{"id":8213,"date":"2015-01-07T11:42:58","date_gmt":"2015-01-07T10:42:58","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-finkielkraut-zemmour-houellebecq\/"},"modified":"2023-06-23T23:18:36","modified_gmt":"2023-06-23T21:18:36","slug":"article-finkielkraut-zemmour-houellebecq","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8213","title":{"rendered":"Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq\u2026 La politique de la tension"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">L&#8217;identit\u00e9 plut\u00f4t que l&#8217;\u00e9galit\u00e9, les indig\u00e8nes contre les allog\u00e8nes, l&#8217;obsession du d\u00e9clin et le culte du ressentiment, les fantasmes d&#8217;une guerre int\u00e9rieure \u00e0 mener : quelle contrer\u00e9volution est aujourd&#8217;hui \u00e0 l&#8217;\u0153uvre ? Et comment s&#8217;y opposer ?<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 2014 n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 seulement celle du centenaire de la Grande Guerre. Pour certains, elle aura \u00e9t\u00e9 l\u2019annonce de la guerre \u00e0 venir. En d\u00e9cembre dernier, le romancier Jean Rolin publie une fiction (<em>Les \u00c9v\u00e9nements<\/em>, P.O.L.) o\u00f9 il \u00e9voque une France ravag\u00e9e par une guerre civile &#8220;\u00e0 la bosniaque&#8221;, opposant des milices par\u00e9es de tricolore et des groupements islamistes, plus ou moins &#8220;mod\u00e9r\u00e9s&#8221; ou &#8220;radicaux&#8221;. Ironie des logiques \u00e9ditoriales, janvier 2015 voit sortir chez Flammarion le dernier roman de Michel Houellebecq, <em>Soumission<\/em>. Est-ce la suite involontaire de Rolin ? Le romancier provocateur n\u2019h\u00e9site pas, lui, \u00e0 se projeter en 2022 : le leader d\u2019un parti musulman, Mohammed Ben Abb\u00e8s, polytechnicien et \u00e9narque comme il se doit, est \u00e9lu pr\u00e9sident de la R\u00e9publique contre\u2026 Marine Le Pen.<\/p>\n<p>Chez Rolin, qui d\u00e9crit sans prendre parti, la guerre civile \u00e0 substrat religieux n\u2019est qu\u2019un possible sugg\u00e9r\u00e9 par l\u2019air du temps. Houellebecq, lui, choisit son camp. Il ne fait pas qu\u2019enregistrer l\u2019air du temps, il le parfume. Ou plut\u00f4t, il donne chair \u00e0 une id\u00e9e. Or, depuis quelque temps, l\u2019actualit\u00e9 des id\u00e9es a mis mis au premier plan la trilogie mortif\u00e8re du d\u00e9clin, de l\u2019identit\u00e9 et de la guerre civile. De ce point de vue, 2014 aura \u00e9t\u00e9 un festival.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/contribution-a-l-edition-future\">Alain Finkielkraut, le futur acad\u00e9micien<\/a>, donne le ton d\u00e8s octobre 2013, en publiant chez Stock son Identit\u00e9 malheureuse. Il cite Maurice Barr\u00e8s (<em>\u00ab L\u2019individu s\u2019ab\u00eeme pour se retrouver dans la famille, dans la race, dans la nation \u00bb<\/em>) et \u00e9voque avec complaisance le tr\u00e8s sulfureux Renaud Camus. Il n\u2019en retient pas tous les termes ? Sans doute. Mais pour le philosophe comme pour l\u2019essayiste d\u2019extr\u00eame droite, la France devient <em>\u00ab une auberge espagnole \u00bb<\/em>. Le voile dans les pays musulmans ne le g\u00eane pas en soi : ils sont chez eux et nous savons alors que ne sommes pas chez nous. Mais quand le voile est port\u00e9 en France, <em>\u00ab on ne se sent plus chez soi et la m\u00eame sagesse se refuse \u00e0 voir le port du niqab ou de la burqa<\/em> (\u2026) <em>transformer nos m\u0153urs en option facultative \u00bb<\/em>. Chez nous, chez eux. <em>\u00ab Eux \u00bb<\/em> et <em>\u00ab Nous \u00bb<\/em>\u2026<\/p>\n<p><strong><em>Allog\u00e8nes, indig\u00e8nes<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Quelques mois plus tard, en janvier 2014, le chantre du lib\u00e9ralisme, Nicolas Baverez, publie chez Perrin sa d\u00e9nonciation d\u00e9cennale du d\u00e9clin de la France (en 2004, il avait d\u00e9j\u00e0 offert sa <em>France qui tombe<\/em>). Ses <em>Lettres b\u00e9ninoises<\/em> (Albin Michel), sur le mod\u00e8le des <em>Lettres persanes<\/em> de Montesquieu, d\u00e9crivent une France au bord de la faillite en 2040. Trop d\u2019\u00c9tat, trop de r\u00e8gles : on conna\u00eet le refrain. Ajoutons-y : trop de d\u00e9penses sociales, et trop d\u2019\u00c9tat-providence. Mais voil\u00e0 que, au m\u00eame moment, on ressort une analyse formul\u00e9e d\u00e8s 2001 aux \u00c9tats-Unis par trois chercheurs am\u00e9ricains (Alberto Alesina, Edward Glaeser et Bruce Sacerdote).<em> \u00ab La fragmentation raciale est le meilleur facteur pr\u00e9dictif des d\u00e9penses sociales \u00bb.<\/em> Si la redistribution est moins intense aux USA qu\u2019en France, c\u2019est que la population <em>\u00ab majoritaire \u00bb<\/em> fait le choix de refuser la redistribution qui b\u00e9n\u00e9ficie aux <em>\u00ab minoritaires \u00bb<\/em>. Ce ne sont pas les crises, le recul de l\u2019industrie, le rapport in\u00e9gal capital-travail, la pouss\u00e9e de l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 qui sont responsables des difficult\u00e9s, mais la <em>\u00ab fragmentation raciale \u00bb<\/em>. Traduisez en fran\u00e7ais : le mal vient du poids de l\u2019immigration. <em>\u00ab Nous ne pouvons pas h\u00e9berger toute la mis\u00e8re du monde \u00bb, <\/em> d\u00e9clarait en 1989 un premier ministre de gauche qui flirta nagu\u00e8re avec le &#8220;gauchisme&#8221;. <em>\u00ab Le Front national pose de bonnes questions \u00bb, <\/em> d\u00e9clarait avant lui un autre premier de gauche. Nous n\u2019en sommes plus d\u00e9sormais aux questions : les r\u00e9ponses sont devenues comme des id\u00e9es re\u00e7ues.<\/p>\n<p>La preuve ? En septembre 2014, le g\u00e9ographe Christophe Guilluy publie sa <em>France p\u00e9riph\u00e9rique<\/em> (lire <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-veut-la-peau-de-roger-martelli\/la-gauche-dans-le-piege-de-guilly,8073\">&#8220;La gauche dans le pi\u00e8ge de Guilluy&#8221;<\/a>). Il pouvait expliquer que la logique du capitalisme mondialis\u00e9 polarise les avoirs, les savoirs et les pouvoirs ; il pouvait ajouter que cette polarit\u00e9 s\u2019exprime \u00e0 toutes les \u00e9chelles de territoires sans exception, m\u00e9tropole ou espace extra-m\u00e9tropolitain. Dans les deux cas, il aurait eu raison. Mais son argumentaire est plus rustique : il n\u2019y a pas &#8220;des&#8221; France mais &#8220;deux&#8221; France, la <em>\u00ab m\u00e9tropolitaine \u00bb<\/em> et la <em>\u00ab p\u00e9riph\u00e9rique \u00bb.<\/em> Or la banlieue est dans la France m\u00e9tropolitaine. Et voil\u00e0 donc la grande erreur des gouvernants : ils ont port\u00e9 toutes les attentions vers les <em>\u00ab quartiers \u00bb,<\/em> donc vers les territoires de forte concentration immigr\u00e9e. Au d\u00e9triment de qui ? Mais des <em>\u00ab natifs \u00bb <\/em> de la France p\u00e9riph\u00e9rique, bien s\u00fbr\u2026 Les allog\u00e8nes plut\u00f4t que les indig\u00e8nes.<\/p>\n<p>En d\u00e9cembre dernier, \u00c9ric Zemmour n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 enfoncer le clou dans son <em>Suicide fran\u00e7ais<\/em> (Albin Michel). Comme le dit Renaud Camus depuis 2010, l\u2019immigration a soumis le peuple fran\u00e7ais \u00e0 un <em>\u00ab Grand remplacement \u00bb <\/em> auquel il faut <em>\u00ab mettre un terme, par toutes mesures appropri\u00e9es \u00bb.<\/em> Zemmour n\u2019y va pas non plus de main morte. Il y a d\u00e9sormais un <em>\u00ab peuple dans le peuple \u00bb<\/em>, nous pr\u00e9vient-il, celui de <em>\u00ab millions de musulmans \u00bb<\/em>. Le probl\u00e8me, ajoute le pol\u00e9miste, est que les \u00e9lites fran\u00e7aises dominantes sont les <em>\u00ab sympathiques bobos \u00bb <\/em> qu\u2019Alain Finkielkraut fustige lui aussi all\u00e8grement. Ce sont eux, affirme Zemmour, qui ont impos\u00e9 leur triptyque <em>\u00ab D\u00e9rision, D\u00e9construction, Destruction \u00bb<\/em>. Or c\u2019est ce bloc qui \u00e9rode l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise et pr\u00e9cipite le d\u00e9clin de la vieille nation qui a renonc\u00e9 \u00e0 sa souverainet\u00e9 dans tous les domaines sans exception, \u00e9conomique, social, culturel, familial m\u00eame.<\/p>\n<p><strong><em>Zemmour, passeur par excellence<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Il ne restait plus qu\u2019\u00e0 boucler la boucle avec la litt\u00e9rature. Houellebecq s\u2019engage sans d\u00e9tour. La la\u00efcit\u00e9 est morte, se lamente-t-il. C\u2019est donc la victoire de &#8220;la&#8221; religion ? Que non pas : celle d\u2019&#8221;une&#8221; religion, l\u2019islam. Au journaliste Sylvain Bourmeau qui l\u2019interroge pour la revue litt\u00e9raire <em>Paris Review<\/em>, le romancier explique que sa <em>\u00ab satire \u00bb<\/em>, ne fait que condenser <em>\u00ab une \u00e9volution \u00e0 mon avis vraisemblable \u00bb. \u00ab \u00c0 force de raconter des choses horribles, elle finissent toujours par arriver \u00bb,<\/em> se plaint le superbe Michel Simon dans <em>Dr\u00f4le de drame<\/em> en 1937. Houellebecq va jusqu\u2019au bout de la grande angoisse. En 2022, \u00ab<em> on n\u2019est plus chez nous \u00bb<\/em>. Le grand fantasme s\u2019est r\u00e9alis\u00e9 : les &#8220;minoritaires&#8221; d\u2019hier sont devenus majoritaires, parce que les &#8220;majoritaires&#8221; d\u2019hier \u2013 le peuple, le vrai, celui des autochtones\u2026 \u2013 n\u2019ont rien vu venir.<\/p>\n<p>Baverez, Finkielkraut, Guilluy, Zemmour, Camus\u2026 Les uns et les autres se citent volontiers, s\u00e9par\u00e9ment ou ensemble, prudemment ou avec enthousiasme. Ils se congratulent et se compl\u00e8tent. Finkielkraut a \u00e9t\u00e9 un des premiers \u00e0 mener la critique de la &#8220;pens\u00e9e 68&#8221; ; il fait le lien entre le n\u00e9o-conservatisme radical, les penseurs de la contre-r\u00e9volution du XVIIIe si\u00e8cle (Edmund Burke et Joseph de Maistre) et le nationalisme du XIXe si\u00e8cle (Maurice Barr\u00e8s). Guilluy cite Finkielkraut, est cit\u00e9 par Zemmour. Il donne la version &#8220;de gauche&#8221; de l\u2019opposition entre &#8220;allog\u00e8nes&#8221; et &#8220;natifs&#8221; et ne cache pas sa fascination pour Marine Le Pen. Zemmour est le passeur par excellence : il fait la synth\u00e8se de Baverez, de Finkielkraut et de Guilluy et il les ouvre vers le <em>\u00ab Grand remplacement \u00bb<\/em> de Camus. Un journaliste du <em>Canard Encha\u00een\u00e9<\/em> a \u00e9crit que <em>\u00ab Zemmour est le Finkielkraut du pauvre \u00bb<\/em>. \u00c0 moins que ledit Finkielkraut ne soit lui-m\u00eame le Zemmour du riche\u2026 <\/p>\n<p>Or tout ce beau monde conduit vers le Front national. Celui-l\u00e0 engrange tranquillement, se r\u00e9jouit de ce que l\u2019immigration soit sur le devant de la sc\u00e8ne. Il se repa\u00eet de l\u2019id\u00e9e que la gauche et la droite n\u2019ont plus de fronti\u00e8res et que, tout compte fait, le Front national est le plus coh\u00e9rent pour mettre en \u0153uvre ce qui est d\u00e9sormais un bien commun : la d\u00e9fense du &#8220;petit&#8221;, la peur de ne pas &#8220;\u00eatre chez soi&#8221;, la d\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard du travail, la haine du &#8220;cosmopolitisme&#8221; et du &#8220;bobo&#8221; qui en est le vecteur, la souverainet\u00e9 de la nation\u2026 Le Front peut citer tout le monde et s\u2019en d\u00e9marquer \u00e0 l\u2019occasion. \u00c0 la limite, la fille de Jean-Marie finit par para\u00eetre &#8220;mod\u00e9r\u00e9e&#8221; \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des outrances d\u2019un Zemmour ou d\u2019un Camus\u2026<\/p>\n<p><strong><em>La guerre, paradigme du social<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>On ne peut plus se cacher qu\u2019il y a, entre tous ces auteurs, un fil conducteur d\u00e9l\u00e9t\u00e8re et, plus encore, une logique intellectuelle face \u00e0 laquelle aucune complaisance n\u2019est plus possible. Le socle de cette r\u00e9volution conservatrice \u00e0 la fran\u00e7aise est double. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on prend acte du fait que la redistribution publique a perdu de sa vigueur. On vitup\u00e8re la mondialisation, mais on int\u00e9riorise ses normes. Partant, la manne \u00e9galisatrice ayant d\u00e9clin\u00e9, il n\u2019y a pas d\u2019autre solution que d\u2019en cibler les b\u00e9n\u00e9ficiaires : plut\u00f4t les &#8220;proches&#8221; que les &#8220;lointains&#8221;, la &#8220;famille&#8221; que les &#8220;visiteurs&#8221;, les &#8220;indig\u00e8nes&#8221; plut\u00f4t que les &#8220;allog\u00e8nes&#8221;, les &#8220;natifs&#8221; plut\u00f4t que les &#8220;\u00e9trangers&#8221;.<\/p>\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, on a totalement int\u00e9rioris\u00e9 l\u2019id\u00e9e que, la guerre froide \u00e9tant achev\u00e9e et le mouvement ouvrier \u00e9tant en d\u00e9clin, le conflit de classe traditionnel a laiss\u00e9 la place \u00e0 un conflit de valeurs. Ce n\u2019est plus l\u2019\u00e9galit\u00e9 qui est au centre mais l\u2019identit\u00e9. Ce n\u2019est plus l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des ressources, des classes et de positions qui est le moteur de l\u2019histoire mais le<em> \u00ab conflit des civilisations \u00bb<\/em> dont Samuel Huntington nous a propos\u00e9 la cl\u00e9 en 1996. Sacr\u00e9 bonhomme que celui-l\u00e0 ! En 1975, il est l\u2019auteur avec Michel Crozier et Joji Watanuki du fameux rapport de la Commission trilat\u00e9rale sur <em>La Crise de la d\u00e9mocratie<\/em>, centr\u00e9 sur l\u2019id\u00e9e que les limites du gouvernement d\u00e9mocratique doivent pousser vers la &#8220;gouvernance&#8221;. Apr\u00e8s 1996, son livre <em>The Clash of Civilizations<\/em> est traduit en trente-neuf langues. Enfin, en 2004, il publie \u00e0 New York un ouvrage qu\u2019il intitule <em>Qui sommes-nous ? Les d\u00e9fis de l\u2019identit\u00e9 nationale de l\u2019Am\u00e9rique<\/em>. La gouvernance, le choc des civilisations et l\u2019identit\u00e9 : les bases de la contrer\u00e9volution moderne sont concentr\u00e9es dans ces trois th\u00e8mes.<\/p>\n<p>Tous trois portent en germe l\u2019id\u00e9e du d\u00e9clin de l\u2019Occident, du ressentiment devant la perte du &#8220;monde que nous avons connu&#8221; et de l\u2019attirance-r\u00e9pulsion pour la violence et la guerre. La guerre, omnipr\u00e9sente et diffuse, qui devient le paradigme du social. Guerre int\u00e9rieure, guerre ext\u00e9rieure : les fronti\u00e8res entre les deux se font imperceptibles. La guerre se fait de moins en moins entre les \u00c9tats et de plus en plus au sein des \u00c9tats, parachevant ainsi la lente \u00e9volution qui conduit la guerre du c\u00f4t\u00e9 de la police, qui m\u00eale la d\u00e9fense nationale et l\u2019ordre int\u00e9rieur, la guerre contre les pauvres et celle contre l\u2019islam. La guerre qui domine ? Le droit s\u2019efface devant la force, se suspend d\u00e8s qu\u2019il le faut, c\u2019est-\u00e0-dire presque toujours. Si l\u2019ennemi est partout, si le terrorisme de quelques infiltr\u00e9s est le danger principal, l\u2019\u00e9tat d\u2019exception devient une r\u00e8gle de droit p\u00e9renne, Guantanamo est la m\u00e9taphore d\u2019une justice implacable. Pour \u00e9viter la guerre, pas d\u2019autre solution que d\u2019\u00e9liminer un des &#8220;camps&#8221; en pr\u00e9sence. Le tarissement de l\u2019immigration, voire le &#8220;Grand retour&#8221; apr\u00e8s le &#8220;Grand remplacement&#8221; ne sont-ils pas les m\u00e9thodes les plus r\u00e9alistes ? <em>\u00ab La remigration ou la guerre \u00bb,<\/em> proclame Soral, colombe arm\u00e9e des temps modernes.<\/p>\n<p><strong><em>Imposer une autre logique<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Il n\u2019est plus temps de tergiverser. Edwy Plenel vient d\u2019\u00e9pingler avec brio le tandem Zemmour-Soral <a href=\"http:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/france\/040115\/l-ideologie-meurtriere-promue-par-zemmour\">en d\u00e9non\u00e7ant leur \u00ab id\u00e9ologie meurtri\u00e8re \u00bb<\/a>. Il a mille fois raison. \u00c0 cet encha\u00eenement \u00e9pouvantable, il convient d\u2019opposer une autre logique, aussi claire que celle que l\u2019on refuse. <\/p>\n<p><strong>1.<\/strong> Le monde ne va pas bien, non pas \u00e0 cause de la guerre des civilisations, mais du fait que la mondialisation a impos\u00e9 universellement les normes polarisantes de la concurrence et de la gouvernance. Le peuple va mal, non pas parce que le &#8220;vrai&#8221; peuple des &#8220;natifs&#8221; a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9, mais parce que le capital a gagn\u00e9 son bras de fer avec le travail, parce que la finance sp\u00e9culative a pris le contr\u00f4le, parce que la redistribution s\u2019est tarie, parce que la r\u00e9gulation publique s\u2019est effac\u00e9e, parce que la loi a capitul\u00e9 devant le contrat. Ce n\u2019est pas la France qui d\u00e9cline, mais l\u2019esprit public qui est en berne, la solidarit\u00e9 qui vacille et la d\u00e9mocratie qui s\u2019essouffle.<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> Si la guerre indistincte devient notre horizon, c\u2019est parce que la frustration et la d\u00e9sesp\u00e9rance sont devenues le lot commun de la majorit\u00e9. Or elles ne sont pas l\u2019expression d\u2019une face sombre de l\u2019humanit\u00e9 (l\u2019homme est  un loup pour l\u2019homme) mais le produit construit de la perte du lien social. Et cette perte elle-m\u00eame n\u2019est que le fruit pervers d\u2019une d\u00e9r\u00e9gulation n\u00e9olib\u00e9rale devenue la pierre angulaire, non pas de toute mondialit\u00e9, de tout devenir humain partag\u00e9, mais de la mondialisation financi\u00e8re qui organise notre \u00e9poque.<\/p>\n<p><strong>3.<\/strong> Le peuple au sens sociologique est dispers\u00e9 par les effets de politiques priv\u00e9es et publiques suivies obstin\u00e9ment pendant plus de trente ans. Il est absurde d\u2019ajouter de la division en opposant les plus pauvres et les moins pauvres, les stables et les pr\u00e9caires, la &#8220;banlieue&#8221; et la &#8220;p\u00e9riph\u00e9rie&#8221;, l\u2019immigr\u00e9 et le natif. La dignit\u00e9 de tous et la reconnaissance de chacun sont indissociables. Pour \u00eatre acteur politique, le peuple doit se rassembler, pas se disperser un peu plus. Il ne peut le faire sans projet partag\u00e9 qui assure sa dignit\u00e9 commune et sa libert\u00e9, son \u00e9mancipation et ses droits, garantis par la puissance publique.<\/p>\n<p><strong>4.<\/strong> Le ferment du ressentiment et de la peur, c\u2019est la forte polarit\u00e9 qui d\u00e9chire les territoires, du local au plan\u00e9taire. Elle n\u2019a rien de fatal ; elle est le r\u00e9sultat d\u2019un syst\u00e8me. Or aucun syst\u00e8me n\u2019est ind\u00e9passable, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 la volont\u00e9 commune se forge qu\u2019il convient de le d\u00e9passer.<\/p>\n<p><strong>5.<\/strong> Si cela est vrai, ce n\u2019est pas l\u2019identit\u00e9 qui doit \u00eatre tenue pour le paradigme dominant, mais l\u2019\u00e9galit\u00e9 coupl\u00e9e \u00e0 la libert\u00e9. S\u2019il est un probl\u00e8me, il n\u2019est pas dans ce que les identit\u00e9s se perdent, mais dans ce que les in\u00e9galit\u00e9s se creusent. Le but, dans ces conditions, ne devrait pas se chercher dans l\u2019identit\u00e9 retrouv\u00e9e, mais dans l\u2019\u00e9galit\u00e9 enfin assum\u00e9e. <\/p>\n<p><strong>6.<\/strong> Le combat pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 se continue (c\u2019est le seul socle possible pour une gauche dynamique). Il ne se reproduit pas \u00e0 l\u2019identique. L\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est pas celle d\u2019hier, ni celle de &#8220;l\u2019id\u00e9ologie r\u00e9publicaine&#8221; (celle de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique), ni celle des &#8220;collectivistes&#8221;. La r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9 n\u2019est pas l\u2019uniformit\u00e9 ; l\u2019antith\u00e8se du lib\u00e9ralisme n\u2019est pas l\u2019\u00e9tatisme. \u00c9galit\u00e9 et mise en commun devraient \u00eatre les pivots de toute vision d\u00e9mocratique de l\u2019avenir humain.<\/p>\n<p><strong>Lire aussi<\/strong> :<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/eric-fassin-les-briseurs-de-tabous\">\u00c9ric Fassin : \u00ab Les &#8220;briseurs de tabous&#8221; sont les intellectuels organiques du n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00bb<\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8213 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/houellebecq-martelli-a03.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/houellebecq-martelli-a03-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"houellebecq-martelli.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/regards-2014-hiver-som-7-2-890.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/regards-2014-hiver-som-7-2-890-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"regards-2014-hiver-som-7-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;identit\u00e9 plut\u00f4t que l&#8217;\u00e9galit\u00e9, les indig\u00e8nes contre les allog\u00e8nes, l&#8217;obsession du d\u00e9clin et le culte du ressentiment, les fantasmes d&#8217;une guerre int\u00e9rieure \u00e0 mener : quelle contrer\u00e9volution est aujourd&#8217;hui \u00e0 l&#8217;\u0153uvre ? 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