{"id":8668,"date":"2015-05-06T00:14:28","date_gmt":"2015-05-05T22:14:28","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-natacha-henry-le-paternalisme\/"},"modified":"2015-05-06T00:14:28","modified_gmt":"2015-05-05T22:14:28","slug":"article-natacha-henry-le-paternalisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8668","title":{"rendered":"Natacha Henry : \u00ab Le paternalisme lubrique reste difficile \u00e0 d\u00e9jouer \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Natacha Henry revient sur la publication, dans Lib\u00e9ration, d\u2019une tribune de femmes journalistes d\u00e9non\u00e7ant le \u00ab paternalisme lubrique \u00bb de certains hommes politiques \u2013 une notion dont elle est l&#8217;auteure \u2013, et c\u00e9l\u00e8bre la proche d\u00e9faite d\u2019un ordre social et sexuel.<\/p>\n<p>Natacha Henry est l\u2019auteure de <em>Les mecs lourds ou le paternalisme lubrique<\/em> (Gender Company, nouvelle \u00e9dition 2012) et <em>Les S\u0153urs savantes, Marie Curie et Bronia Dluska<\/em> (Vuibert 2015).<\/p>\n<p><strong>Regards. Comment avez vous r\u00e9agi \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/societe\/2015\/05\/04\/des-femmes-journalistes-denoncent-le-paternalisme-lubrique-de-certains-hommes-politiques_1289647\">cette tribune parue dans <em>Lib\u00e9ration<\/em><\/a>, qui faisait allusion \u00e0 vos travaux ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong>Natacha Henry. <\/strong> Comme beaucoup, j\u2019en ignorais l\u2019existence avant sa parution dans Lib\u00e9ration. J\u2019avoue avoir \u00e9prouv\u00e9 une tr\u00e8s heureuse surprise en d\u00e9couvrant sa publication. Non parce que cette tribune faisait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 mon travail, mais parce qu\u2019elle t\u00e9moignait, enfin, d\u2019un mouvement de mobilisation de grande ampleur. L\u2019expression de <em>\u00ab paternalisme lubrique \u00bb<\/em> que reprend cette tribune d\u00e9signe un ph\u00e9nom\u00e8ne ordinaire, qui reste malheureusement difficile \u00e0 d\u00e9jouer. Par paternalisme, j\u2019entends cette attitude de condescendance propre, d\u00e9j\u00e0, aux industriels du XIXe si\u00e8cle. Des industriels dont on sait qu\u2019ils \u00e9taient d\u2019autant plus pr\u00eats \u00e0 t\u00e9moigner des formes de reconnaissance \u00e0 leurs employ\u00e9s, que ces formes de reconnaissance laissaient, en fait, le rapport de domination intact, et contribuait m\u00eame, au fond, \u00e0 le renforcer. C\u2019est, si vous voulez, ce qui s\u2019exprime dans la phrase si typique : <em>\u00ab C\u2019est bien, mon petit. \u00bb<\/em> <\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Les femmes mobilisent leur \u00e9nergie \u00e0 esp\u00e9rer que la situation prenne fin \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>En quoi ce paternalisme est-il lubrique ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Au sens o\u00f9 il est, le plus souvent, le fait d\u2019hommes plus \u00e2g\u00e9s, plus \u00e9lev\u00e9s dans la hi\u00e9rarchie sociale, qui adressent des remarques sexuelles \u00e0 des femmes plus jeunes, en position de subordination ou m\u00eame pr\u00e9caire dans la hi\u00e9rarchie sociale. Cette double attitude \u2013 de condescendance et de pression sexuelle \u2013 contribue \u00e0 l\u2019int\u00e9riorisation, par les femmes, pour peu qu\u2019elles se retrouvent isol\u00e9es dans cette situation, d\u2019une hi\u00e9rarchie sociale et sexuelle avec laquelle elles doivent compter \u00e0 tous les instants. Et qui les dissuade, \u00e9galement, de conqu\u00e9rir un monde dans lesquelles elles sont, en permanence, plac\u00e9es en position de vuln\u00e9rabilit\u00e9 r\u00e9elle ou potentielle. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est donc \u00e0 l\u2019origine de ce qu\u2019on appelle le &#8220;plafond de verre&#8221;, qui voit encore peu de femmes s\u2019engager dans les milieux de pouvoir comme la politique, la haute finance, etc. Car les femmes mobilisent leur \u00e9nergie \u00e0 esp\u00e9rer que la situation prenne fin, plut\u00f4t que de pouvoir travailler normalement.<\/p>\n<p><strong>On est frapp\u00e9 de la permanence de telles structures de domination, malgr\u00e9 les avanc\u00e9es l\u00e9gislatives ou sociales\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Si ces ph\u00e9nom\u00e8nes persistent c\u2019est, en premier lieu, me semble-t-il, le fait d\u2019une m\u00e9connaissance de la loi du 6 ao\u00fbt 2012, qui ne condamne pourtant pas seulement les actes de harc\u00e8lement sexuel, mais \u00e9galement ce que le l\u00e9gislateur d\u00e9finit comme une ambiance sexiste. Les employeurs sont donc tenus \u2013 au moins \u00e0 travers des instruments comme les directions des ressources humaines \u2013 de faire \u0153uvre de pr\u00e9vention et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, de prendre des sanctions. Le harc\u00e8lement n\u2019est donc plus possible en droit, sauf \u00e0 \u00eatre, en fait, soutenu par une hi\u00e9rarchie qui fait r\u00e9gner le silence. Dans le cas qui nous occupe, puisque les d\u00e9put\u00e9s ou les hommes politiques qui sont \u00e0 l\u2019origine de tels propos ou de tels actes ne sont pas les employeurs des journalistes concern\u00e9es, il faut s\u2019interroger sur le r\u00f4le des r\u00e9dacteurs en chef. La premi\u00e8re r\u00e9action d\u2019un r\u00e9dacteur en chef digne de ce nom devrait \u00eatre de d\u00e9crocher son t\u00e9l\u00e9phone pour informer un d\u00e9put\u00e9, quelle que soit sa position ou son &#8220;importance&#8221;, de ce que cette conduite est insupportable. Bien plus : susceptible de poursuites. <\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Un ordre social et sexuel est, litt\u00e9ralement, en train de se d\u00e9faire sous nous yeux \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Pourquoi ces pratiques perdurent-elles ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Il faut, je crois, l\u2019attribuer \u00e0 un esprit de corps, d\u2019autant plus puissant qu\u2019il est le fait d\u2019institutions (le monde politique, la presse) assez solides pour r\u00e9sister aux avanc\u00e9es, dans la soci\u00e9t\u00e9, des luttes des femmes. Il faut donc se r\u00e9jouir que des journaux ouvrent leurs colonnes pour porter ce probl\u00e8me \u00e0 la connaissance d\u2019un public plus large. Et surtout que de jeunes journalistes prennent, m\u00eame anonymement pour certaines, l\u2019initiative d\u2019une prise de parole collective et publique, seule capable de d\u00e9faire des ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019emprise qui, sans cette mobilisation, les laisseraient isol\u00e9es. Le seul fait d\u2019en parler collectivement est d\u00e9j\u00e0 une mani\u00e8re d\u2019instituer un rapport de forces.<\/p>\n<p><strong>On a vu r\u00e9appara\u00eetre, \u00e0 cette occasion, des arguments qui entendaient d\u00e9fendre la tradition d\u2019une &#8220;s\u00e9duction \u00e0 la fran\u00e7aise&#8221;, contre une invasion  \u2013  suppos\u00e9ment am\u00e9ricaine  \u2013 de th\u00e9ories f\u00e9ministes politiquement correctes\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>En effet, on a aussit\u00f4t vu, comme dans l\u2019affaire DSK, des \u00e9ditorialistes se pr\u00e9cipiter pour c\u00e9l\u00e9brer les charmes d\u2019un &#8220;f\u00e9minisme&#8221; sp\u00e9cifiquement fran\u00e7ais, fond\u00e9 sur une tradition de &#8220;s\u00e9duction \u00e0 la fran\u00e7aise&#8221;. Outre ce qu\u2019a de grotesque et de nationaliste un tel geste \u2013 qui pr\u00e9tend s\u2019opposer \u00e0 une soi-disant importation d\u2019un mod\u00e8le am\u00e9ricain \u2013, il faut faire remarquer qu\u2019il ne s\u2019agit que de s\u2019opposer, en France comme aux \u00c9tats-Unis du reste, au progr\u00e8s social et au progr\u00e8s pour l\u2019\u00e9galit\u00e9. Que je sache, ce progr\u00e8s n\u2019a en rien entam\u00e9, aux \u00c9tats-Unis, les relations entre hommes et femmes ; je ne sache pas qu\u2019on y ait vu dispara\u00eetre les passions amoureuses ou les histoires d\u2019amour, ni m\u00eame les relations sexuelles entre hommes et femmes ! <\/p>\n<p><strong>\u00c0 quoi ce discours cherche-t-il \u00e0 se raccrocher ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019argument de la s\u00e9duction pr\u00e9tend que ces combats t\u00e9moignent d\u2019une phobie du sexe. Or il suffit d\u2019imaginer ce qui adviendrait si, aux sollicitations d\u2019un de ces d\u00e9put\u00e9s, une femme journaliste r\u00e9pondait : <em>\u00ab OK, prenons la premi\u00e8re chambre d\u2019h\u00f4tel venue, allons-y ! \u00bb<\/em> Il est \u00e0 peu pr\u00e8s certain que le pr\u00e9dateur se retrouverait perplexe\u2026 C\u2019est dire que le d\u00e9sir de l\u2019homme dans ce cas, ce que j\u2019appelle le paternalisme lubrique, tient tout entier dans l\u2019exercice d\u2019une forme de domination. Si finalement ces arguments sont aussi d\u00e9risoires, c\u2019est sans doute qu\u2019ils t\u00e9moignent d\u2019un ordre social et sexuel dont l\u2019\u00e9vidence est, litt\u00e9ralement, en train de se d\u00e9faire sous nous yeux. R\u00e9jouissons-nous de la parution de telles tribunes, car la multiplication de ces initiatives publiques annonce enfin, pour les femmes, la libert\u00e9 de travailler dans de bonnes conditions, dignes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9galitaire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Natacha Henry revient sur la publication, dans Lib\u00e9ration, d\u2019une tribune de femmes journalistes d\u00e9non\u00e7ant le \u00ab paternalisme lubrique \u00bb de certains hommes politiques \u2013 une notion dont elle est l&#8217;auteure \u2013, et c\u00e9l\u00e8bre la proche d\u00e9faite d\u2019un ordre social et sexuel.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[293,306,387],"class_list":["post-8668","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-web","tag-entretien","tag-feminisme","tag-sexisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8668","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8668"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8668\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8668"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8668"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8668"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}