{"id":8584,"date":"2015-04-10T01:29:04","date_gmt":"2015-04-09T23:29:04","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-sarah-moon-la-photographie-une\/"},"modified":"2023-06-23T23:19:26","modified_gmt":"2023-06-23T21:19:26","slug":"article-sarah-moon-la-photographie-une","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8584","title":{"rendered":"Sarah Moon : \u00ab La photographie, une th\u00e9rapeutique du regard \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La galerie Fait &#038; Cause pr\u00e9sente \u00e0 Paris les premiers travaux de l\u2019atelier &#8220;100 voix !&#8221;. Des photos stup\u00e9fiantes, magnifiques, prises par des femmes en situation d\u2019exclusion, dont Sarah Moon, avec Jos\u00e9 Chidlovsky, a dirig\u00e9 les travaux.<\/p>\n<p>Si Sarah Moon (sans doute la plus grande photographe fran\u00e7aise), a accept\u00e9 de s\u2019exprimer pour Regards, c\u2019\u00e9tait non pour parler d\u2019elle, mais de son travail avec des femmes expos\u00e9es \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 et l\u2019exp\u00e9rience de la rue. Retour, donc, avec Sarah Moon, sur le parcours de ces femmes que la soci\u00e9t\u00e9 invisibilise, et qui retrouvent une identit\u00e9, une dignit\u00e9 \u00e0 travers la photographie.<\/p>\n<p><strong>Regards. Dans quel cadre associatif  travaillez vous avec ces femmes ? Qui sont-elles ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong>Sarah Moon. <\/strong> En fait, il y a plusieurs associations, dont Le Relais et C\u0153urs de femmes, et une association g\u00e9n\u00e9rique, Aurore, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle Jos\u00e9 Chidlovsky a cr\u00e9e cette association qui s\u2019appelle 100 Voix !, et \u00e0 laquelle il m\u2019a demand\u00e9 de m\u2019associer. Ces ateliers de photographie repr\u00e9sentent, pour ces femmes qui ont connu l\u2019exp\u00e9rience de la rue, qui ont \u00e9t\u00e9 bafou\u00e9es et exclues, une qu\u00eate d\u2019identit\u00e9 \u00e0 travers l\u2019image. Olympus leur donne des appareils, qu\u2019elles ont toujours \u00e0 leur disposition o\u00f9 qu\u2019elles aillent. Tous les lundis et samedis matins, nous leur apprenons comment s\u2019en servir. Et chacune accumule alors un carnet de photos que nous avons baptis\u00e9s &#8220;Carnets de route&#8221;, avec leur voix et leur vision propre. Leur confiance en elles ne revient, bien s\u00fbr, que progressivement. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de la r\u00e9gularit\u00e9, d\u2019\u00eatre l\u00e0, au rendez-vous pour des femmes dont les vies ont souvent \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par des allers et retours permanents, des parcours erratiques et d\u00e9stabilisants, qu\u2019elles aient connu la violence conjugale, la condition de migrante, la maladie ou la toxicomanie\u2026 On ne peut pas les d\u00e9cevoir une fois de plus, c\u2019est pour elles un moment de vie et de recommencement, de r\u00e9\u00e9laboration de soi.<\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Chacune est un cas particulier, chacune a sa voix singuli\u00e8re \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Comment dialoguez-vous avec elles? Et peut-\u00eatre, qu\u2019apprenez vous d\u2019elles ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Je leur dis d\u2019abord que la photographie est un langage. Je le crois, profond\u00e9ment. Je leur cite souvent l\u2019expression d\u2019Eug\u00e8ne Smith : <em>\u00ab La photographie est une petite voix. \u00bb<\/em> Une voix qui, aussi fragile soit-elle, finit par affleurer au fil de l\u2019\u00e9laboration de ces r\u00e9cits de vie. Moi-m\u00eame, cette exp\u00e9rience avec ces femmes m\u2019apprend beaucoup sur la tentation de &#8220;faire beau&#8221; en photographie. Alors que l\u2019intention esth\u00e9tique n\u2019a aucun int\u00e9r\u00eat, si elle n\u2019exprime rien. Ce qui importe d\u2019abord, c\u2019est de voir. Et de voir non pas seulement les choses, mais les choses dans les choses, ce qui se passe et arrive derri\u00e8re les choses, selon un point de vue d\u00e9termin\u00e9 et situ\u00e9. Il y a tant de mani\u00e8res de voir et de s\u2018exprimer. Cartier-Bresson disait tr\u00e8s bien que la photographie, c\u2019est mettre sur la m\u00eame ligne de mire la t\u00eate, l\u2019\u0153il et le c\u0153ur. Mais il faut d\u2019abord y mettre l\u2019\u0153il et le c\u0153ur : ce que ces femmes font \u00e0 merveille et comprennent tr\u00e8s bien, souvent mieux que des photographes &#8220;professionnels&#8221;. Ce qui n\u2019exclut pas un travail de composition, au contraire. Il arrive \u00e9videmment qu\u2019il y ait des photos rat\u00e9es. Mais comme pour tous, et d\u2019abord pour moi (elle sourit). Nous travaillons ensuite sur les s\u00e9lections, les tirages, les l\u00e9gendes, mais il ne s\u2019agit, en aucun cas, de fixer un programme de travail. <\/p>\n<p><strong>Le travail de ces femmes est donc toujours singulier ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019atelier, on leur dit de photographier autant ce qu\u2019elles aiment, que ce qui les d\u00e9range, les trouble ou les int\u00e9resse, sans qu\u2019il y ait de limite prescrite au regard. Je pense par exemple aux photos d\u2019une de ces femmes, Nad\u00e8ge, qui montre de la nourriture prise en gros plan. Prises s\u00e9par\u00e9ment, ces photos pr\u00e9sentent quelque chose qui est \u00e9videmment tout sauf &#8220;beau&#8221;, mais r\u00e9unies, leur ensemble \u00e9voque un bouquet de couleurs, que cette femme a n\u00e9anmoins tenu, avec nous, \u00e0 intituler &#8220;Overdose&#8221;\u2026 Cette composition est extraordinaire et implacable, les deux \u00e0 la fois. Lorsque, la premi\u00e8re fois, Nad\u00e8ge nous a montr\u00e9 ces photos, j\u2019ai ri et je me suis exclam\u00e9e : <em>\u00ab Ah bah dis donc ! \u00bb<\/em> C\u2019est que ce choix \u00e9tait \u00e9videmment tout sauf un hasard. &#8220;C\u0153ur de femmes&#8221; n\u2019est pas, \u00e0 proprement parler, autog\u00e9r\u00e9e : il y a des assistantes, des ateliers d\u2019\u00e9criture, de photographie, mais ce sont ces femmes qui, en revanche, font la cuisine \u00e0 tour de r\u00f4le. Et parmi elles, c\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr Nad\u00e8ge qui faisait la cuisine \u00e0 ce moment l\u00e0. Chacune est donc un cas particulier, chacune a sa voix singuli\u00e8re, et photographie ce qu&#8217;elle veut, quand elle veut et quand elle le peut. Car ces femmes ont \u00e9videmment plein de choses \u00e0 faire par ailleurs, vivent dans l\u2019urgence et la pr\u00e9carit\u00e9. <\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Toujours, au d\u00e9but, un autoportrait \u00bb<br \/>\n <\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>D\u2019une certaine mani\u00e8re, ces photos sont donc toujours des autoportraits ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Je pense en effet \u00e0 cette femme, Sakina, qui n\u2019aurait jamais cru pouvoir r\u00e9aliser un carnet. Mais qui, une fois le carnet r\u00e9alis\u00e9, n\u2019a pas voulu aller plus loin et a d\u00e9clar\u00e9 : <em>\u00ab C\u2019est mon tr\u00e9sor. \u00bb<\/em> J\u2019ai ador\u00e9 qu\u2019elle dise \u00e7a. Depuis, elle a racont\u00e9 qu\u2019elle ne cessait de montrer ce carnet \u00e0 tous ses th\u00e9rapeutes, de le lire et le relire pour elle-m\u00eame. Elle a vraiment, oui, accouch\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame, en tout cas d\u2019une vision d\u2019elle-m\u00eame. Je leur demande toujours, au d\u00e9but, un autoportrait. Une de ces femmes, Marie, dont je suis encore le parcours, \u00e9tait r\u00e9ticente. Marie allait en train de Paris \u00e0 Dijon voir sa fille et son beau-fils ; elle \u00e9tait ing\u00e9nieur en Ukraine, elle a connu Tchernobyl. Elle a \u00e9videmment eu une vie compliqu\u00e9e et s\u2019est retrouv\u00e9e \u00e0 la rue. Ses photos de train, que nous avions intitul\u00e9 &#8220;Allers-retours&#8221;, \u00e9taient de magnifiques natures mortes. Devant sa r\u00e9ticence \u00e0 se photographier elle-m\u00eame, je lui ai donc sugg\u00e9r\u00e9 de photographier son ombre. La premi\u00e8re photo de son ombre \u00e9tait incroyable, et depuis elle la photographie partout o\u00f9 elle se pr\u00e9sente : sur les arbres, dans les reflets, sur les murs, etc. Au d\u00e9but, elle m\u2019a dit : <em>\u00ab Vous m\u2019avez enlev\u00e9 mon ombre ! \u00bb<\/em> Je lui ai r\u00e9pondu : <em>\u00ab Non, je ne t\u2019ai pas enlev\u00e9 ton ombre ; maintenant elle te pr\u00e9c\u00e8de, avant elle t\u2019\u00e9touffait, maintenant elle t\u2019entra\u00eene, c\u2019est quand m\u00eame beaucoup mieux ! \u00bb<\/em> (elle rit). <\/p>\n<p><strong>Ces photos impliquent donc un travail avec, et sur l\u2019inconscient ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Il y a \u00e9videmment toute la force de l\u2019inconscient dans ces photos. Je dis toujours \u00e0 ces femmes que la photo est un \u00e9cho entre le monde et soi. Je pense \u00e0 cette photo de Bahia intitul\u00e9e &#8220;Ma douleur&#8221;, qui repr\u00e9sente une femme \u00e9plor\u00e9e et accoud\u00e9e \u00e0 une barri\u00e8re. Il y a l\u00e0 la part du hasard photographique bien s\u00fbr, \u00eatre l\u00e0 au bon moment et au bon endroit. Mais \u00e9galement celle de l\u2019identification, de la projection, o\u00f9 sa propre souffrance se voit redoubl\u00e9e devant la souffrance des autres. C\u2019est en ce sens que la photographie est un langage, une mani\u00e8re d\u2019exorciser et de voir ce qu\u2019on voit et que, sans la photo, on ne verrait pas. Les mots, les l\u00e9gendes, les r\u00e9cits, ne peuvent venir qu\u2019apr\u00e8s-coup, pour \u00e9claircir ce que dit la photo. Si bien qu\u2019on peut parler d\u2019une th\u00e9rapeutique du regard, d\u2019apprendre \u00e0 voir ce qu\u2019on voit. C\u2019est vrai pour moi aussi, qui pourtant n\u2019ai pas leur v\u00e9cu. Et c\u2019est peut \u00eatre \u00e7a la photographie : s\u2019attarder \u00e0 ce qu\u2019on voit, et savoir qu\u2019on charge ce que l\u2019on voit de ce que l\u2019on est. <\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Une mani\u00e8re de se r\u00e9approprier ce que l\u2019on est, de se d\u00e9passer \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em><br \/>\n <\/em><\/p>\n<p><strong>C\u2019est d\u2019autant plus vrai quand on vit en situation d\u2019exclusion ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Quand on est exclu, quand on est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de soi comme le sont ces femmes, c\u2019est une mani\u00e8re de se r\u00e9approprier ce que l\u2019on est, de se d\u00e9passer. Surtout pour des femmes \u00e0 qui on n&#8217;a cess\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter que l\u2019on ne peut vouloir plus que ce qu\u2019on a, \u00e0 qui on enjoint, en permanence, la r\u00e9signation. Je pense \u00e0 cette femme, Blandine, qui photographiait tout \u00e0 travers des grilles, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une autre femme, Nelly, lui fasse remarquer :<em> \u00ab Tu vois, ma fille, t\u2019es mal barr\u00e9e\u2026 \u00bb <\/em> (elle rit). Il y a un travail collectif de ces femmes, qui passent aussi par le rire et la r\u00e9appropriation de leur identit\u00e9 bless\u00e9e. Bahia m\u2019a, un jour, inversement confi\u00e9e qu\u2019elle avait appris, avec l\u2019exp\u00e9rience des ateliers, qu\u2019une photo pouvait \u00eatre triste, et belle. C\u2019est que, comme le font d\u2019ailleurs la plupart des gens, elle associait spontan\u00e9ment la photographie \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019\u00e9v\u00e9nements heureux (un anniversaire, un mariage), dont elle se sentait \u00e9videmment exclue. <\/p>\n<p><strong><em>Quelle sorte de responsabilit\u00e9 ressentez-vous vis-\u00e0-vis de ces femmes ?<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je ne peux pas ne pas admirer ces femmes, leur volont\u00e9 de vivre et de se reconstruire. Bien plus, ce sont des vies dans lesquelles le moindre petit \u00e9cart devient tout de suite fatal. Tomber dans la rue, c\u2019est fatal. Au bout de deux jours, on peut dire que c\u2019est fini : ne plus pouvoir se laver, l\u2019humiliation, la honte. Tout devient impossible, invivable. Bien s\u00fbr, je ne suis pas, je ne peux pas \u00eatre responsable de leur vie. Mais je me sens responsable de les aider autant que je peux, du travail que j\u2019accomplis avec elles. Je ne peux pas, et ne veux pas parler \u00e0 leur place. Je ne peux \u00eatre qu\u2019un porte-voix, multiplier leurs voix pour autant qu\u2019elles le demandent : organiser des expositions, mettre leurs photos en valeur. On est ensemble dans cette histoire.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8584 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/carntes-de-route-1-785.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/carntes-de-route-1-785-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"carntes-de-route-1.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La galerie Fait &#038; Cause pr\u00e9sente \u00e0 Paris les premiers travaux de l\u2019atelier &#8220;100 voix !&#8221;. 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