{"id":8437,"date":"2015-02-27T11:50:31","date_gmt":"2015-02-27T10:50:31","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-chimamanda-ngozi-adichie-feministe\/"},"modified":"2023-06-23T23:19:05","modified_gmt":"2023-06-23T21:19:05","slug":"article-chimamanda-ngozi-adichie-feministe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8437","title":{"rendered":"Chimamanda Ngozi Adichie, f\u00e9ministe africaine heureuse"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Dans un essai puissant, ironique et rapidement devenu un manifeste, la grande \u00e9crivaine nig\u00e9riane entend redonner toute sa force au f\u00e9minisme. En invitant les hommes \u00e0 devenir f\u00e9ministes pour se lib\u00e9rer de leur domination.<\/p>\n<p>Attention, texte viral. Lorsqu\u2019au mois de d\u00e9cembre 2012, Chimamanda Ngozi Adichie s\u2019avance pour prononcer le texte d\u2019une <a href=\"http:\/\/www.tedxeuston.com\/\">conf\u00e9rence devant le TEDXEuston<\/a>, un colloque annuel consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019Afrique, elle est anxieuse, presque intimid\u00e9e. Pourtant, l\u2019\u00e9crivaine nig\u00e9riane a d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 <em>L\u2019Hibiscus pourpre<\/em> et <em>L\u2019Autre moiti\u00e9 du soleil<\/em>, deux romans magnifiques qui l\u2019ont internationalement consacr\u00e9e. Seulement, ce jour l\u00e0, elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 parler de f\u00e9minisme et \u2013 ce qui est pire si l\u2019on veut  \u2013, elle entend bien exprimer, d\u00e9velopper un point de vue r\u00e9solument f\u00e9ministe sur les relations hommes-femmes en Afrique. Elle s\u2019inqui\u00e8te donc des r\u00e9actions du public. <\/p>\n<p>Ce sera, pourtant, un triomphe. L\u2019accueil n\u2019est pas seulement bienveillant, les acclamations fusent de toute part. Bien plus, ce discours va faire sensation, au point de se diffuser de mani\u00e8re virale, notamment dans la communaut\u00e9 afro-am\u00e9ricaine. Jusqu\u2019\u00e0 ce que Beyonc\u00e9 elle-m\u00eame (oui, Beyonc\u00e9 !) popularise encore plus, si c\u2019\u00e9tait possible, certains propos du discours. C\u2019est ainsi que la chanteuse am\u00e9ricaine va &#8220;sampler&#8221;, litt\u00e9ralement reprendre des pans entiers du discours de Chimamanda Ngozi Adichie, dont on entendra m\u00eame, sur les ondes, la voix douce et insistante, ins\u00e9r\u00e9e dans un morceau intitul\u00e9, pour l\u2019occasion, <em><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=IyuUWOnS9BY\">Flawless<\/a><\/em>. <\/p>\n<p><strong><em>Un art de conteuse<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Cette conf\u00e9rence de  Chimamanda Ngozi Adichie est aujourd\u2019hui (enfin, a-t-on envie de dire) traduite en fran\u00e7ais sous le titre provocant de : <em>Nous sommes tous des f\u00e9ministes<\/em> \u2013 traduction \u00e0 laquelle les \u00e9ditions Gallimard ont eu la judicieuse id\u00e9e d\u2019adjoindre une tr\u00e8s belle nouvelle de l\u2019\u00e9crivaine, intitul\u00e9e Marieuses. <\/p>\n<p>Le texte est \u00e9videmment tout sauf th\u00e9orique et technique. Plus proche du ton des contes de Toni Morrison que du travail, sur un plan formel, de Judith Butler, il n\u2019est pas, pour autant, anecdotique. Si Chimamanda Ngozi Adichie y d\u00e9crit \u00e0 merveille les interactions hommes-femmes, c\u2019est pour mieux faire appara\u00eetre, sous la surface de l\u2019anecdote, les structures profondes de la domination masculine qui enserrent, \u00e9touffent autant les hommes que les femmes (ce que l&#8217;auteure nomme du beau et triste nom de <em>\u00ab d\u00e9terminisme du genre \u00bb<\/em>, d\u2019une \u00ab injustice criante \u00bb, ajoute-t-elle aussit\u00f4t). <\/p>\n<p>Si, comme dans <em>L\u2019Hibiscus pourpre<\/em>, Chimamanda Ngozi Adichie d\u00e9nonce bien \u00e9videmment toutes les formes de domination et de violence mutilantes qui p\u00e8sent sur les femmes (la violence conjugale, notamment), elle excelle plus encore \u00e0 d\u00e9crire les violences douces, symboliques, invisibles \u00e0 force d\u2019\u00eatre \u00e9videntes et d\u2019aller de soi. <\/p>\n<p><strong><em>Un d\u00e9terminisme du genre invisible<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que l&#8217;\u00e9crivaine va relater, non sans humour, comment, alors que revenue \u00e0 Lagos pour d\u00eener avec un ami, Louis \u2013 qui ne comprend pas qu\u2019on puisse encore s\u2019affirmer f\u00e9ministe \u2013 elle est amen\u00e9e \u00e0 errer dans les rues de la capitale nig\u00e9rienne. <\/p>\n<p>Se garer \u00e0 Lagos rel\u00e8ve en effet de la gageure. De jeunes hommes rivalisent donc d\u2019inventivit\u00e9 pour aider les conducteurs \u00e0 trouver une place de stationnement dans les rues, et gagner ainsi leur vie. Le jeune homme qui leur trouvera une place, ce soir l\u00e0, se montre si dr\u00f4le, ing\u00e9nieux surtout, que l\u2019\u00e9crivaine se d\u00e9cide \u00e0 lui laisser un pourboire. Celui-ci se montre \u00e9videmment enchant\u00e9. Mais si c\u2019est bien l\u2019\u00e9crivaine qui plonge ses mains dans son sac, pour en tirer quelques pi\u00e8ces et les tendre au jeune homme, c\u2019est \u00e0 son ami Louis que le jeune homme adresse alors un tonitruant : <em>\u00ab Merci, m\u2019sieur ! \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Son ami, apr\u00e8s avoir exprim\u00e9 sa surprise, restera longuement silencieux : il vient en effet de comprendre que l\u2019argent, c\u2019est les hommes. Comme dans <em>La Lettre vol\u00e9e<\/em> d\u2019Edgar Poe, il faudra que le plus \u00e9vident, mais aussi le plus d\u00e9ni\u00e9 et le plus m\u00e9connu, lui cr\u00e8ve les yeux, et cr\u00e8ve le langage : <em>\u00ab Mon ami m\u2019a jet\u00e9 un regard \u00e9tonn\u00e9 : &#8220;Pourquoi me remercie-t-il ? Ce n\u2019est pas moi qui lui ai donn\u00e9 un pourboire&#8221;. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, j\u2019ai vu \u00e0 son expression qu\u2019il avait compris. L\u2019homme \u00e9tait convaincu que si j\u2019avais de l\u2019argent sur moi, il ne pouvait \u00eatre qu\u2019\u00e0 Louis. Parce que Louis est un homme. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Se r\u00e9approprier le mot &#8220;f\u00e9ministe&#8221;<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La culture et le langage sont donc, aux yeux de Chimamanda Ngozi Adichie, les premiers vecteurs du &#8220;d\u00e9terminisme du genre&#8221;. Mais ce que la culture et le langage ont fait, la culture et le langage peuvent encore le d\u00e9faire. C\u2019est pourquoi il appartient aux femmes, au premier chef, de se r\u00e9approprier le pouvoir des mots, et d\u2019abord le pouvoir, encore inconnu, du mot &#8220;f\u00e9ministe&#8221;. Celui-ci, rappelle-t-elle, reste \u00e0 bien des \u00e9gards un mot d\u2019injure, un stigmate. <\/p>\n<p>Longtemps, la jeune adolescente r\u00e9volt\u00e9e qu\u2019est encore celle qui deviendra une \u00e9crivaine mondialement c\u00e9l\u00e9br\u00e9e n\u2019en conna\u00eetra pas m\u00eame le sens. Elle comprendra toutefois que ce mot qu\u2019on lui adresse est tout, bien s\u00fbr, sauf un &#8220;compliment&#8221;. Et il lui faudra tout l\u2019art du langage, de la litt\u00e9rature, pour qu\u2019elle parvienne \u00e0 resignifier ce mot honni par les hommes. Et se pr\u00e9senter, d\u00e9s lors, non sans une ironie grin\u00e7ante, bitchy diraient les am\u00e9ricains (et dont on comprend mieux qu\u2019elle ait retenue l\u2019attention de Beyonc\u00e9), comme <em>\u00ab une F\u00e9ministe Africaine Heureuse qui ne d\u00e9teste pas les hommes, qui aime mettre du brillant \u00e0 l\u00e8vres et des talons hauts pour son plaisir, non pour s\u00e9duire les hommes \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Non pas, pourtant, que ce bonheur, cette pl\u00e9nitude insolente excluent la col\u00e8re, l\u2019agressivit\u00e9, l\u2019expression, affirm\u00e9e, des d\u00e9saccords entre hommes et femmes. L\u00e0 encore, il importe aux femmes de ne pas laisser r\u00e9duire l\u2019expression de ces sentiments (devant une atrocit\u00e9 criante comme le viol collectif, dont l\u2019\u00e9crivaine nig\u00e9rienne rappelle qu\u2019il est encore, en Afrique comme ailleurs, monnaie courante) \u00e0 la dimension n\u00e9gative et psychologique que leur pr\u00eatent les hommes. Non, affirme, Chimamanda Ngozi Adichie, col\u00e8re, agressivit\u00e9 sont, en l\u2019esp\u00e8ce, des affects l\u00e9gitimes et politiques \u2013 bien plus, transformationnels : <em>\u00ab Je suis en col\u00e8re. Nous devrions tous \u00eatre en col\u00e8re. L\u2019histoire de la col\u00e8re comme matrice d\u2019un changement positif est longue. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Sortir les hommes de la cage de la virilit\u00e9<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Tous en col\u00e8re ? C\u2019est que, pr\u00e9cis\u00e9ment, il n\u2019est, il ne sera pas possible de contrecarrer, d\u00e9faire ces m\u00e9canismes sans, en m\u00eame temps, s\u2019en prendre \u00e0 ce d\u00e9terminisme de genre qui affecte, simultan\u00e9ment, les hommes : <em>\u00ab Notre fa\u00e7on d\u2019\u00e9duquer les dessert \u00e9norm\u00e9ment. Nous r\u00e9primons leur humanit\u00e9. Notre d\u00e9finition de la virilit\u00e9 est tr\u00e8s restreinte. La virilit\u00e9 est une cage exig\u00fce, rigide, et nous y enfermons les gar\u00e7ons. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Autant dire, l\u00e0 encore, que les dominants ne sont pas moins domin\u00e9s par leur domination. Et que si l\u2019injonction \u00e0 la virilit\u00e9 encage et enserre les hommes dans des d\u00e9monstrations de force violentes, brutales et stupides (ce qui, bien entendu, ne les excuse en rien), elle les expose aussi \u00e0 une forme de vuln\u00e9rabilit\u00e9 sociale (<em>\u00ab ce que nous faisons de pire aux hommes \u2013 en les convainquant que la duret\u00e9 est une obligation  \u2013, c\u2019est de les laisser avec un ego tr\u00e8s fragile \u00bb<\/em>), et dont ils auraient tout int\u00e9r\u00eat, les tous premiers, \u00e0 se lib\u00e9rer. <\/p>\n<p>On comprend mieux, d\u00e8s lors, l\u2019intention qui a pr\u00e9sid\u00e9 au choix de ce titre provocant : <em>Nous sommes tous des f\u00e9ministes<\/em>. C\u2019est que nous devrions tous, nous aurions tous int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre f\u00e9ministes. Ce titre, cette invite s\u2019adresse donc non moins aux femmes qu\u2019aux hommes.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8437 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/chimamanda-livre-dd9.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/chimamanda-livre-dd9-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"chimamanda-livre.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un essai puissant, ironique et rapidement devenu un manifeste, la grande \u00e9crivaine nig\u00e9riane entend redonner toute sa force au f\u00e9minisme. 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