{"id":8651,"date":"2015-04-29T12:13:09","date_gmt":"2015-04-29T10:13:09","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-portrait-d-un-cinephage-en\/"},"modified":"2015-04-29T12:13:09","modified_gmt":"2015-04-29T10:13:09","slug":"article-portrait-d-un-cinephage-en","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8651","title":{"rendered":"Portrait d\u2019un cin\u00e9phage en cin\u00e9phile : Edgar Morin, Chronique d\u2019un regard"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Intellectuel majeur, penseur de la complexit\u00e9, Edgar Morin a entretenu au fil de son \u0153uvre une relation intime avec le cin\u00e9ma, que restitue avec justesse un documentaire de C\u00e9line Gailleurd et Oliver Bohler.<\/p>\n<p>Sociologue et philosophe engag\u00e9, Edgar Morin est avant tout connu pour \u00eatre le penseur de la complexit\u00e9 ; l\u2019auteur d\u2019une \u0153uvre majeure \u00e0 laquelle il a consacr\u00e9 plus de trente ans de sa vie : <em>La M\u00e9thode<\/em> (six tomes publi\u00e9s entre 1977 et 2004). Mot probl\u00e8me plus que solution, la complexit\u00e9 constitue une proposition globale d\u2019interpr\u00e9tation du monde qui nous entoure reposant sur une articulation des contraires et un refus r\u00e9solument assum\u00e9 de simplifier les choses. <\/p>\n<p>Comme il l\u2019\u00e9crit dans <em>Introduction \u00e0 la pens\u00e9e complexe<\/em>, <em>\u00ab toute ma vie, je n\u2019ai jamais pu me r\u00e9signer au savoir parcellaris\u00e9, je n\u2019ai jamais pu isoler un objet d\u2019\u00e9tudes de son contexte, de ses ant\u00e9c\u00e9dents, de son devenir. J\u2019ai toujours aspir\u00e9 \u00e0 une pens\u00e9e multidimensionnelle. Je n\u2019ai jamais pu \u00e9liminer la contradiction int\u00e9rieure. J\u2019ai toujours senti que des v\u00e9rit\u00e9s profondes, antagonistes les unes aux autres, \u00e9taient pour moi compl\u00e9mentaires, sans cesser d\u2019\u00eatre antagonistes. Je n\u2019ai jamais voulu r\u00e9duire de force l\u2019incertitude et l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p><strong><em>Le cin\u00e9ma, au c\u0153ur de la biographie d&#8217;Edgar Morin<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Cette centralit\u00e9 de La m\u00e9thode a conduit \u00e0 ce que ses travaux sur le cin\u00e9ma soient consid\u00e9r\u00e9s comme connexes, presque frivoles. Ainsi, en 2005, son int\u00e9r\u00eat pour ce sujet \u00e9tait devenu quasiment incompr\u00e9hensible pour ses lecteurs \/ auditeurs (Cf. <a href=\"http:\/\/podcast.grenet.fr\/episode\/le-star-system-mythe-ou-industrie-de-limaginaire\/\">les questions pos\u00e9es<\/a> \u00e0 la suite de la conf\u00e9rence &#8220;Le star-system, mythe ou industrie de l\u2019imaginaire&#8221;, Grenoble). <\/p>\n<p>Si tout le monde s\u2019accorde alors \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019originalit\u00e9 de la r\u00e9flexion anthropologique men\u00e9e dans <em>Le cin\u00e9ma ou l\u2019homme imaginaire<\/em> (1956), c\u2019est, le plus souvent, \u00e0 titre de moment historiographique pass\u00e9 depuis longtemps. Et si <em>Les Stars<\/em> (1957) est parfois mentionn\u00e9 comme une enqu\u00eate sur la notori\u00e9t\u00e9 et les ph\u00e9nom\u00e8nes de projection-identification, force est de constater que c\u2019est <em>Mythologies<\/em> de Roland Barthes, publi\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e, qui a fait date. De m\u00eame <em>Chronique d\u2019un \u00e9t\u00e9<\/em> (1960), le film qu\u2019il a tourn\u00e9 avec l\u2019ethnologue Jean Rouch est souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme une exp\u00e9rience enthousiasmante, mais qui n\u2019a pas connu de suite. Il semble aussi attest\u00e9 qu\u2019Edgar Morin avait choisi, lors de son entr\u00e9e au CNRS (1951), le cin\u00e9ma comme un sujet refuge et, finalement, que ce n\u2019est qu\u2019une fois qu\u2019il l\u2019a quitt\u00e9, qu\u2019il a r\u00e9ellement d\u00e9but\u00e9 son <em>opus magnum<\/em>. <\/p>\n<p>\u00c0 cette vision simplificatrice (et donc en contradiction avec la pens\u00e9e de Morin), d\u2019un int\u00e9r\u00eat conjoncturel pour les films (1951-1960), C\u00e9line Gailleurd et Oliver Bohler opposent une enqu\u00eate qui vient r\u00e9inscrire le cin\u00e9ma au c\u0153ur de sa biographie. Il est d\u2019abord question des films am\u00e9ricains, allemands et sovi\u00e9tiques qui, entre 1932 et 1939, ont marqu\u00e9 son adolescence \u00e0 M\u00e9nilmontant. Morin se d\u00e9crit alors lui-m\u00eame comme un cin\u00e9phage, soit comme quelqu\u2019un qui, pour vivre, a autant besoin du cin\u00e9ma, que de l\u2019air qu\u2019il respire. Le cin\u00e9ma constitue ainsi, <a href=\"http:\/\/www.nonfiction.fr\/article-7567-cinema___edgar_morin_chronique_dun_regard_de_celine_gailleurd_et_olivier_bohler__comment_vis_tu__avec_le_cinema_.htm\">comme l\u2019\u00e9crit Antoine Gaudin<\/a>, un <em>\u00ab refuge \u201cplacentique\u201d \u00bb<\/em> pour Morin d\u00e8s les ann\u00e9es 1930 (et non seulement un refuge strat\u00e9gique durant les ann\u00e9es 1950). <\/p>\n<p><strong><em>Le cin\u00e9ma comme rituel<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Cette importance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019imaginaire se retrouve dans ses recherches, puisqu\u2019il est l\u2019un des premiers \u00e0 analyser la domination dont les ouvriers et employ\u00e9s sont victimes, non seulement en termes \u00e9conomiques, mais aussi culturels. Le principe directeur suivi par Morin n\u2019est cependant pas de formuler une critique du cin\u00e9ma comme industrie culturelle ali\u00e9nante pour les masses (sur le mod\u00e8le de la critique des m\u00e9dias), mais d\u2019interpr\u00e9ter la projection comme un espace-temps permettant \u00e0 l\u2019homme d\u2019\u00eatre meilleur. Au centre de ces r\u00e9flexions, se trouve aussi la possibilit\u00e9 offerte \u00e0 l\u2019homme, par les films, de se racheter. Il recherche, lui, le sociologue, les moyens de prolonger cet \u00e9tat d\u2019esprit, afin d\u2019offrir \u00e0 cette facult\u00e9 r\u00e9demptrice du cin\u00e9ma, la possibilit\u00e9 de devenir une force cr\u00e9atrice d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 plus fraternelle. <\/p>\n<p>Pour rendre compte de cela, le projet du film a \u00e9t\u00e9 men\u00e9 en concertation avec l\u2019auteur. Le penseur de la complexit\u00e9 est donc film\u00e9 au Museum f\u00fcr Film und Fernsehen \u00e0 Berlin, au mus\u00e9e du quai Branly \u00e0 Paris, puis dans les rues de ces deux villes. Ainsi, plac\u00e9 face \u00e0 des projections de close-up de visages de stars, il revient sur le pouvoir presque magique acquis par ces semi-divinit\u00e9s. Regardant des statuettes d\u2019Afrique, d\u2019Asie, d\u2019Oc\u00e9anie et des Am\u00e9riques, il insiste sur l\u2019inscription du cin\u00e9ma dans le temps long des croyances. <\/p>\n<p>Il explique alors comme la fascination exerc\u00e9e par le cin\u00e9ma est li\u00e9e \u00e0 son statut de rituel. D\u00e9ambulant dans les rues, il rappelle que c\u2019est, au pr\u00e9sent, au contact des habitants des soci\u00e9t\u00e9s occidentales, qu\u2019il a souhait\u00e9 approfondir ces r\u00e9flexions. <a href=\"http:\/\/leblogdocumentaire.fr\/2014\/10\/10\/edgar-morin-chronique-dun-regard-documentaire-signe-celine-gailleurd-et-olivier-bohler\">Comme l\u2019a \u00e9crit Suzanne Liandrat-Guigues<\/a>, il s\u2019agit alors d\u2019un film d\u2019arpenteur (Le Blog Documentaire, 2014), dont les dispositifs filmiques entrent en ad\u00e9quation avec les propos tenus par le philosophe. <\/p>\n<p><strong><em>Penser la culture populaire<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Enfin, un ensemble de projections sur les fa\u00e7ades d\u2019immeubles parisiens vient encore renforcer l\u2019importance de ce lien entre cin\u00e9ma et soci\u00e9t\u00e9, comme si l\u2019espace public constituait une salle ouverte \u00e0 toutes les projections, \u00e0 tous les imaginaires. Il est ici \u00e9tonnant que le projet se limite \u00e0 repr\u00e9senter un Morin en cin\u00e9phile, l\u00e0 o\u00f9 on croit percevoir chez le cin\u00e9phage penseur de la complexit\u00e9, une volont\u00e9 pr\u00e9sente d\u00e8s <em>L\u2019Esprit du temps<\/em> (1962) de penser ensemble toute la culture populaire, des films d\u2019auteur \u00e0 la publicit\u00e9, en passant par la t\u00e9l\u00e9vision, la radio et le d\u00e9veloppement progressif de la soci\u00e9t\u00e9 des loisirs.<\/p>\n<p>Cette critique est cependant mineure au regard des corpus documentaires relativement peu connus que Bohler et Gailleurd ont su int\u00e9grer \u00e0 leur film. Ainsi, une s\u00e9rie d\u2019articles publi\u00e9s en 1957-58 sur le cin\u00e9ma et la culture dite de masse est mobilis\u00e9e (&#8220;Tourisme et dessin anim\u00e9&#8221;, La Nef, n\u00b0 9 ; &#8220;La tyrannie de la happy-end&#8221;, La Nef, n\u00b0 18 ; &#8220;Une industrie nomm\u00e9e d\u00e9sire&#8221;, La Nef, n\u00b0 21). Des extraits de ceux-ci sont lus en voix <em>off<\/em> par le com\u00e9dien Mathieu Amalric. Cela permet de r\u00e9inscrire <em>Le cin\u00e9ma ou l\u2019homme imaginaire<\/em> dans une recherche plus large sur les mythes contemporains. Les deux r\u00e9alisateurs montrent aussi des rushes exceptionnels de Chroniques d\u2019un \u00e9t\u00e9, le film manifeste du cin\u00e9ma-v\u00e9rit\u00e9[[Chronique d\u2019un film, montage de six heures de ces rushes, par Olivier Bucher (2012-13), n\u2019a \u00e9t\u00e9 que tr\u00e8s peu projet\u00e9, notamment pour des questions de droit.]]. <\/p>\n<p><strong><em>Une forme de d\u00e9sillusion<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Ces images permettent de mieux comprendre le lien intime entre ses recherches engag\u00e9es pour le CNRS et ce film. Morin mentionne alors la r\u00e9ception compliqu\u00e9e et l\u2019incompr\u00e9hension qui a entour\u00e9 le terme cin\u00e9ma-v\u00e9rit\u00e9. Celui-ci a progressivement \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par la formule cin\u00e9ma direct, non sans un certain appauvrissement conceptuel, comme l\u2019a d\u00e9montr\u00e9 ailleurs S\u00e9verine Graff (<em>Le cin\u00e9ma-v\u00e9rit\u00e9. Films et controverses<\/em>, 2014). Troisi\u00e8mement, ils rappellent qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 le sc\u00e9nariste d\u2019un film peu diffus\u00e9 et dont il a choisi de retirer son nom, <em>L\u2019Heure de v\u00e9rit\u00e9<\/em> (Henri Calef, 1964) [[Ce sc\u00e9nario avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 par Olivier Bohler lors du colloque coordonn\u00e9 par Monique Peyriere et Claude Fischler, Edgar Morin et l&#8217;\u00e2me du cin\u00e9ma (Paris, 2013).]]. Dans le sc\u00e9nario, un ancien nazi ayant pris l\u2019apparence d\u2019une victime juive se voyait offrir la possibilit\u00e9 d\u2019une complexe r\u00e9demption, alors que dans le film, il est devenu, \u00e0 force de simplification, un personnage caricatural mi-bourreau, mi-victime. <\/p>\n<p>Cette double exp\u00e9rience correspond, pour lui, \u00e0 une forme de d\u00e9sillusion. Il ressent alors fortement l\u2019impossibilit\u00e9 de faire passer ses id\u00e9es, aussi bien par le biais du documentaire (1960), que par la fiction (1964). Si d\u2019autres projets lui sont propos\u00e9s, il s\u2019\u00e9loigne alors progressivement aussi bien de la recherche sur le cin\u00e9ma, que de la r\u00e9alisation de films. Ce parcours en cin\u00e9ma est cependant ce qui nourrit son d\u00e9sir de comprendre la complexit\u00e9 du monde. Il se trouve ainsi plac\u00e9 \u00e0 la base de sa r\u00e9flexion sur <em>La M\u00e9thode<\/em> (et non pas comme une hasardeuse digression). Cette d\u00e9monstration est men\u00e9e dans le film par petites touches, sans jamais que la narration soit d\u00e9monstrative. <\/p>\n<p><em>Edgar Morin, chronique d\u2019un regard<\/em> conduit ainsi tr\u00e8s clairement \u00e0 une r\u00e9\u00e9valuation, du r\u00f4le du cin\u00e9ma chez Morin. Le film invite de cette mani\u00e8re \u00e0 une approche plus complexe de sa biographie et, par-del\u00e0, de l\u2019ensemble de son \u0153uvre sociologique et philosophique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intellectuel majeur, penseur de la complexit\u00e9, Edgar Morin a entretenu au fil de son \u0153uvre une relation intime avec le cin\u00e9ma, que restitue avec justesse un documentaire de C\u00e9line Gailleurd et Oliver Bohler.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[299,365],"class_list":["post-8651","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-web","tag-cinema","tag-philosophie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8651","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8651"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8651\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8651"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8651"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8651"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}