{"id":8320,"date":"2015-01-29T09:39:06","date_gmt":"2015-01-29T08:39:06","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-le-forum-du-blanc-mesnil-les\/"},"modified":"2023-06-23T23:18:48","modified_gmt":"2023-06-23T21:18:48","slug":"article-le-forum-du-blanc-mesnil-les","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8320","title":{"rendered":"Le Forum du Blanc-Mesnil : les derniers jours d\u2019un th\u00e9\u00e2tre populaire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Avant que la nouvelle municipalit\u00e9 ne le mette au tapis, le Forum du Blanc-Mesnil avait pris le parti d&#8217;une v\u00e9ritable d\u00e9mocratisation culturelle. Reportage dans un lieu embl\u00e9matique des d\u00e9bats qui agitent le monde de la culture.<\/p>\n<p>Le Blanc-Mesnil dans la froideur de la fin 2014. Une centaine d\u2019habitants bat le pav\u00e9 dans la bruine. Brusquement, la mairie s\u2019\u00e9claire. Jeudi 13 novembre, le conseil municipal de la ville vote la sortie du conventionnement du Forum, mettant fin au partenariat qui liait la ville, le d\u00e9partement, le minist\u00e8re de la Culture et la r\u00e9gion \u00cele-de-France. La nouvelle municipalit\u00e9 renonce ainsi \u00e0 800.000 euros, \u00e0 un moment d\u2019affaiblissement des dotations de l\u2019\u00c9tat aux collectivit\u00e9s. <\/p>\n<p><strong><em>Une question d\u00e9rangeante<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Pour le nouveau maire UMP, Thierry Meignen, le conventionnement est<em> \u00ab trop contraignant \u00bb,<\/em> il serait \u00ab contraire aux int\u00e9r\u00eats de la ville en mati\u00e8re culturelle. Tous les Blanc-Mesnilois ne se reconnaissent pas dans la programmation. \u00bb Xavier Croci, le directeur du th\u00e9\u00e2tre, n\u2019est pas surpris. Il rappelle que <em>\u00ab le maire a fait campagne sur l\u2019id\u00e9e que le forum \u00e9tait \u00e9litiste. \u00bb<\/em> C\u2019\u00e9tait sans rapport avec la programmation r\u00e9elle : Xavier Croci agence des saisons qui balancent entre le th\u00e9\u00e2tre engag\u00e9, le cirque, le hip-hop, la musique classique, la danse des grandes compagnies ou un festival avec les amateurs du Blanc-Mesnil\u2026 Croci se dit que ce travail profite \u00e0 tous, m\u00eame \u00e0 ceux qui ne se rendent ni au stade ni au th\u00e9\u00e2tre, mais se r\u00e9jouissent d\u2019une politique sportive ou culturelle vivante. La question que le Forum pose est toutefois bien plus d\u00e9rangeante que cela. Elle se cache dans la grande confusion entre les mots populaire et populiste.<\/p>\n<p>Jean-Claude, ancien chauffeur routier qui finit rapidement son sandwich au bar avant chaque repr\u00e9sentation, a m\u00fbri ici ; mais aussi Emmanuel Demarcy Motta qui dirige aujourd\u2019hui le Th\u00e9\u00e2tre de la Ville \u00e0 Paris ou Marie-Jos\u00e9 Malis, qui prend la t\u00eate du Th\u00e9\u00e2tre de la Commune \u00e0 Aubervilliers. Chaque ann\u00e9e, le Forum enregistrait pr\u00e8s de 30.000 entr\u00e9es [[Six euros en moyenne.]], dont 70% de Blanc-Mesnilois, et plus de 1.500 heures d\u2019actions culturelles. Pas mal pour une ville de 50.000 habitants. Mais ce n&#8217;est pas seulement par ces tr\u00e8s bons chiffres que le projet du Forum faisait la d\u00e9monstration que l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une culture exigeante pour tous est possible.<\/p>\n<p><strong><em>Ne tirez pas sur la harpiste<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Marie Gueret est une des cinq responsables des relations publiques. Ici, on l\u2019appelle plut\u00f4t Marie-du-Forum. Elle commence souvent ses journ\u00e9es par une s\u00e9rie de coups de fil aux habitu\u00e9s du th\u00e9\u00e2tre. Aujourd\u2019hui, c\u2019est d\u2019elle que l\u2019on prend des nouvelles. Personne ne sait pour le moment ce que le personnel devient apr\u00e8s la fin de l\u2019ann\u00e9e. L\u2019association va \u00eatre liquid\u00e9e et vingt personnes seront sur le carreau. La nouvelle structure sera oblig\u00e9e de reprendre le personnel. Mais le c\u0153ur n\u2019y est pas : Marie n\u2019est pas tant l\u00e0 pour \u00ab<em> faire des relations publiques \u00bb<\/em> que pour <em>\u00ab porter collectivement un projet \u00bb.<\/em> <\/p>\n<p>Quelques appels plus tard, elle file pour les Tilleuls. Un quartier ordinaire de banlieue, ses tours, ses canap\u00e9s pour dealers sous les porches, ses grilles de magasins ferm\u00e9s et\u2026 un dernier coin de vie : un bazar transform\u00e9 en caf\u00e9 associatif. Une harpiste de l\u2019orchestre des Si\u00e8cles en r\u00e9sidence au Forum arrive sous les tirs de pistolet \u00e0 billes des enfants planqu\u00e9s dans les \u00e9tages. Une dizaine d\u2019entre eux s\u2019installe devant l\u2019imposant instrument ; la musicienne montre le dessin d\u2019un \u00e9l\u00e9phant. <em>\u00ab Je le reconnais, je l\u2019ai vu dans un film, c\u2019est barbare l\u2019\u00e9l\u00e9phant \u00bb,<\/em> se trompe l\u2019un d\u2019eux. Et c\u2019est parti pour une heure d\u2019\u00e9coute d\u2019une pi\u00e8ce de Francis Poulenc. L\u2019agitation devant le caf\u00e9 n\u2019y r\u00e9sistera pas, la douceur de la harpe gagne la partie. Une m\u00e8re subjugu\u00e9e oublie les tr\u00e9pignements de son enfant.<br \/>\nPresque au m\u00eame moment, dans un autre coin de la ville, une danseuse de la compagnie d\u2019Herman Diephuis a un petit moment d\u2019appr\u00e9hension : elle va d\u00e9buter un atelier avec une classe \u00e0 horaire am\u00e9nag\u00e9. Elle veut travailler sur la fragilit\u00e9 des premiers instants de rencontre : comment on se regarde, comment on s\u2019envisage. Les gar\u00e7ons et les filles arrivent avec toute leur arrogance adolescente, avec toute leur difficult\u00e9 \u00e0 habiter un nouveau corps. <\/p>\n<p><strong><em>Mayonnaise municipale<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Un peu plus tard, \u00c9ric Joly, un autre responsable des relations publiques, bataille s\u00e9rieusement devant une classe de m\u00f4mes en d\u00e9crochage scolaire. Ils visitent une exposition photo du collectif Tendance floue. Il est question des cons\u00e9quences de la fin de la collectivisation par Deng Zhao Ping et de l\u2019importance du photojournalisme comme outil de compr\u00e9hension. <em>\u00ab Ce mur-l\u00e0, il s\u00e9pare deux mondes \u00bb,<\/em> hasarde une adolescente en regardant une photo. Mais les corps de ces ados-l\u00e0 sont trop lourds, vo\u00fbt\u00e9s, effac\u00e9s, ils crient : laisse-moi tranquille. \u00c9ric abandonne, la fin de la visite se fera assis sur le sol. Chaque chose en son temps : il sait qu\u2019il reverra cette classe. Pour le moment, il veut seulement que les ados sentent que le Forum est aussi pour eux. Ces m\u00e9diateurs cherchent toutes les occasions de resituer le moment de la rencontre dans une histoire plus longue. <\/p>\n<p>Les familles et les adolescents ont bien souvent la fin du mois comme horizon. Ils d\u00e9couvrent qu\u2019un moment partag\u00e9 peut se prolonger par la fr\u00e9quentation r\u00e9guli\u00e8re d\u2019un artiste dans des ateliers, par un vernissage d\u2019expo qu\u2019on pensait &#8220;pas pour soi&#8221; et par plusieurs spectacles qui en conduiront certains \u00e0 monter sur sc\u00e8ne. Peu \u00e0 peu, chacun fabrique sa fr\u00e9quentation du forum. Pour Xavier Croci, les choses sont tr\u00e8s claires : <em>\u00ab Le projet du forum repose sur la mise en relation de la population de la ville avec des artistes d\u2019aujourd\u2019hui. Si la rencontre se r\u00e9sume au moment du spectacle, alors les gens viennent voir ce qu\u2019ils connaissent d\u00e9j\u00e0. Soit parce qu\u2019ils l\u2019ont vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, soit parce qu\u2019ils ont d\u00e9j\u00e0 des r\u00e9f\u00e9rences qui leur permettent de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 une pi\u00e8ce de Christian Rizzo ou \u00e0 une chor\u00e9graphie de Julie Nioche. Cela existe ponctuellement, mais pas \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la population d\u2019une ville. \u00bb<\/em> Et pour cela, Xavier Croci avait un atout majeur : l\u2019artiste en r\u00e9sidence pour trois ans sur le territoire de la ville. Simultan\u00e9ment, le Forum accueillait trois compagnies de th\u00e9\u00e2tre et trois compagnies de danse. <\/p>\n<p><strong><em>Dialogue avec la cit\u00e9<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La metteuse en sc\u00e8ne Marie Lamarch\u00e8re est en pause d\u00e9jeuner avec un acteur. Sa compagnie \u00e9tait en train de poser ses valises au Blanc-Mesnil quand a d\u00e9but\u00e9 l\u2019offensive du nouveau maire. <em>\u00ab On voulait tous \u00eatre l\u00e0. C\u2019est tr\u00e8s rare un th\u00e9\u00e2tre qui offre des outils pour travailler. Quand des conditions \u00e9conomiques simples sont assur\u00e9es, cela permet un investissement total sur le territoire \u00bb,<\/em> raconte-t-elle. Cela avait d\u00e9marr\u00e9 tr\u00e8s vite par une s\u00e9rie de petites formes en appartement. Marie Lamarch\u00e8re se souvient d\u2019une de ces rencontres avec une femme qui habilite les assistants maternels : <em>\u00ab On s\u2019est mis \u00e0 discuter de l\u2019art depuis son endroit de travail \u00e0 elle. C\u2019est tr\u00e8s joyeux, le th\u00e9\u00e2tre se met \u00e0 dialoguer avec la cit\u00e9. \u00bb<\/em> <\/p>\n<p>Pour Marie Lamarch\u00e8re, l\u2019en-commun n\u2019est pas un concept fourre-tout : <em>\u00ab C\u2019est le point o\u00f9 l&#8217;on ne pr\u00e9suppose pas qu\u2019il y aurait une culture qui viendrait de nous, les artistes, qu\u2019il faudrait diffuser, mais on ne pr\u00e9suppose pas non plus qu\u2019il y aurait une identit\u00e9 des gens de banlieue \u00e0 laquelle il faudrait s\u2019adresser. Ce n\u2019est pas une question de valeur, ni de niveau, c\u2019est une question de temps commun pass\u00e9 ensemble. C\u2019est une situation profonde d\u2019\u00e9galit\u00e9. Le public, c\u2019est une destination qui te d\u00e9passe. \u00bb<\/em> Marie-Lamarch\u00e8re est profond\u00e9ment attach\u00e9e \u00e0 la notion de th\u00e9\u00e2tre public. Le nouveau directeur des affaires culturelles, Tayeb Belmihoub, a une vision toute autre : <em>\u00ab Notre mission n\u2019est pas d\u2019accompagner les artistes sur la longue dur\u00e9e. Notre projet, c\u2019est de servir les publics \u00bb.<\/em> Pfff ! Nombre de Blanc-Mesnilois ont d\u00e9pass\u00e9 depuis longtemps l\u2019id\u00e9e que le th\u00e9\u00e2tre <em>\u00ab doit s\u2019adapter au go\u00fbt du public \u00bb.<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Une somme de relations<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Jean-Claude a finit son sandwich avant d\u2019entrer pour la derni\u00e8re fois dans la salle du Forum tel qu\u2019il l\u2019a tant aim\u00e9. Il est venu voir le spectacle BIT de la chor\u00e9graphe Maguy Marin. <em>\u00ab La premi\u00e8re fois que j\u2019ai mis les pieds ici, c\u2019\u00e9tait pour un atelier avec Arnaud Meunier, qui s\u2019occupe maintenant de la com\u00e9die de Saint-\u00c9tienne. C\u2019est une assistante sociale qui m\u2019a inscrit \u00e0 un moment o\u00f9\u2026 \u00bb<\/em> Les traces d\u2019un pass\u00e9 rude sont presque effac\u00e9es du corps de Jean-Claude qui se tient <em>\u00ab poitrine au soleil \u00bb<\/em> comme quelqu\u2019un qui a derri\u00e8re lui dix ans d\u2019\u00e9cole de th\u00e9\u00e2tre. <em>\u00ab La grande Lucinda Childs est venu le mois dernier. J\u2019ai voulu aller la voir sur la grande sc\u00e8ne du Th\u00e9\u00e2tre de Paris, mais il n\u2019y avait plus de places. \u00bb <\/em> D\u00e9gotter une place au Th\u00e9\u00e2tre de la ville est aussi facile que d\u2019obtenir un CDI quand on a un CV du 93. Mais Jean-Claude ne se vexe pas : <em>\u00ab J\u2019ai fini par comprendre quelque chose. Quand tu arrives sur sc\u00e8ne et que tu te mets \u00e0 nu devant les gens, c\u2019est le th\u00e9\u00e2tre qui t\u2019habille. \u00bb <\/em> <\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre du Forum \u00e9tait une arme puissante de transformation sociale et individuelle pour toute une ville. Il \u00e9tait une somme de relations construites dans le temps, d\u2019autant plus solides que la proposition \u00e9tait exigeante. R\u00e9duit \u00e0 ses attentes pr\u00e9suppos\u00e9es, le public s\u2019\u00e9toufferait dans un nivellement pas le bas et sans fin<em> \u00ab Moi, je suis de l\u2019ancienne g\u00e9n\u00e9ration<\/em>, avoue Xavier Croci. <em>Celle de l\u2019\u00e9litaire pour tous, comme disait Antoine Vittez. Nous avions confiance dans l\u2019intelligence des gens. \u00bb<\/em> Le th\u00e9\u00e2tre du Forum \u00e9tait de ceux qui an\u00e9antit tout conservatisme, renverse les rapports de classe et souffle sur le feu subversif du mot populaire.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8320 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/forum-blanc-mesnil-mag-5b8.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/forum-blanc-mesnil-mag-5b8-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"forum-blanc-mesnil-mag.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant que la nouvelle municipalit\u00e9 ne le mette au tapis, le Forum du Blanc-Mesnil avait pris le parti d&#8217;une v\u00e9ritable d\u00e9mocratisation culturelle. 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