{"id":8328,"date":"2015-02-02T00:29:45","date_gmt":"2015-02-01T23:29:45","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-l-obsession-identitaire-a-propos-d\/"},"modified":"2023-06-23T23:18:50","modified_gmt":"2023-06-23T21:18:50","slug":"article-l-obsession-identitaire-a-propos-d","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8328","title":{"rendered":"L\u2019obsession identitaire. \u00c0 propos d\u2019un livre de Laurent Bouvet"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le politiste Laurent Bouvet publie un livre qui met l\u2019accent sur \u00ab l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 culturelle \u00bb et veut \u00e9viter \u00e0 la gauche le \u00ab pi\u00e8ge identitaire \u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, il lui fait courir le risque de s\u2019ab\u00eemer dans la double obsession du s\u00e9curitaire et de l\u2019identitaire.<\/p>\n<p>Laurent Bouvet est un chercheur en science politique. Il a fait partie des promoteurs du courant socialisant de la &#8220;Gauche populaire&#8221;, constitu\u00e9 en riposte \u00e0 la publication du rapport du think tank Terra Nova, au printemps 2011 (Gauche : quelle majorit\u00e9 \u00e9lectorale pour 2012 ?). Au d\u00e9but de 2013, il s\u2019est s\u00e9par\u00e9 des &#8220;politiques&#8221; de ce courant de pens\u00e9e, Laurent Baumel, Philippe Doucet et Fran\u00e7ois Kalfon. Mais avec <em>L\u2019ins\u00e9curit\u00e9 culturelle. Sortir du malaise identitaire fran\u00e7ais<\/em>, il poursuit sa d\u00e9marche intellectuelle[[Autres ouvrages : <em>Le communautarisme. Mythes et r\u00e9alit\u00e9<\/em>s, \u00c9ditions Lignes de Rep\u00e8res, 2007. <em>Le Sens du peuple. La gauche, la d\u00e9mocratie, le populisme<\/em>, Gallimard, 2012.]], la seule \u00e0 m\u00eame, explique-t-il, de regagner la confiance des cat\u00e9gories populaires et de contrer la mont\u00e9e du Front national.<\/p>\n<p><strong><em>Signification d\u2019un concept<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Qu\u2019entend-il par <em>\u00ab ins\u00e9curit\u00e9 culturelle \u00bb<\/em> ? Au d\u00e9part sont les ph\u00e9nom\u00e8nes bien connus de la d\u00e9saffection des cat\u00e9gories populaires \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la gauche et de la mont\u00e9e continue du Front national. Bouvet insiste sur le versant id\u00e9ologique et culturel des nouvelles &#8220;fractures&#8221;. Selon lui, les th\u00e9matiques de l\u2019\u00e9conomique et du social, qui ont port\u00e9 la gauche historique pendant deux si\u00e8cles, ont laiss\u00e9 la place aux probl\u00e9matiques de l\u2019identit\u00e9, soutenues par le sentiment diffus que <em>\u00ab l\u2019on n\u2019est plus chez soi \u00bb<\/em>. D\u00e8s lors, la d\u00e9stabilisation \u00e9conomico-sociale se redouble du sentiment majoritaire d\u2019une d\u00e9possession globale. Telle est la base d\u2019une ins\u00e9curit\u00e9 qui n\u2019est pas seulement &#8220;sociale&#8221; mais tout autant &#8220;culturelle&#8221; ou &#8221; identitaire&#8221; (&#8220;culture&#8221; et &#8220;identit\u00e9&#8221; se confondant en pratique).<\/p>\n<p>Quelle est le moteur de cette grande translation, qui d\u00e9stabilise les rep\u00e8res classiques de la gauche et du mouvement ouvrier ? Laurent Bouvet ne nous en dit pas grand-chose, si ce n\u2019est qu\u2019il se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la &#8220;mondialisation&#8221;. Mais la mondialisation qu\u2019il d\u00e9signe est faiblement caract\u00e9ris\u00e9e. Il ne semble pas y voir un syst\u00e8me global, entrem\u00ealant l\u2019objectif et le subjectif, la finance et la gouvernance, les pratiques de pouvoir et l\u2019id\u00e9ologie. Il la per\u00e7oit avant tout sous l\u2019angle de l\u2019effacement suppos\u00e9 des fronti\u00e8res et de la pouss\u00e9e des migrations. Peu importe que les flux migratoires plan\u00e9taires soient consid\u00e9rablement surestim\u00e9s (depuis 1960, ils tournent contin\u00fbment autour de 3% de la population mondiale) : pour l\u2019auteur, ce sont les migrations qui sont responsables de la d\u00e9stabilisation des soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors se structure la trame d\u2019un propos qui fourmille de notations et de r\u00e9f\u00e9rences utiles (des donn\u00e9es de sondages souvent finement analys\u00e9es), mais qui oriente la r\u00e9flexion et l\u2019action vers ce qui pourrait bien \u00eatre l\u2019impasse historique de toute gauche qui se voudrait &#8220;populaire&#8221;.<\/p>\n<p><strong><em>Les impasses d\u2019un parcours<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Une part du propos liminaire de Bouvet est parfaitement recevable. Pour une fraction non n\u00e9gligeable des cat\u00e9gories populaires, notamment celles li\u00e9es \u00e0 l\u2019ancien mod\u00e8le des deux r\u00e9volutions industrielles, le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 a pris une place consid\u00e9rable dans les repr\u00e9sentations sociales et politiques. Que ce sentiment soit fond\u00e9 ou non, il existe et constitue une force agissante. Se contenter de le d\u00e9noncer, au nom de consid\u00e9rations morales ou statistiques, a peu d\u2019efficacit\u00e9 et peut m\u00eame contribuer \u00e0 exacerber, dans les cat\u00e9gories populaires, le sentiment qu\u2019on les m\u00e9prise et qu\u2019on les a abandonn\u00e9es. Jusque-l\u00e0, rien \u00e0 dire\u2026<\/p>\n<p>Rien \u00e0 objecter non plus au constat que la place des d\u00e9terminants proprement sociologiques s\u2019est estomp\u00e9e dans les repr\u00e9sentations. Le sentiment qui unifiait la classe des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents a laiss\u00e9 la place \u00e0 la double fragmentation de l\u2019inclusion et de l\u2019exclusion (les &#8220;in&#8221; et les &#8220;out&#8221;) et du haut et du bas (le &#8220;peuple&#8221; et les &#8220;\u00e9lites&#8221;).<\/p>\n<p>C\u2019est au-del\u00e0 de la description que les choses se g\u00e2tent. Dans l\u2019analyse de Bouvet, comme dans celle du g\u00e9ographe Christophe Guilluy auquel il se r\u00e9f\u00e8re, il n\u2019y a pas seulement de la fragmentation, mais de la polarisation entre &#8220;majorit\u00e9&#8221; et &#8220;minorit\u00e9&#8221;. Guilluy r\u00e9duit la polarit\u00e9 induite par la concurrence capitaliste \u00e0 l\u2019opposition binaire de la \u00ab France m\u00e9tropolitaine \u00bb et de la \u00ab France p\u00e9riph\u00e9rique \u00bb (sur ce point, lire <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-veut-la-peau-de-roger-martelli\/la-gauche-dans-le-piege-de-guilly,8073\">&#8220;La gauche dans le pi\u00e8ge de Guilly&#8221;<\/a>). Bouvet voit bien les d\u00e9fauts de l\u2019analyse de Guilluy (qui renvoie le <em>\u00ab peuple \u00bb<\/em> de la banlieue \u00e0 la <em>\u00ab m\u00e9tropole \u00bb<\/em> et donc \u00e0 la France des privil\u00e9gi\u00e9s). Mais il conserve la logique duale de r\u00e9partition qui s\u00e9parerait une majorit\u00e9 de couches populaires qui ne se sent plus chez elle et une minorit\u00e9 repli\u00e9e sur le &#8220;multiculturalisme&#8221;.<\/p>\n<p>Cela se traduit par un curieux glissement dans l\u2019analyse des responsabilit\u00e9s. Il y a un <em>\u00ab pi\u00e8ge identitaire \u00bb<\/em>, nous dit-il. Il a raison. Mais quelle est la source de ce pi\u00e8ge ? Est-ce la logique \u00e9conomico-sociale inh\u00e9rente \u00e0 cette phase historique du capitalisme (massivement financi\u00e8re et sp\u00e9culative) que recouvre la notion ambigu\u00eb de &#8220;mondialisation&#8221; ? Est-ce le recul de l\u2019\u00c9tat-providence, qui avive la concurrence entre les tr\u00e8s pauvres et les un peu moins pauvres ? Est-ce la perc\u00e9e conjointe des id\u00e9ologies ultralib\u00e9rales et des reconstructions conservatrices ethnicistes et culturalistes de la &#8220;Nouvelle droite&#8221; depuis la fin des ann\u00e9es 1970 ? Rien de tout cela. C\u2019est la <em>\u00ab diversit\u00e9 \u00bb<\/em> qui, selon lui, <em>\u00ab conduit \u00e0 la d\u00e9gradation du lien social d\u2019ensemble en raison d\u2019un renfermement des diff\u00e9rents groupes sur eux-m\u00eames \u00bb. <\/em> L\u2019insistance sur la diversit\u00e9 <em>\u00ab favorise l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 culturelle des individus et des populations qui n\u2019en sont pas les b\u00e9n\u00e9ficiaires \u00bb<\/em>, affirme Bouvet.<\/p>\n<p>Extraordinaire paradoxe ! Ce sont les discrimin\u00e9s qui sont la cause de la machine sociale \u00e0 discriminer ; ce sont les &#8220;minorit\u00e9s&#8221; qui sont la source des crispations identitaires de la &#8220;majorit\u00e9&#8221; ; ce sont les cultural studies qui provoquent la fixation contemporaine sur les identit\u00e9s. Bouvet nous dit que l\u2019inqui\u00e9tude des &#8220;majoritaires&#8221; doit \u00eatre prise en compte, quand bien m\u00eame elle ne serait pas fond\u00e9e ; mais celle des &#8220;minorit\u00e9s&#8221; n\u2019est pour lui que <em>\u00ab mensonges \u00bb<\/em> et <em>\u00ab faux-semblants \u00bb<\/em>. La solution coule de source, ou tout au moins une partie de la solution : que les minorit\u00e9s cessent de penser leur <em>\u00ab diff\u00e9rence \u00bb<\/em> et acceptent leur <em>\u00ab int\u00e9gration \u00bb<\/em>. Sans doute l\u2019auteur garde-t-il la mesure de certains mots. Il est trop fin politiste pour ne pas conna\u00eetre les m\u00e9faits de l\u2019universalisme abstrait dont il se d\u00e9marque dans le discours.<\/p>\n<p>Mais de quelle <em>\u00ab int\u00e9gration \u00bb<\/em> parle-t-il ? L\u2019auteur met \u00e0 juste titre en garde contre la logique <em>\u00ab diff\u00e9rencialiste \u00bb<\/em> d\u2019un multiculturalisme extr\u00eame. L\u2019assignation de l\u2019individu \u00e0 quelque communaut\u00e9 que ce soit contredit la logique puissante de l\u2019\u00e9mancipation. D\u2019accord. Mais tout se passe comme si le risque d\u2019assignation identitaire ne touchait que les minorit\u00e9s. L\u2019universalisme abstrait n\u2019a \u00e9t\u00e9 historiquement rien d\u2019autre que celui des dominants (les colonisateurs de nagu\u00e8re) ou de majorit\u00e9s proclam\u00e9es. L\u2019imposition de cet universalisme-l\u00e0 \u00e0 des individus ou \u00e0 des groupes minoritaires ne devrait-elle pas, elle aussi, relever des logiques mutilantes de l\u2019assignation ? Mais alors, en quoi l\u2019int\u00e9gration g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 un universel aussi pauvre contribuerait-il \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation, celle des majoritaires comme celle des minoritaires ?<\/p>\n<p>Bouvet dit avoir emprunt\u00e9 son concept <em>\u00ab d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 culturelle \u00bb<\/em> \u00e0 Christophe Guilluy. En fait, il est en r\u00e9sonnance directe avec la notion <em>\u00ab d\u2019identit\u00e9 culturelle \u00bb<\/em> qui a particip\u00e9 du corps d\u2019id\u00e9es de la &#8220;Gauche populaire&#8221;. Or, par-del\u00e0 leur vraisemblance descriptive, les deux notions nous enferment dans une nasse intellectuelle et politique redoutable. Bouvet veut nous sortir du pi\u00e8ge identitaire. On le suivrait volontiers si, dans les faits, il ne nous enfermait pas dans la double obsession de la s\u00e9curit\u00e9 et de l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p><strong><em>Se sortir vraiment du pi\u00e8ge identitaire<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Si l\u2019on veut faire face au constat d\u00e9stabilisant \u00e9nonc\u00e9 au d\u00e9part \u2013 d\u00e9saffection populaire vis-\u00e0-vis de la gauche et perc\u00e9e du Front national \u2013, mieux vaut s\u2019inscrire dans une autre logique de pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Il est juste de partir d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 qui est celle de la division install\u00e9e des cat\u00e9gories populaires. \u00c0 condition de bien voir que cette division n\u2019oppose pas un &#8220;centre&#8221; et une &#8220;p\u00e9riph\u00e9rie&#8221;, ou une &#8220;majorit\u00e9&#8221; et des &#8220;minorit\u00e9s&#8221;. Sur fond de polarit\u00e9 accentu\u00e9e \u00e0 toutes les \u00e9chelles de territoires, elle tend en permanence \u00e0 dresser les classes subalternes les unes contre les autres. La solidarit\u00e9 de classe a laiss\u00e9 la place \u00e0 l\u2019opposition des Fran\u00e7ais et des \u00e9trangers, des natifs et des allog\u00e8nes, des travailleurs ayant un emploi et des ch\u00f4meurs, des salari\u00e9s \u00e0 statut et des pr\u00e9caires. Au sein des couches populaires, la polarisation se traduit, non par de la dualit\u00e9, mais par de la parcellisation, \u00e0 l\u2019infini.<\/p>\n<p>Bouvet, qui plaide par ailleurs pour une vision &#8220;sociale&#8221;, sous-estime manifestement le ph\u00e9nom\u00e8ne de la discrimination. Or cette dimension, qui a une longue histoire dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines, est aujourd\u2019hui plus fondamentale que jamais. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, en effet, la tendance est \u00e0 l\u2019entr\u00e9e croissante d\u2019individus sur le &#8220;march\u00e9 du travail&#8221;. Dans la concurrence exacerb\u00e9e qui en r\u00e9sulte, la discrimination des uns est une condition pour la valorisation relative des autres. De ce fait, in\u00e9galit\u00e9s et discriminations forment un couple indissociable dans le contexte actuel. Toute lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s devrait ainsi prendre conjointement la forme d\u2019une lutte contre les discriminations. En cela, il est pour le moins contre-productif d\u2019opposer, f\u00fbt-ce en pens\u00e9e, le peuple des &#8220;minorit\u00e9s&#8221; et celui de la &#8220;majorit\u00e9&#8221;.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que d\u2019opposer minorit\u00e9s et majorit\u00e9s, mieux vaut travailler \u00e0 quelque chose de fondamental qui relie pratiquement les unes et les autres : le double sentiment de la d\u00e9possession et de l\u2019humiliation. D\u00e9possession et humiliation des ouvriers anciens ballott\u00e9s \u00e9conomiquement et territorialement, au gr\u00e9 des restructurations financi\u00e8res, des d\u00e9localisations et des sp\u00e9culations fonci\u00e8res aviv\u00e9es par la m\u00e9tropolisation. D\u00e9possession et humiliation des populations, immigr\u00e9es ou non, vou\u00e9es \u00e0 la rel\u00e9gation dans des territoires o\u00f9 la puissance publique ne peut plus ou ne veut plus assumer totalement ses fonctions de redistribution et de services publics en tous genres. D\u00e9possession et humiliation des jeunes que, deux ou trois g\u00e9n\u00e9rations apr\u00e8s, on dit toujours \u00ab issus de l\u2019immigration \u00bb, et qui sont vou\u00e9s au sur-ch\u00f4mage, aux discriminations \u00e0 l\u2019embauche et \u00e0 l\u2019emploi, aux contr\u00f4les au faci\u00e8s et \u00e0 la suspicion d\u2019\u00e9tranget\u00e9, par couleur de peau ou par religion. D\u00e9possession et humiliation des citoyens qui sont \u00e9loign\u00e9s des d\u00e9cisions, qui se sentent consult\u00e9s pour consentir et non pour d\u00e9cider, quand on ne tourne pas ouvertement le dos \u00e0 leur demande (comme ce fut le cas pour ceux qui vot\u00e8rent Non au projet de Trait\u00e9 constitutionnel europ\u00e9en en 2005).<\/p>\n<p>C\u2019est le m\u00e9pris des populations \u2013 forme pluris\u00e9culaire du m\u00e9pris de classe \u2013 qui nourrit l\u2019humiliation, l\u2019amertume et qui ouvre sur le ressentiment. Et c\u2019est ce ressentiment qui fait que l\u2019on se porte plus facilement contre le bouc \u00e9missaire visible que contre la cause que l\u2019on ne voit pas (le seigneur et le patron se &#8220;voyaient&#8221;, pas les circuits financiers interconnect\u00e9s\u2026). Or le ressort par excellence du ressentiment est l\u2019opposition vague du &#8220;eux&#8221; et du &#8220;nous&#8221;, qui peut englober, dans une m\u00eame d\u00e9testation, l\u2019\u00e9tranger, l\u2019immigr\u00e9, le sexuellement d\u00e9viant, le non-conformiste, le &#8220;diff\u00e9rent&#8221; davantage que l\u2019adversaire de classe \u00e9vanescent.<\/p>\n<p>On ne se sort pas de ce pi\u00e8ge en demandant aux discrimin\u00e9s de se fondre dans une &#8220;majorit\u00e9&#8221; qui aurait elle-m\u00eame cess\u00e9 de se percevoir comme relevant de l\u2019innombrable monde des &#8220;domin\u00e9s&#8221;. L\u2019objectif strat\u00e9gique n\u2019est donc pas de r\u00e9pondre \u00e0 &#8220;l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 culturelle&#8221;, mais de rassembler le peuple des &#8220;domin\u00e9s&#8221;, autour d\u2019une commune exigence de dignit\u00e9, pour en faire un peuple &#8220;politique&#8221;. La Gauche populaire dont s\u2019est r\u00e9clam\u00e9 nagu\u00e8re Bouvet s\u2019est constitu\u00e9e dans le refus du projet de la fondation Terra Nova, un projet qui n\u2019est pas pour rien dans l\u2019ajustement actuel du socialisme officiel.<\/p>\n<p>En effet, que constatait Terra Nova ? Que les ouvriers n\u2019\u00e9taient plus le c\u0153ur de la gauche politique ; que les repr\u00e9sentations de classe ne jouaient plus leur r\u00f4le ancien dans les comportements politiques ; que le clivage semblait \u00eatre d\u00e9sormais entre &#8220;ouverts&#8221; et &#8220;ferm\u00e9s&#8221;, &#8220;modernistes&#8221; et &#8220;conservateurs&#8221;. Qu\u2019en concluait le rapport de 2011 ? Non pas qu\u2019il fallait rompre avec le syst\u00e8me qui divise les cat\u00e9gories populaires, mais qu\u2019il fallait rassembler, sur des valeurs d\u2019ouverture et donc de respect des &#8220;diff\u00e9rences&#8221;, les cat\u00e9gories moyennes attach\u00e9es aux valeurs de mobilit\u00e9, les minorit\u00e9s discrimin\u00e9es, les femmes et les immigr\u00e9s. En laissant les autres \u00e0 la droite et au Front national\u2026<\/p>\n<p>Que sugg\u00e8re Bouvet ? De rompre avec le syst\u00e8me qui produit l\u2019amertume et le ressentiment ? Non : que les minorit\u00e9s acceptent de s\u2019int\u00e9grer, sans m\u00eame leur donner la clef de la citoyennet\u00e9 (Bouvet consid\u00e8re que le droit de vote des \u00e9trangers aux \u00e9lections locales n\u2019est plus d\u2019actualit\u00e9), au risque d\u2019une simple reprise de &#8220;l\u2019assimilation&#8221; de jadis. Si la mondialisation est rejet\u00e9e, ce n\u2019est pas pour sa logique profonde (l\u2019accumulation sans fin du produit, de la marchandise et du profit), mais parce qu\u2019elle ouvre les fronti\u00e8res. Bouvet ne va pas aussi loin que Guilluy, qui oppose \u00e0 la mobilit\u00e9 sans fin de la mondialisation l\u2019immobilit\u00e9 du &#8220;village&#8221; ; il n\u2019en est pourtant pas si loin.<\/p>\n<p>Bouvet est \u00e0 l\u2019exact oppos\u00e9 de Terra Nova ; mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un carcan commun : celui des obsessions identitaires qu\u2019il faut assumer, qu\u2019elles soient le fait de la majorit\u00e9 ou des minorit\u00e9s. Or c\u2019est de cette obsession de l\u2019identit\u00e9 qu\u2019il faut se d\u00e9barrasser, plut\u00f4t que de la conforter. Dans un monde incertain et une soci\u00e9t\u00e9 inqui\u00e8te, l\u2019objectif ne devrait donc pas \u00eatre de conjurer les peurs en demandant aux &#8220;minoritaires&#8221; d\u2019\u00eatre plus modestes encore et de ne pas heurter les &#8220;majoritaires&#8221;. Il devrait \u00eatre de rassembler le peuple au sens sociologique, dans un projet partag\u00e9 d\u2019\u00e9mancipation et de d\u00e9veloppement sobre des capacit\u00e9s humaines, individuelles et collectives.<\/p>\n<p>Peut-on y parvenir, si la pens\u00e9e politique reste enferm\u00e9e dans le face-\u00e0-face du &#8220;eux&#8221; et du &#8220;nous&#8221;, des &#8220;cultures&#8221; qui s\u2019effraient les unes des autres et des &#8220;identit\u00e9s&#8221; qui s\u2019observent en chiens de fa\u00efence ? Il en est certes de la r\u00e9f\u00e9rence identitaire comme de la r\u00e9f\u00e9rence nationale. Elle peut conduire au meilleur comme au pire. Au mieux, si l\u2019identit\u00e9 ou la diff\u00e9rence sont v\u00e9cues comme des sp\u00e9cificit\u00e9s, des appartenances non exclusives ; au pire, si elles sont v\u00e9cues sur le registre de la totalit\u00e9, de la cl\u00f4ture, de la concurrence ou de l\u2019affrontement. Mais force est de constater que, dans un monde instable et in\u00e9gal o\u00f9 l\u2019heure serait \u00e0 la &#8220;guerre des civilisations&#8221;, l\u2019identit\u00e9 est un objet explosif, ce que le sociologue Jean-Claude Kaufmann appelle \u00e0 juste titre une <em>\u00ab bombe \u00e0 retardement \u00bb<\/em>. On ne joue pas avec l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p>Ne pas m\u00e9priser les cat\u00e9gories populaires saisies de la peur de ne plus \u00eatre chez soi ? Sans aucun doute. Se couler dans les crispations identitaires, f\u00fbt-ce pour les r\u00e9guler ? En aucun cas. S\u00e9curit\u00e9 et identit\u00e9 sont des mots pi\u00e9g\u00e9s, qu\u2019il est aujourd\u2019hui difficile de d\u00e9gager de leur gangue s\u00e9curitaire et identitaire. Pour rassembler le &#8220;peuple&#8221;, mieux vaut valoriser d\u2019autres mots. \u00c9galit\u00e9 en est un, que l\u2019on peut ais\u00e9ment raccorder \u00e0 la libert\u00e9 (l\u2019autonomie des personnes et la souverainet\u00e9 des peuples citoyens) et \u00e0 la solidarit\u00e9-fraternit\u00e9. Mais si l\u2019on ne veut pas que l\u2019\u00e9galit\u00e9 soit rabattue sur l\u2019universel abstrait, que Bouvet dit refuser, comment pourrait-elle s\u2019accommoder des discriminations de fait ? Or qu\u2019est-ce qu\u2019une discrimination, sinon une diff\u00e9rence que l\u2019on stigmatise ? Toute diff\u00e9rence que le &#8220;sens commun&#8221; et a fortiori que la loi mettent \u00e0 l\u2019\u00e9cart est une discrimination qui humilie et donc qui repousse et qui enferme les individus stigmatis\u00e9s dans les &#8220;communaut\u00e9s&#8221; de repli.<\/p>\n<p>Bouvet termine son livre par un superbe intertitre : <em>\u00ab Le commun, l\u2019autre nom de la R\u00e9publique \u00bb.<\/em> Qui, \u00e0 gauche, ne souscrirait pas \u00e0 cette formule ? Mais le parti pris du commun suppose des instruments pour le faire advenir : un socle de droits universels, individuels et collectifs, un espace public et donc soustrait aux normes de l\u2019appropriation priv\u00e9e, une protection sociale renforc\u00e9e, une citoyennet\u00e9 repens\u00e9e et \u00e9largie. Le commun suppose, non de la concurrence mais du partage, de la solidarit\u00e9, de la mutualisation, de l\u2019autonomie, du respect r\u00e9ciproque. Le commun n\u2019est ni le r\u00e8gne de l\u2019unique (tous pareils) ni la juxtaposition des diff\u00e9rences (tous s\u00e9par\u00e9s). Le commun, d\u2019ailleurs, ne se d\u00e9cr\u00e8te pas. Il ne se d\u00e9finit pas par avance. Il se construit dans la participation de tous, sans exclusive, sans assignation d\u2019identit\u00e9 mais sans d\u00e9ni d\u2019identit\u00e9, \u00e0 des projets collectifs. Projets non pas seulement \u00e9conomiques, ou soci\u00e9taux ou culturels : projets de soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 les individus ne vivront plus leur existence comme relevant du &#8220;chez nous&#8221; ou du &#8220;chez eux&#8221; mais du &#8220;chez tous&#8221;.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas en opposant \u00e0 un &#8220;multiculturalisme&#8221; plus ou moins mythique et un &#8220;r\u00e9publicanisme&#8221; de domination et de discrimination que l\u2019on parviendra \u00e0 ce &#8220;chez tous&#8221;.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8328 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/bouvet-insecurite-e65.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/bouvet-insecurite-e65-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"bouvet-insecurite.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le politiste Laurent Bouvet publie un livre qui met l\u2019accent sur \u00ab l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 culturelle \u00bb et veut \u00e9viter \u00e0 la gauche le \u00ab pi\u00e8ge identitaire \u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, il lui fait courir le risque de s\u2019ab\u00eemer dans la double obsession du s\u00e9curitaire et de l\u2019identitaire.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":21412,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[210],"tags":[386,316],"class_list":["post-8328","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-qui-veut-la-peau-de-roger-martelli","tag-nationalisme","tag-securitaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8328","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8328"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8328\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/21412"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8328"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8328"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8328"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}