement sur des entretiens, le romancier japonais Haruki Murakami tente de comprendre l\u2019attaque meurtri\u00e8re au gaz sarin perp\u00e9tr\u00e9e par la secte Aum dans le m\u00e9tro de Tokyo en 1995. Il a pour cela interrog\u00e9 des victimes, dont il restitue les t\u00e9moignages singuliers, et des membres de la secte. Son travail montre \u00e0 quel point, dans ce genre de situations, deux exp\u00e9riences subjectives irr\u00e9conciliables sont en concurrence sur le sens de l\u2019\u00e9v\u00e9nement : celle des victimes et celles des meurtriers. En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience des victimes est celle d\u2019un pourquoi sans r\u00e9ponse. La r\u00e9p\u00e9tition en boucle des t\u00e9moignages et de l\u2019extr\u00eame douleur ne produit pas de sens. Cette exp\u00e9rience de souffrance physique et subjective est la mati\u00e8re premi\u00e8re possible pour construire des \u00e9nonc\u00e9s sur la p\u00e9riode qui s\u2019ouvre. On l\u2019a vu en janvier en France, on l\u2019a revu \u00e0 Tunis en mars. Quand <em>\u00ab les mots ne suffisent plus \u00bb<\/em>, voire quand <em>\u00ab il n\u2019y a pas de mots \u00bb<\/em> pour le dire, c\u2019est que l\u2019\u00e9v\u00e9nement est au sens propre &#8220;impensable&#8221;. C\u2019est ce que nous montre Haruki Murakami dans les deux tiers de son livre consacr\u00e9s aux passagers du m\u00e9tro dont la vie a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e, voire an\u00e9antie par l\u2019attentat. Mais ce qui fait le sens de l\u2019acte et assure sa continuit\u00e9 subjective avant, pendant et apr\u00e8s, c\u2019est ce que pensent ceux qui en ont \u00e9t\u00e9 les acteurs ou auraient pu l\u2019\u00eatre. C\u2019est ce qu\u2019interroge Haruki Murakami en donnant la parole \u00e0 des membres d\u2019Aum. Il nous donne \u00e0 lire une intellectualit\u00e9 en partage entre quelques assassins et de beaucoup plus paisibles Japonais au nom desquels les meurtres ont \u00e9t\u00e9 commis. Il nous montre comment, si le passage \u00e0 l\u2019acte est toujours exceptionnel, il s\u2019enracine dans une vision du monde et une exp\u00e9rience partag\u00e9e. C\u2019est l\u2019\u00e9l\u00e9ment qui nous manque aujourd\u2019hui pour comprendre compl\u00e8tement les 7-8-9 janvier 2015.<\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Nous n\u2019avons pas affaire \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne sectaire isol\u00e9 ni \u00e0 une &#8220;radicalisation de l\u2019Islam&#8221; mais plut\u00f4t \u00e0 une islamisation de la r\u00e9volte radicale. \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Comment reconstituer, compl\u00e9ter le tableau ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 notre tour, nous devons faire ce travail et comprendre le sens des meurtres de Paris. Notre subjectivit\u00e9, et on peut le comprendre, s\u2019y est refus\u00e9e. Nous avons \u00e9t\u00e9 sid\u00e9r\u00e9s, choqu\u00e9s. Pour faire le deuil de ce traumatisme, il a \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire de construire un r\u00e9cit qui n\u2019est pas celui des meurtriers. Mais malgr\u00e9 l\u2019horreur que cela nous inspire, il faut pourtant comprendre le sens qu\u2019ils ont donn\u00e9 \u00e0 leur acte. Le qualificatif de terroriste est beaucoup trop g\u00e9n\u00e9ral et g\u00e9n\u00e9rique. Nous avons affaire \u00e0 la rencontre d\u2019exp\u00e9riences personnelles et d\u2019une figure contemporaine et mortif\u00e8re de la r\u00e9volte que la seule logique polici\u00e8re et militaire ne parviendra pas \u00e0 an\u00e9antir. Les actes d\u2019Amedy Coulibaly et des fr\u00e8res Kouachi, comme ceux de Mohammed Merah, viennent au terme d\u2019histoires singuli\u00e8res, d\u2019histoires fran\u00e7aises. Comme celles des quelque mille jeunes fran\u00e7ais partis en Syrie. Comme celle de ceux, bien plus nombreux, qui ne regardent pas forc\u00e9ment avec autant d\u2019horreur que nous cette guerre annonc\u00e9e contre l\u2019occident corrupteur. De la m\u00eame fa\u00e7on, les salafistes tunisiens dont sont issus les meurtriers du Bardo sont particuli\u00e8rement bien implant\u00e9s \u00e0 Sidi Bouzid et Kasserine, dans le berceau de la r\u00e9volution de d\u00e9cembre 2010-janvier 2011. Pire : nombre d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 les acteurs de cette r\u00e9volution et n\u2019\u00e9taient pas salafistes \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p><strong>Est-ce que des \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s peuvent aider \u00e0 comprendre ce qui s\u2019enracine ici et maintenant ? Comment comprenez-vous la conversion \u00e0 l\u2019Islam de jeunes sans rapport aucun avec la culture arabe, parfois issus de milieux tr\u00e8s engag\u00e9s \u00e0 gauche ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Je pense qu\u2019il nous faut comprendre que nous n\u2019avons pas affaire \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne sectaire isol\u00e9, et surtout que nous n\u2019avons pas affaire \u00e0 une &#8220;radicalisation de l\u2019Islam&#8221;, mais plut\u00f4t \u00e0 une islamisation de la r\u00e9volte radicale. Alors que les salafistes tunisiens actuels les plus actifs ne l\u2019\u00e9taient pas lorsqu\u2019ils \u00e9taient mobilis\u00e9s contre Ben Ali, on sait que les candidats fran\u00e7ais au djihad sont bien souvent des convertis ou, \u00e0 l\u2019instar de Coulibaly et des fr\u00e8res Kouachi, des pratiquants tardifs. La v\u00e9rit\u00e9 de leurs mobiles et de leur pens\u00e9e ne doit pas tant \u00eatre cherch\u00e9e dans la th\u00e9ologie, de l\u2019Islam en g\u00e9n\u00e9ral ou du wahhabisme en particulier, mais bien dans la coh\u00e9rence contemporaine des propositions politiques qu\u2019ils portent. Si la confessionnalisation du monde et des affrontements est bien au c\u0153ur de ces propositions, ils sont loin d\u2019en avoir le monopole aujourd\u2019hui. Cette confessionnalisation en a mobilis\u00e9 d\u2019autres, en France ou ailleurs, dans la rue (la &#8220;Manif pour tous&#8221;) comme dans les gouvernements. L\u2019\u00e9v\u00e9nement majeur qui nous a conduits l\u00e0 est sans aucun doute l\u2019effondrement des \u00c9tats communistes et du communisme \u00e0 la fin du 20e si\u00e8cle et, de proche en proche, l\u2019effondrement de la figure moderne de la politique qui faisait de la conqu\u00eate du pouvoir le levier des transformations collectives. Nous avons perdu dans le m\u00eame mouvement l\u2019espoir r\u00e9volutionnaire et le sens de la repr\u00e9sentation \u00e9lective. Nous avons perdu en m\u00eame temps un certain rapport populaire et politique au temps historique, dans lequel le pass\u00e9 permettait de comprendre le pr\u00e9sent et le pr\u00e9sent de pr\u00e9parer l\u2019avenir.<\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019une r\u00e9volte qui n\u2019a plus ni avenir ni espoir ? Quand on a cela en t\u00eate, on comprend mieux la puissance subjective des propositions djihadistes. \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Quelles formes prend la rupture de ce lien ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Pour toute une g\u00e9n\u00e9ration qui arrive aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, une \u00e9vidence s\u2019impose : au bout du chemin emprunt\u00e9 par leurs parents, qu\u2019ils aient immigr\u00e9 pour une vie meilleure, milit\u00e9 pour des lendemains qui chantent ou \u0153uvr\u00e9 \u00e0 leur propre &#8220;r\u00e9ussite&#8221;, il y a une impasse. Plus d\u2019espoir collectif de r\u00e9volution ou de progr\u00e8s social et peu d\u2019espoir de r\u00e9ussite individuelle. Le compte \u00e0 rebours de la plan\u00e8te semble commenc\u00e9 sans que rien n\u2019arr\u00eate la course \u00e0 la catastrophe. Avec la mondialisation financi\u00e8re, la vie publique est domin\u00e9e par la corruption des \u00c9tats et le mensonge des gouvernements. Dans ces conditions, les valeurs de la R\u00e9publique peuvent appara\u00eetre quelque peu d\u00e9sincarn\u00e9es. La r\u00e9f\u00e9rence obsessionnelle \u00e0 la m\u00e9moire s\u2019est substitu\u00e9e \u00e0 la r\u00e9flexivit\u00e9 du r\u00e9cit historique. Et nous avons perdu le sens du pass\u00e9 parce que nous n\u2019avons plus de subjectivit\u00e9 collective de l\u2019avenir. Tout ceci, nous le savons peu ou prou. Mais il nous faut en r\u00e9fl\u00e9chir les articulations et les cons\u00e9quences. Qu\u2019est-ce qu\u2019une r\u00e9volte qui n\u2019a plus ni avenir ni espoir ? Quand on a cela en t\u00eate, on comprend mieux la puissance subjective des propositions djihadistes. Le seul avenir propos\u00e9 est la mort : celle <em>\u00ab des m\u00e9cr\u00e9ants, des juifs et des crois\u00e9s \u00bb <\/em> comme celle des martyres qui finiront au paradis en emmenant avec eux soixante-dix personnes. Quand on a cela en t\u00eate, on comprend mieux aussi la publicit\u00e9 faite par Daech autour des destructions des vestiges du pass\u00e9 et du patrimoine culturel. Si ce pass\u00e9 nous a menti sur notre avenir, il ne nous servirait plus qu\u2019\u00e0 mentir encore. <\/p>\n<p><strong>Le probl\u00e8me est que ce choix se tourne vers un islam des plus r\u00e9trogrades, des plus intrusifs\u2026<\/strong><\/p>\n<p>En effet\u2026 Le salafisme, puisque c\u2019est de lui qu\u2019il s\u2019agit, repose sur un sens donn\u00e9 \u00e0 la vie qui ne laisse aucune place \u00e0 la libert\u00e9. C\u2019est l\u2019islam dans une version des plus totalisantes. Un de ses attraits repose sur sa ma\u00eetrise de l\u2019intime, la r\u00e9pression des d\u00e9sirs et des plaisirs, un cadre propos\u00e9 pour tous les actes et les moments de la vie comme un acte de r\u00e9sistance au capitalisme et \u00e0 \u00ab l\u2019occident corrupteur \u00bb. Dans toute organisation de la r\u00e9volte, il y a une figure de la lib\u00e9ration possible et une contrainte de lutte, une discipline, et une \u00e9thique. Nous vivons l\u2019effondrement des constructions qui ont associ\u00e9 ces deux dimensions \u00e0 la fois lib\u00e9ratrices et contraignantes. Le communisme a \u00e9t\u00e9 au 20e si\u00e8cle sa forme majeure. Il donnait sens \u00e0 la souffrance, \u00e0 la vie quotidienne en m\u00eame temps qu\u2019il proposait une subversion. Nous sommes toujours dans ce moment qui suit l\u2019effondrement du communisme, mais aussi celui du tiers-mondisme. Le cycle politique des 19e et 20e si\u00e8cles se cl\u00f4t. <\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Pendant ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, une g\u00e9n\u00e9ration s\u2019est r\u00e9volt\u00e9e. Si rien ne semble bouger, comment s\u2019\u00e9tonner que certains d\u00e9cident de passer \u00e0 la &#8220;phase\u00a02&#8221; ? \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>La demande ne s\u2019exprime pas que sur le terrain spirituel ou religieux. Elle prend des formes politiques explicites, par exemple avec EI, l\u2019\u00c9tat islamique.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Il y a une demande de politique et de cadre qui se retrouve dans le nom que se donne ce mouvement radical, l\u2019\u00c9tat islamique. Il n\u2019a rien d\u2019un \u00c9tat au sens moderne du terme : il ne garantit ni la paix ni le respect de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Il est au contraire enti\u00e8rement fond\u00e9 sur la guerre et le massacre de l\u2019autre. Il n\u2019est ni national ni territorial, mais \u00e0 vocation universaliste et multi-situ\u00e9 avec le jeu des &#8220;all\u00e9geances&#8221; qui ne vont que se multiplier. Mais c\u2019est une puissance de combat au service de cette radicalit\u00e9 mortif\u00e8re, une puissance qui \u2013 \u00e0 l\u2019instar de la puissance malfaisante du Cinqui\u00e8me \u00e9l\u00e9ment de Luc Besson \u2013 se renforce et gagne en influence quand on l\u2019attaque.<\/p>\n<p><strong>Peut-on faire un parall\u00e8le entre l\u2019extr\u00eame gauche hyperpolitis\u00e9e pass\u00e9e au terrorisme dans les ann\u00e9es 1970 et ces actes individuels sans revendication ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019effondrement de la cat\u00e9gorie d\u2019avenir dont nous avons parl\u00e9, et que l\u2019anthropologue Arjun Appadurai a mis au centre de son dernier livre <em>The Future as Cultural Fact: Essays on the Global Condition<\/em>, est sans doute une des dimensions de la vague \u00e9meuti\u00e8re qui a touch\u00e9 le monde entier depuis le d\u00e9but du si\u00e8cle. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, cette vague a \u00e9t\u00e9 prolong\u00e9e par de grandes mobilisations collectives comme ce que l\u2019on a appel\u00e9 le printemps arabe, la mobilisation br\u00e9silienne contre la Coupe du monde, la mobilisation turque contre le projet urbain de la place Taksim\u2026 Nous venons de vivre une s\u00e9quence mondiale d\u2019affrontements entre les peuples et les pouvoirs, \u00e9quivalente du &#8220;Printemps des peuples&#8221; de 1848, des r\u00e9volutions communistes d\u2019apr\u00e8s la premi\u00e8re guerre mondiale, de 1968. Il y a deux devenirs possibles \u00e0 ses s\u00e9quences : la construction d\u2019une figure durable de la r\u00e9volte et de l\u2019espoir qui s\u2019incarne dans des mouvements politiques organis\u00e9s et des perspectives institutionnelles, ou la d\u00e9rive vers le d\u00e9sespoir et la violence minoritaire. Apr\u00e8s 1968, on a connu les Brigades rouges, la Bande \u00e0 Baader, des d\u00e9rives terroristes au Japon. Pendant ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, une g\u00e9n\u00e9ration s\u2019est r\u00e9volt\u00e9e. Si rien ne semble bouger, comment s\u2019\u00e9tonner que certains d\u00e9cident de passer \u00e0 la &#8220;phase 2&#8221; ? C\u2019est l\u2019exp\u00e9rience biographique des meurtriers de janvier. Le 17 septembre 2000, Amedy Coulibaly, qui a alors dix-huit ans, vole des motos avec un copain, Ali Rezgui, dix-neuf ans. Ils sont poursuivis par la police\u2026 qui tire, et Ali meurt dans ses bras sur un parking de Combs-la-Ville. Aucune enqu\u00eate n\u2019est ouverte sur la bavure. Cela provoque deux jours d\u2019\u00e9meute \u00e0 la Grande-Borne. O\u00f9 sont aujourd\u2019hui tous les acteurs des \u00e9meutes de 2005 ? Et tous ceux qui les ont regard\u00e9s faire avec sympathie ? Comment regardent-ils la vie et la politique ? Quel regard ont-ils port\u00e9 sur les \u00e9v\u00e9nements de janvier ? On ne les a pas \u00e9cout\u00e9s avant, ni pendant, ni apr\u00e8s, ni depuis le 7 janvier. Le 8 au soir, je ne me suis pas rendu \u00e0 la R\u00e9publique, mais au rassemblement devant la mairie de Saint-Denis, ville o\u00f9 j\u2019habite. J\u2019ai rarement vu autant de monde, aussi \u00e9mu. Mais en m\u00eame temps, j\u2019y ai rarement vu aussi peu &#8220;tout le monde&#8221;. Il y avait certainement l\u00e0 tous les r\u00e9seaux des militants. Mais si peu de gens ordinaires, d\u2019inconnus, de gens et de jeunes &#8220;des quartiers&#8221;, comme on dit. Pris dans notre \u00e9motion collective, avons-nous \u00e9t\u00e9 attentifs au clivage silencieux qui \u00e9tait en train de prendre forme ?<\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Les vraies valeurs d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration sont celles qu\u2019elle se construit en retravaillant le pass\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de sa propre exp\u00e9rience. La transmission n\u2019y suffit pas. \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Comment avez-vous v\u00e9cu la grande manifestation du 11 janvier ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est un \u00e9v\u00e9nement complexe. Je ne sais pas si nous avons d\u00e9j\u00e0 connu dans l\u2019histoire une mobilisation aussi massive, construite sur du d\u00e9sarroi. Je l\u2019ai un peu v\u00e9cue comme une marche fun\u00e8bre, l\u2019enterrement de la g\u00e9n\u00e9ration de 68. C\u2019est sur ce d\u00e9sarroi que l\u2019\u00c9tat a pu construire un sens auquel il a donn\u00e9 un nom : &#8220;l\u2019esprit du 11 janvier&#8221;. Il y a dans l\u2019expression &#8220;Je suis Charlie&#8221; au moins deux choses qu\u2019il nous faut \u00e9claircir. D\u2019abord le &#8220;je&#8221; qui n\u2019est pas d\u2019embl\u00e9e un &#8220;nous&#8221; sommes Charlie. Car le nous ne pr\u00e9existe pas au d\u00e9sarroi, il se construit dans le partage de l\u2019\u00e9motion et dans les rassemblements. C\u2019est pourquoi il est id\u00e9ologiquement plastique. Ensuite il y a Charlie. Car il y a eu trois cat\u00e9gories de victimes : les &#8220;m\u00e9cr\u00e9ants&#8221; (<em>Charlie<\/em>), les juifs (l\u2019Hypercacher) et les &#8220;crois\u00e9s&#8221; (le policier du 11e arrondissement et la polici\u00e8re de Montrouge). Mohammed Merah s\u2019en \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pris aux juifs et aux &#8220;crois\u00e9s&#8221; sans susciter tant d\u2019\u00e9motion. Et gageons que si Coulibaly avait agi seul et si les fr\u00e8res Kouachi n\u2019avaient pas attaqu\u00e9 Charlie, la mobilisation n\u2019aurait absolument pas \u00e9t\u00e9 la m\u00eame. Quelque chose s\u2019est nou\u00e9 autour de l\u2019attaque d\u2019un journal peu connu et peu lu, devenu plus s\u00fbrement le symbole d\u2019une libert\u00e9 collective que ne l\u2019aurait \u00e9t\u00e9 peut-\u00eatre un autre organe de presse ayant beaucoup plus pignon sur rue. C\u2019est aussi \u00e0 une butte t\u00e9moin des ann\u00e9es 60-70 que s\u2019en sont pris, sans le savoir, les assassins, \u00e0 des souvenirs d\u2019enfance et de jeunesse, aux derni\u00e8res traces d\u2019une r\u00e9volte juv\u00e9nile d\u2019un autre \u00e2ge. Car pour une part, comme l\u2019ont dit des coll\u00e9giens \u00e0 leurs enseignants, on a aussi assassin\u00e9 des &#8220;papys&#8221;. Mais une part du malentendu national est l\u00e0. D\u2019une certaine fa\u00e7on, une \u00e9quipe h\u00e9riti\u00e8re de mai 68 a men\u00e9 jusqu\u2019au bout des batailles devenues d\u00e9cal\u00e9es par rapport aux enjeux d\u2019aujourd\u2019hui. Charlie a inscrit son irr\u00e9v\u00e9rence face \u00e0 l\u2019islam dans la lign\u00e9e de son opposition aux \u00e9glises et aux dogmes qui bloquent la lib\u00e9ration de la soci\u00e9t\u00e9. Ils n\u2019ont pas pris la mesure qu\u2019en France au 21e si\u00e8cle, s\u2019en prendre ainsi \u00e0 l\u2019Islam, c\u2019\u00e9tait aussi blesser les gens domin\u00e9s dont c\u2019\u00e9tait un point d\u2019appui \u00e9thique pour faire face \u00e0 la souffrance sociale.<\/p>\n<p><strong>&#8220;L\u2019esprit du 11 janvier&#8221; n\u2019a pas op\u00e9r\u00e9 sur vous\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Une fois encore, qui ma\u00eetrise le sens de l\u2019\u00e9v\u00e9nement ? Qui le construit ? C\u2019est le pouvoir qui parle de &#8220;l\u2019esprit du 11 janvier&#8221;. Je le redis, le consensus de l\u2019\u00e9motion s\u2019est construit sur un non-dit. Les incidents autour de la minute de silence ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9lateurs de ce non-dit. Et plut\u00f4t que d\u2019entendre le malaise qui s\u2019exprimait alors, ils ont \u00e9t\u00e9 au sens propre &#8220;r\u00e9duits au silence&#8221;, soumis \u00e0 l\u2019opprobre g\u00e9n\u00e9ral, voire judiciaris\u00e9s. On est ainsi pass\u00e9 de l\u2019\u00e9motion partag\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9motion obligatoire. Pense-t-on inculquer par autorit\u00e9 les valeurs de la R\u00e9publique ? On sait bien, depuis au moins une g\u00e9n\u00e9ration, que ces valeurs sont aussi des promesses non tenues. L\u2019obligation d\u2019y adh\u00e9rer est une violence de plus. L\u2019une des grandes faiblesses du monde institutionnel est de penser que l\u2019on peut r\u00e9pondre par les valeurs du pass\u00e9, par la transmission. Les vraies valeurs d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration sont celles qu\u2019elle se construit en retravaillant le pass\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de sa propre exp\u00e9rience. La transmission n\u2019y suffit pas. Le propre des valeurs est de donner un sens \u00e9thique \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience. C\u2019est h\u00e9las ce qui fait, pour certains, le sens du djihad et son attrait. <\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab La conversion au djihadisme est aujourd\u2019hui une figure possible de la r\u00e9volte. \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Quel rapport entre les djihadistes d\u2019ici, qui partent en Syrie, et ceux qui ont contest\u00e9 la minute de silence ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Nous sommes face \u00e0 des trajectoires subjectives diverses et pour une part disjointes. C\u2019est une erreur grossi\u00e8re d\u2019assimiler ceux qui ont contest\u00e9 la minute de silence \u00e0 des candidats au djihad, ou m\u00eame \u00e0 ses thurif\u00e9raires. Et m\u00eame tous ceux qui partent en Syrie ne sont pas forc\u00e9ment vou\u00e9s au meurtre individuel. Il y a dans ce passage \u00e0 l\u2019acte ultime une part de d\u00e9crochage irrationnel. Mais il y a un contexte, des v\u00e9cus en \u00e9cho sinon en partage. Comme \u00e0 d\u2019autres \u00e9poques, ce contexte est aujourd\u2019hui assez puissant pour polariser des d\u00e9crochages psychiques, voire donner un sens contemporain \u00e0 la folie. Pour les jeunes de la Grande Borne, Am\u00e9dy Coulibaly est identifi\u00e9 comme &#8220;perch\u00e9&#8221;, autrement dit un peu cass\u00e9 dans sa t\u00eate. De quel contexte subjectif est-il question ici ? Il s\u2019agit d\u2019une exp\u00e9rience en partage, un d\u00e9sarroi et une r\u00e9volte face \u00e0 un monde politique, m\u00e9diatique, institutionnel qui ne prend pas en compte le malaise ou la souffrance d\u2019une partie des classes populaires, qui les confessionnalise et les stigmatise. C\u2019est plus que l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une &#8220;exclusion&#8221; objective. C\u2019est l\u2019exp\u00e9rience collective d\u2019une n\u00e9gation subjective. Ce qu\u2019ils ressentent n\u2019a pas d\u2019existence officielle. <\/p>\n<p><strong>Quelles sont les cons\u00e9quences de ce d\u00e9ni d&#8217;existence ?<\/strong><\/p>\n<p>Il ne faut pas sous-estimer les effets d\u00e9vastateurs de cette exp\u00e9rience populaire : l\u2019exp\u00e9rience du mensonge permanent des discours politiques et journalistiques \u00e0 leur propre endroit. Cette exp\u00e9rience est destructrice des rep\u00e8res sur la notion m\u00eame de v\u00e9rit\u00e9 et alimente toutes les rumeurs et tous les complotismes dont se repaissent Alain Soral et ses amis. Si le &#8220;syst\u00e8me&#8221; gouverne avec le mensonge, toute parole autoris\u00e9e fut-elle scientifique peut \u00eatre frapp\u00e9e du sceau du soup\u00e7on. D\u2019autre part, la n\u00e9gation de la souffrance alimente toutes les mises en concurrence victimaires. De ce point de vue, l\u2019influence de Dieudonn\u00e9 comme h\u00e9ro \u201canti-syst\u00e8me\u201d aurait d\u00fb \u00eatre davantage regard\u00e9e comme un sympt\u00f4me plus global et pas une d\u00e9rive morale solitaire. Mais l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 l\u2019islamophobie a aussi ouvert la voie  \u00e0 un un renouveau antis\u00e9mite bien au-del\u00e0 de ceux qui en \u00e9taient les victimes. N&#8217;en d\u00e9plaise au pr\u00e9sident du Crif, les profanateurs du cimeti\u00e8re de Sarre-Union en f\u00e9vrier n&#8217;\u00e9taient pas musulmans. Le r\u00e9sultat, aujourd\u2019hui, est que si l\u2019islamophobie progresse, l\u2019antis\u00e9mitisme aussi. En vis-\u00e0-vis de l\u2019extr\u00eame droite officiellement islamophobe du FN, un terreau est aujourd\u2019hui pr\u00eat pour une autre extr\u00eame droite, \u201cr\u00e9volutionnaire\u201d comme on disait, populaire et antis\u00e9mite. En vis-\u00e0-vis de l\u2019extr\u00eame droite classiquement islamophobe du FN, un terreau est aujourd\u2019hui pr\u00eat pour une autre extr\u00eame droite, &#8220;r\u00e9volutionnaire&#8221; comme on disait, populaire et antis\u00e9mite. <\/p>\n<p><strong>Et maintenant ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Une p\u00e9riode s\u2019ach\u00e8ve\u2026 La conversion au djihadisme est aujourd\u2019hui une figure possible de la r\u00e9volte. La r\u00e9ponse \u00e0 ce drame n\u2019est certainement pas une figure de l\u2019ordre, f\u00fbt-elle r\u00e9publicaine. La r\u00e9ponse viendra d\u2019une figure alternative et contemporaine de la r\u00e9volte, une r\u00e9volte qui ne se place pas sur le terrain de la n\u00e9gation de l\u2019avenir, de la n\u00e9gation du pass\u00e9 et de la haine de la pens\u00e9e. Les deux questions clefs qui sont devant nous sont celle du possible et celle de la paix.<em> \u00ab Podemos \u00bb<\/em>, nous dit le mouvement d\u2019Iglesias en Espagne. Quand la financiarisation au pouvoir nous enferme dans des calculs de probabilit\u00e9s et de risques, il est urgent d\u2019ouvrir des possibles sans lesquels l\u2019avenir n\u2019est qu\u2019un mot creux. Et quand la guerre ou la menace de guerre (ou de terrorisme) tend \u00e0 devenir un mode de gouvernement, il est temps de redonner un sens \u00e0 une perspective de paix collective qui ne passe pas par une politique s\u00e9curitaire ni par des frappes a\u00e9riennes un peu partout dans le monde. C\u2019est peut-\u00eatre aussi cela que nous ont dit les manifestants du 11 janvier. Je ne suis pas s\u00fbr qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 bien entendus sur ce point.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8678 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/bertho-home-0c4.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/bertho-home-0c4-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"bertho-home.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour prendre la mesure des attentats de janvier et comprendre comment la r\u00e9volte peut prendre de telles formes, Alain Bertho nous invite \u00e0 appr\u00e9hender le point de vue de leurs auteurs, et souligne l&#8217;absence actuelle de toute proposition de radicalit\u00e9 positive.<\/p>\n","protected":false},"author":464,"featured_media":21961,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[293,373,490],"class_list":["post-8678","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-entretien","tag-islam","tag-terrorisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8678","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/464"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8678"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8678\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/21961"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8678"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8678"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8678"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}