{"id":82,"date":"1995-10-01T00:00:00","date_gmt":"1995-09-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-fil-casse-de-la-cite-de-l082\/"},"modified":"1995-10-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-09-30T23:00:00","slug":"le-fil-casse-de-la-cite-de-l082","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=82","title":{"rendered":"Le fil cass\u00e9 de la cit\u00e9 de l&#8217;Ariane"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  L&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 n&#8217;est pas seulement la peur de l&#8217;agression. C&#8217;est l&#8217;angoisse du lendemain. Reportage dans un quartier ni\u00e7ois o\u00f9 la mal-vie gangr\u00e8ne les comportements \u00e9lectoraux. <\/p>\n<p>Combien sont-ils dans ce quartier de l&#8217;Ariane, banlieue de l&#8217;est de Nice ? Dix mille, vingt mille, trente mille ? Personne ne le sait exactement. Dans la capitale azur\u00e9enne, les autorit\u00e9s municipales ont d\u00e9cid\u00e9 de longue date de faire de ce quartier excentr\u00e9 un lieu de refoulement. Refoulement social, l\u00e9gal et politique pour des communaut\u00e9s de toutes origines, qui ont comme point commun de cumuler un taux de ch\u00f4mage \u00e9lev\u00e9 et des conditions de vie difficiles. A l&#8217;Ariane, on trouve des \u00eelots de pauvret\u00e9 et m\u00eame de mis\u00e8re.&#8221; Depuis deux ans, il n&#8217;y a m\u00eame pas une guirlande pour les f\u00eates, pas un sapin. Alors que, dans les quartiers du centre-ville, ce n&#8217;est pas la lumi\u00e8re qui manque &#8220;. Et elle ajoute: &#8221; C&#8217;est un quartier abandonn\u00e9, dit une jeune femme. On n&#8217;a pas l&#8217;impression d&#8217;\u00eatre \u00e0 Nice. La seule chose qu&#8217;il y a ici, c&#8217;est une usine d&#8217;incin\u00e9ration. C&#8217;est tout un symbole.&#8221;<\/p>\n<p>Les infrastructures sont inexistantes \u00e0 l&#8217;exception d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre construit il y a trois ans. Au centre du quartier, le terrain Albunicco, sur lequel s&#8217;\u00e9levaient depuis des ann\u00e9es des hangars incendi\u00e9s, vient d&#8217;\u00eatre ras\u00e9. Pourtant, le contrat de plan Etat-r\u00e9gion-ville, sign\u00e9 en 1986 avec l&#8217;accord du collectif des associations (une premi\u00e8re en France), pr\u00e9voyait \u00e0 cet emplacement la cr\u00e9ation d&#8217;infrastructures pour les jeunes. On pouvait \u00e9galement lire \u00e0 propos des r\u00e9habilitations d&#8217;immeubles que &#8221; les locataires \u00e0 revenus modiques verront leurs loyers, dans le syst\u00e8me actuel de l&#8217;APL, stables. Seuls les locataires \u00e0 revenus importants verront leur loyer augmenter, mais ceci dans des proportions acceptables &#8220;. Or, apr\u00e8s des ann\u00e9es d&#8217;immobilisme, l&#8217;office HLM a entrepris des travaux hors plan et donc sans les subventions pr\u00e9vues. Cons\u00e9quences: la r\u00e9novation a entra\u00een\u00e9 une hausse des loyers de pr\u00e8s de 50%.<\/p>\n<p>Coinc\u00e9e entre une rivi\u00e8re (le Paillon), un cimeti\u00e8re et une usine d&#8217;incin\u00e9ration, l&#8217;Ariane est un quartier laiss\u00e9 \u00e0 l&#8217;abandon. Il n&#8217;est qu&#8217;\u00e0 s&#8217;y promener pour comprendre de quoi il meurt: de l&#8217;exclusion. Les constructions n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 faites pour le bien-\u00eatre des habitants. Les murs de b\u00e9ton servent en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 cacher. Comment comprendre autrement ces rues qui ne finissent nulle part ? Comment expliquer ce &#8221; laisser-faire &#8221; des autorit\u00e9s polici\u00e8res et administratives \u00e0 l&#8217;encontre des dealers et autres petits braqueurs connus de tous ? Les contr\u00f4les de police n&#8217;ont lieu qu&#8217;\u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du quartier, comme si on voulait laisser une poche se former. Ou alors, c&#8217;est l&#8217;op\u00e9ration coup de poing, \u00e0 grand renfort de CRS, qui ne r\u00e8gle strictement rien et attise un peu plus la haine de l&#8217;uniforme chez les jeunes. L&#8217;Office HLM, sous pr\u00e9texte de d\u00e9gradations, a ferm\u00e9 ses bureaux, laissant la jungle gagner encore du terrain.<\/p>\n<p>En deux ans, on a recens\u00e9 trois meurtres \u00e0 l&#8217;Ariane. Un drame passionnel, une adolescente atteinte par une balle au moment o\u00f9 elle ouvrait sa fen\u00eatre, et un policier abattu alors qu&#8217;il intervenait lors d&#8217;une rixe entre jeunes du quartier. L\u00e0, c&#8217;\u00e9tait au mois de janvier. Des meurtriers pr\u00e9sum\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s. La communaut\u00e9 gitane a \u00e9t\u00e9 montr\u00e9e du doigt. Mais, dans le fond, rien n&#8217;a chang\u00e9. Au bas des tours HLM, les jeunes sont toujours aussi d\u00e9soeuvr\u00e9s, proie facile pour le vol ou la revente de drogue.&#8221; J&#8217;ai un CAP peintre auto mais je ne trouve rien &#8221; dit Nabil.&#8221; Quand on va postuler pour un emploi et qu&#8217;on dit qu&#8217;on vient de l&#8217;Ariane, comme par hasard il n&#8217;y a plus rien &#8220;. Pis: &#8221; L&#8217;autre jour, j&#8217;\u00e9tais content parce que j&#8217;avais trouv\u00e9 une place par t\u00e9l\u00e9phone. Lorsque je me suis pr\u00e9sent\u00e9, on m&#8217;a lanc\u00e9: &#8221; Ici on n&#8217;embauche pas les Arabes &#8221; &#8220;. Ce sentiment d&#8217;exclusion, les jeunes du quartier ne sont pas seuls \u00e0 le ressentir.<\/p>\n<p> <strong>  Malaise des habitants marginalis\u00e9s  <\/strong><\/p>\n<p>Les habitants dans leur grande majorit\u00e9 se sentent marginalis\u00e9s. Et le quotidien r\u00e9gional Nice-Matin sait verser de l&#8217;huile sur le feu, d\u00e9signant \u00e0 la vindicte populaire telle ou telle communaut\u00e9, transformant un incident en \u00e9meute sur quatre colonnes \u00e0 la une. La r\u00e9cente agression d&#8217;un chauffeur de bus suite \u00e0 la suite d&#8217;une descente de police dans le quartier a encore envenim\u00e9 les choses. L&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 est ici un fond de commerce que l&#8217;on retrouve dans les urnes. Jean-Marie Le Pen en sait quelque chose, qui a jet\u00e9 son d\u00e9volu sur cette circonscription ni\u00e7oise lors des derni\u00e8res \u00e9lections l\u00e9gislatives. Les \u00e9lecteurs de gauche ont su faire pencher la balance au second tour pour \u00e9viter la victoire du leader extr\u00e9miste, mais cela n&#8217;a pas pour autant sonn\u00e9 le glas des ambitions d&#8217;un FN dop\u00e9 par l&#8217;attitude de l&#8217;UDF et du RPR plus &#8221; s\u00e9curitaires &#8221; que jamais.<\/p>\n<p>Avec 1 518 voix et 36,1% des suffrages exprim\u00e9s, Jean-Marie Le Pen est arriv\u00e9 en t\u00eate de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle dans ce quartier de l&#8217;Ariane o\u00f9 le taux d&#8217;abstention avoisinait les 35%. Lionel Jospin arrive loin derri\u00e8re (17,2% et 723 voix), suivi d&#8217;Edouard Balladur (12,9% et 542 voix), Jacques Chirac (12,74% et 535 voix) et Robert Hue (11,52% et 484 voix). Un r\u00e9sultat qui traduit l&#8217;ampleur du vote Front national dans cette zone d\u00e9favoris\u00e9e bien que l&#8217;on constate une perte de pr\u00e8s de 200 voix par rapport aux \u00e9lections r\u00e9gionales, la liste FN \u00e9tant conduite par Le Pen. Mais les uns et les autres r\u00e9agissent diff\u00e9remment. Sur le pas de sa porte, Marc, la soixantaine, attend paisiblement le chaland. Aimable avec tous ceux qui ach\u00e8tent son pain, m\u00e9fiant avec les enfants qui choisissent les bonbons, c&#8217;est un commer\u00e7ant comme les autres. Lui fait partie des \u00e9lecteurs lep\u00e9nistes de la pr\u00e9sidentielle.&#8221; Lorsqu&#8217;on voit ceux qui touchent des allocations sans travailler, qui roulent avec de grosses voitures, c&#8217;est normal que les gens en aient ras-le-bol. Ici, il y a trop de concentration. On a fait trop de social, il faut le b\u00e2ton. J&#8217;ai vot\u00e9 Le Pen parce que je savais qu&#8217;il ne passerait pas.&#8221; Mais il avoue presque \u00e0 voix basse: &#8221; Cela dit, les gitans me font travailler.&#8221; Robert est loin de partager les th\u00e8ses du boulanger. Retrait\u00e9 depuis peu des b\u00e2timents et travaux publics, il ne vote plus depuis dix ans, &#8221; d\u00e9go\u00fbt\u00e9 par la situation. Les gouvernements successifs n&#8217;ont rien modifi\u00e9. Les gens se plaignent mais personne ne bouge. C&#8217;est ce qui favorise la mont\u00e9e d&#8217;un Le Pen &#8220;. Robert raconte alors ces ann\u00e9es pass\u00e9es sur les chantiers &#8221; o\u00f9 il n&#8217;y avait pas de racisme et pas de contr\u00f4le de l&#8217;immigration ce qui arrangeait bien les patrons &#8220;. Et pourtant, si Robert s&#8217;\u00e9tait d\u00e9plac\u00e9 jusqu&#8217;au bureau de vote, il aurait choisi Le Pen&#8230;<\/p>\n<p> <strong>  Entre l&#8217;angoisse du lendemain et l&#8217;espoir de changement  <\/strong><\/p>\n<p>A l&#8217;Ariane, il n&#8217;y a pas vraiment eu de campagne \u00e9lectorale lors de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle. On a plut\u00f4t fait dans le tract annon\u00e7ant l&#8217;\u00e9mission t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e du candidat. Ce qui a sans doute favoris\u00e9 l&#8217;adh\u00e9sion \u00e0 un personnage plus qu&#8217;\u00e0 des id\u00e9es. On est d&#8217;ailleurs frapp\u00e9 en discutant dans le quartier, combien les votes de droite et d&#8217;extr\u00eame droite ont \u00e9t\u00e9 avant tout motiv\u00e9s par le v\u00e9cu quotidien, l&#8217;angoisse du lendemain voire l&#8217;espoir de changement.&#8221; J&#8217;aimerais que Chirac ferme les fronti\u00e8res.\u00e7a irait s\u00fbrement mieux ici &#8221; dit une vieille dame. Pascale, la trentaine, fonctionnaire dans les \u00e9coles, est sans \u00e9quivoque.&#8221; Je vote en fonction de ma vie. Je suis seule avec mon enfant, je n&#8217;ai aucune aide. Il est temps que les Fran\u00e7ais soient prioritaires.&#8221; Elle ajoute cependant: &#8221; Mais on ne peut rien changer &#8220;. Ce qui en dit long sur la r\u00e9signation qui accompagne le vote Le Pen. Travailleur handicap\u00e9, Jean-Luc qui a sensiblement le m\u00eame \u00e2ge, ne baisse pas les bras et r\u00eave d&#8217;une autre soci\u00e9t\u00e9. Il a vot\u00e9 Robert Hue &#8221; parce qu&#8217;on pourrait faire quelque chose de bien &#8221; et qu&#8217;il est d\u00e9\u00e7u par les socialistes.&#8221; On est dans la gal\u00e8re, il faut que ce soit les jeunes qui s&#8217;y mettent.&#8221; Quant \u00e0 Michel, un ancien des T\u00e9l\u00e9com, il a lui aussi vot\u00e9 communiste mais &#8221; pour le probl\u00e8me du ch\u00f4mage pas pour le quartier &#8220;. Andr\u00e9, de son c\u00f4t\u00e9, a gliss\u00e9 un bulletin Jospin pour &#8221; faire barrage \u00e0 la droite &#8220;.<\/p>\n<p>Le second tour de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle (Chirac 52,72%; Jospin 47,28%) montre \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence que l&#8217;\u00e9lectorat FN est loin d&#8217;\u00eatre homog\u00e8ne. Si un noyau dur a suivi les consignes d&#8217;abstention, les autres se sont en revanche r\u00e9partis sur les deux candidats encore en lice dans une proportion de deux tiers (Chirac), un tiers (Jospin). Le parti de Le Pen n&#8217;est pas diabolis\u00e9 par les \u00e9lecteurs qui peuvent voter FN \u00e0 une \u00e9lection nationale et \u00e0 gauche au niveau local. Pour Myriam, une jeune Beur auxiliaire \u00e0 la poste qui s&#8217;est prononc\u00e9e pour Jospin &#8221; il n&#8217;y a pas de honte \u00e0 voter Le Pen &#8220;. L&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 reste la motivation premi\u00e8re dans l&#8217;expression de ces habitants. Mais, derri\u00e8re ce mot, ne se cache pas seulement la peur de l&#8217;agression ou du vol. L&#8217;ins\u00e9curit\u00e9, c&#8217;est une vie d\u00e9stabilis\u00e9e, le ch\u00f4mage qui frappe la famille, le manque de reconnaissance sociale, l&#8217;angoisse du lendemain pour les enfants. Et cette ins\u00e9curit\u00e9-l\u00e0, r\u00e9sultat d&#8217;une politique sociale et \u00e9conomique, d\u00e9structure et d\u00e9stabilise un quartier. L&#8217;Ariane en est un exemple concret.<\/p>\n<p>1. En 1992, le rapport interne &#8221; Wappenhans &#8221; a \u00e9tabli que 43% seulement des barrages et travaux d&#8217;irrigation financ\u00e9s par la Banque mondiale marchaient vraiment.<\/p>\n<p>* Auteur de l&#8217;Utopie verte, coll.&#8221; Pluriel-Intervention &#8220;, Hachette, 1992, et le Village-monde et son ch\u00e2teau, le Temps des Cerises, 1995<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  L&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 n&#8217;est pas seulement la peur de l&#8217;agression. 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