{"id":8502,"date":"2015-03-17T11:37:30","date_gmt":"2015-03-17T10:37:30","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-chantal-mouffe-vers-une-democratie\/"},"modified":"2015-03-17T11:37:30","modified_gmt":"2015-03-17T10:37:30","slug":"article-chantal-mouffe-vers-une-democratie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8502","title":{"rendered":"Chantal Mouffe : vers une d\u00e9mocratie radicale"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le conflit politique est in\u00e9vitable dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, et ses vertus &#8220;agonistiques&#8221; doivent \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9es et pr\u00e9serv\u00e9es. La philosophe belge Chantal Mouffe s&#8217;interroge sur la possibilit\u00e9 d&#8217;une d\u00e9mocratie radicale et plurielle.<\/p>\n<p>Chantal Mouffe, philosophe belge, compte sans doute parmi les plus influentes des intellectuelles europ\u00e9ennes \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle mondiale. Mais elle reste surtout connue pour avoir \u00e9crit, en 1985 et en collaboration avec Ernesto Laclau, H\u00e9g\u00e9monie et strat\u00e9gie socialiste, qui allait marquer les r\u00e9volutions institutionnelles sud-am\u00e9ricaines, et scander leur aspiration \u00e0 une d\u00e9mocratie radicale. <\/p>\n<p>De cette id\u00e9e d&#8217;une d\u00e9mocratie radicale, il \u00e9tait difficile pourtant de se faire une id\u00e9e pour le lecteur fran\u00e7ais, d&#8217;autant que les livres ult\u00e9rieurs de Chantal Mouffe, sp\u00e9cifiquement consacr\u00e9s \u00e0 la d\u00e9mocratie, n&#8217;ont \u00e9t\u00e9, jusqu&#8217;ici, publi\u00e9s que par des maisons anglo-saxonnes. C&#8217;est chose r\u00e9par\u00e9e aujourd&#8217;hui, avec la publication d&#8217;un livre sans doute appel\u00e9 \u00e0 faire date en France : <em>Agonistique. Penser politiquement le monde<\/em>.<\/p>\n<p><strong><em>La d\u00e9mocratie : agonisme vs. antagonisme, adversaire vs. ennemi<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La grande originalit\u00e9 de Chantal Mouffe est sans doute d&#8217;avoir pris, dans le champ de la philosophie contemporaine, la th\u00e9orie politique de Carl Schmitt au s\u00e9rieux. Celle-ci, non sans ambigu\u00eft\u00e9 et perversit\u00e9 (Carl Schmitt fut l&#8217;un des constitutionnalistes du IIIe Reich), formulait une puissante critique \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale. La d\u00e9mocratie lib\u00e9rale tendrait en effet \u00e0 d\u00e9politiser les rapports intra- et inter-nationaux, en \u00e9cartant de son champ la distinction ami\/ennemi, ou si l&#8217;on pr\u00e9f\u00e8re, Eux \/ Nous, au profit de la recherche, toute formelle, d&#8217;un consensus rationnel. Autant dire qu&#8217;elle rendrait impensable l&#8217;existence, dans toute soci\u00e9t\u00e9, de formes d&#8217;hostilit\u00e9 et d&#8217;antagonismes qui, pour Carl Schmitt, restaient et m\u00eame devaient rester ind\u00e9racinables[[Comme le fait remarquer Henrich Meier dans <em>La le\u00e7on de Carl Schmitt<\/em>, ce caract\u00e8re ind\u00e9racinable est en effet, chez Carl Schmitt, syst\u00e9matiquement associ\u00e9 au p\u00each\u00e9 originel. C&#8217;est donc un motif th\u00e9ologico-politique qui reconduit, chez le penseur allemand, une forme de nationalisme et de fondamentalisme.]]. <\/p>\n<p>La pens\u00e9e de Chantal Mouffe ne nie pas la pr\u00e9sence de tels antagonismes, elle consiste simplement, si l&#8217;on peut dire, \u00e0 proposer de reconna\u00eetre la conflictualit\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans toute soci\u00e9t\u00e9, mais \u00e0 avancer que les conflits, dans un cadre radicalement pluraliste, peuvent \u00eatre n\u00e9goci\u00e9s de mani\u00e8re agonistique. Autrement dit, il s&#8217;agit, dans une conception radicale de la d\u00e9mocratie, de reconna\u00eetre la l\u00e9gitimit\u00e9 du conflit, du combat, de la lutte (agonisme), pour r\u00e9duire le risque que ceux-ci ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent en antagonisme, mortel \u00e0 tous les sens du terme. <\/p>\n<p>Si, en effet, comme l&#8217;affirmait Carl Schmitt, la d\u00e9signation d&#8217;un ennemi est l&#8217;acte politique par excellence (notamment celui, souverain, d&#8217;un \u00c9tat-Nation), cette d\u00e9signation suppose le droit d&#8217;annihiler absolument un ennemi. C&#8217;est pourquoi la pens\u00e9e de Chantal Mouffe se montre ici tr\u00e8s rigoureuse et tranchante : une d\u00e9mocratie ne saurait conna\u00eetre d&#8217;ennemi, elle ne se reconna\u00eet que des adversaires et des alli\u00e9s. Remarque utile s&#8217;il en est, et qui n&#8217;est pas que de simple terminologie, \u00e0 l&#8217;heure o\u00f9 la &#8220;guerre contre le terrorisme&#8221; risque \u00e0 nouveau de d\u00e9stabiliser les d\u00e9mocraties en Europe, en menant \u00e0 la suspension des droits et des libert\u00e9s publiques au nom d&#8217;une menace per\u00e7ue comme existentielle.<\/p>\n<p><strong><em>D\u00e9construire l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie de la pens\u00e9e de droite<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Pour autant, Chantal Mouffe n&#8217;entend rien c\u00e9der \u00e0 la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale. D&#8217;une part, si l&#8217;on a pu qualifier sa pens\u00e9e de &#8220;post-marxiste&#8221;, c&#8217;est seulement au sens o\u00f9 elle refuse une perspective o\u00f9 toutes les luttes seraient, c&#8217;est vrai, r\u00e9duites \u00e0 la lutte des classes. Si donc elle prend en compte les luttes environnementalistes, mais \u00e9galement les luttes des Noirs, des femmes, des homosexuels, elle n&#8217;entend pourtant, en rien, minimiser la dimension classiste des conflits. Elle appelle simplement \u00e0 en reconna\u00eetre la pluralit\u00e9 radicale et \u00e0 penser, \u00e0 d\u00e9faut de leur convergence, leur articulation. <\/p>\n<p>En effet, si ces diff\u00e9rentes luttes entretiennent entre elles des divergences (et parfois des conflits), elles ont toutefois un adversaire commun : l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie contemporaine d&#8217;une pens\u00e9e de droite n\u00e9olib\u00e9rale et conservatrice, qui tend \u00e0 virer vers la r\u00e9action morale et religieuse, quand ce n&#8217;est pas, tout simplement, le fascisto\u00efsme. <\/p>\n<p>C&#8217;est donc cette h\u00e9g\u00e9monie politique de la pens\u00e9e de droite, qu&#8217;il faut, aux yeux de Chantal Mouffe, \u00e0 tout prix d\u00e9sarticuler et d\u00e9construire : c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;articulation des rapports sociaux sous forme de diff\u00e9rentes identit\u00e9s essentialis\u00e9es, et articul\u00e9es autour du nationalisme religieux et ethnique (ainsi que la multiplication de confrontations autour de valeurs morales non n\u00e9gociables). <\/p>\n<p><strong><em>Critique d&#8217;une gauche radicale &#8220;\u00e9thique&#8221;<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>C&#8217;est ici, pr\u00e9cis\u00e9ment, que Chantal Mouffe se s\u00e9pare \u00e0 la fois de la conception lib\u00e9rale de la d\u00e9mocratie, et de sa critique contemporaine. En effet, si elle ne conc\u00e8de rien au mod\u00e8le d\u00e9lib\u00e9ratif de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale qui vise, sur un mod\u00e8le juridique et moral, \u00e0 parvenir \u00e0 un consensus rationnel et institutionnel (mais qui efface en fait le caract\u00e8re politique et passionn\u00e9 des conflits), elle ne s&#8217;interroge pas moins sur le mod\u00e8le \u00e9thico-moral qui informe, aujourd&#8217;hui, sa critique dans la pens\u00e9e de gauche radicale. <\/p>\n<p>C&#8217;est ainsi qu&#8217;elle s&#8217;interroge sur le caract\u00e8re largement d\u00e9politisant de pens\u00e9es qui tendent \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer, dans une perspective post-op\u00e9ra\u00efste[[L&#8217;op\u00e9ra\u00efsme d\u00e9signe un mouvement politique marxiste h\u00e9t\u00e9rodoxe, n\u00e9 dans l&#8217;Italie des ann\u00e9es 60-70, et qui invoquait la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;une forme de s\u00e9paratisme entre le capital et le travail d&#8217;une part, la soci\u00e9t\u00e9 et l&#8217;\u00c9tat d&#8217;autre part.]], la vertu du soul\u00e8vement pour elle-m\u00eame : soit que l&#8217;on pense aux occupations de places ; soit que l&#8217;on pense encore \u00e0 la <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/sandra-laugier-renouer-avec-la\">d\u00e9sob\u00e9issance civile<\/a> et aux <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/les-nouveaux-lanceurs-d-alerte\">lanceurs d&#8217;alerte<\/a> ; soit m\u00eame que, comme Alain Badiou, l&#8217;on pense \u00e0 l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;une Id\u00e9e communiste.<\/p>\n<p>Dans tous les cas, rel\u00e8ve-t-elle, il s&#8217;agit de &#8220;d\u00e9serter&#8221;, pour ainsi dire, le terrain institutionnel et \u00e9tatique, pour reconstituer des formes de soci\u00e9t\u00e9s transparentes et apais\u00e9es, r\u00e9concili\u00e9es avec elles-m\u00eames. Si bien que la pens\u00e9e de gauche aurait, au fond, renonc\u00e9 \u00e0 penser une transformation de l&#8217;\u00c9tat, aurait abandonn\u00e9 le terrain institutionnel \u00e0 l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie d&#8217;une pens\u00e9e de droite, et se serait priv\u00e9e des moyens institutionnels, comme en Am\u00e9rique du Sud, de la renverser (comme elle le rappelle, <a href=\"http:\/\/www.contretemps.eu\/interventions\/notre-strategie-lutte-entretien-militant-piquetero-argentin\">le mouvement des <em>piqueteros<\/em><\/a>, en Argentine, serait rest\u00e9 vain s&#8217;il ne s&#8217;\u00e9tait concr\u00e9tis\u00e9 par l&#8217;arriv\u00e9e au pouvoir de nouveaux acteurs politiques).<\/p>\n<p><strong><em>Le &#8220;pathos&#8221; d\u00e9mocratique.<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Non que Chantal Mouffe ne c\u00e9l\u00e8bre pas les soul\u00e8vements ; elle se f\u00e9licite, au contraire, de ce que les rues arabes, par exemple, se soient lev\u00e9es contre des r\u00e9gimes dictatoriaux, et aient finalement donn\u00e9e une le\u00e7on de d\u00e9mocratie \u00e0 l&#8217;Europe et aux \u00c9tats-Unis. Elle s&#8217;inqui\u00e8te seulement que la valorisation de ces nouvelles pratiques ne visent, en d\u00e9finitive, qu&#8217;\u00e0 cultiver un <em>ethos<\/em> d\u00e9mocratique, une attitude morale, qui tend \u00e0 \u00e9vacuer la dimension passionn\u00e9e, affective de ces conflits, et \u00e0 renoncer \u00e0 les r\u00e9articuler en termes institutionnels. <\/p>\n<p>C&#8217;est pourquoi Chantal Mouffe entend plut\u00f4t c\u00e9l\u00e9brer un pathos d\u00e9mocratique : celui qui a guid\u00e9 les r\u00e9volutions institutionnelles en Am\u00e9rique Latine (et aujourd&#8217;hui Syriza en Gr\u00e8ce) mais, aussi bien, le geste d&#8217;artistes activistes comme <a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/parergon\/archives\/1981\">Alfredo Jaar<\/a>, les <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=nK3ov-okSZY\">Yes Men<\/a>, ou la fondation du <a href=\"http:\/\/www.macba.cat\/\">MACBA<\/a> \u00e0 Barcelone, lieu institutionnel de contestation politique et artistique, s&#8217;il en est actuellement en Europe.<\/p>\n<p>C&#8217;est sans doute que, pour Chantal Mouffe, passion, esth\u00e9tique critique et politique sont, dans une d\u00e9mocratie radicale, ins\u00e9parables.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le conflit politique est in\u00e9vitable dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, et ses vertus &#8220;agonistiques&#8221; doivent \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9es et pr\u00e9serv\u00e9es. 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