{"id":8157,"date":"2014-12-12T02:11:42","date_gmt":"2014-12-12T01:11:42","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-mathieu-lindon-le-sdf-est-celui\/"},"modified":"2023-06-23T23:18:24","modified_gmt":"2023-06-23T21:18:24","slug":"article-mathieu-lindon-le-sdf-est-celui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8157","title":{"rendered":"Mathieu Lindon : \u00ab Le SDF est celui qui se heurte autant \u00e0 l&#8217;ordre \u00e9tabli qu&#8217;au d\u00e9sordre \u00e9tabli \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Avec son nouveau roman <em>Les hommes tremblent<\/em>, Mathieu Lindon place, dans le hall d&#8217;un immeuble qui pourrait \u00eatre le n\u00f4tre, un SDF sarcastique qui nous renvoie \u00e0 la peur du d\u00e9classement, et confronte avec humour sa mis\u00e8re \u00e0 notre indiff\u00e9rence.<\/p>\n<p>Mathieu Lindon, qui re\u00e7ut le Prix M\u00e9dicis en 2011 pour son magnifique et tr\u00e8s intime <em>Ce qu&#8217;aimer veut dire<\/em>, signe avec son nouveau roman intitul\u00e9 <em>Les hommes tremblent<\/em> un retour \u00e0 la chronique sociale. Un roman qui tourne autour de la figure de Martin, un SDF qui occupe le hall d&#8217;un immeuble des plus ordinaires, et r\u00e9v\u00e8le, avec un humour stup\u00e9fiant, notre rapport, plus ou moins conscient, plus ou moins sinc\u00e8re, \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne social devenu tristement banal.<\/p>\n<p><strong>Regards. Pourquoi s&#8217;\u00eatre int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la question des SDF, et avoir choisi ce titre : \u00ab Les hommes tremblent \u00bb ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Lindon.<\/strong> C&#8217;est un th\u00e8me que j&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9 dans mon roman Chez qui habitons-nous ?. Cela faisait longtemps, aussi, que j&#8217;avais envie d&#8217;\u00e9crire quelque chose autour d&#8217;un homme qui \u00ab tremble \u00bb. Le trouble autour de ce mot s&#8217;est concr\u00e9tis\u00e9 pour moi un jour o\u00f9 j&#8217;avais quarante degr\u00e9s de fi\u00e8vre ; j&#8217;\u00e9tais dans mon lit, et je me suis d\u00e9cid\u00e9. La fi\u00e8vre, comme la drogue, donne des id\u00e9es et une forme de courage. J&#8217;ai tout de suite eu l&#8217;id\u00e9e du d\u00e9but et de la fin, et du titre, ce qui est rare chez moi. Mon id\u00e9e de d\u00e9part \u00e9tait qu&#8217;on ne sache pas si cet homme auquel je pensais  \u2013 Martin, un SDF \u2013 \u00ab tremble \u00bb en raison d&#8217;une maladie, de l&#8217;alcool, de la faim ou du froid. J&#8217;ai donc d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment laiss\u00e9 ce mot dans une certaine \u00e9quivoque, qui est celle-l\u00e0 m\u00eame qui s&#8217;empare de nous lorsque nous croisons un SDF, et nous inqui\u00e8te, nous angoisse, plut\u00f4t qu&#8217;elle ne nous conduit \u00e0 lui porter secours comme on pourrait le faire spontan\u00e9ment. Pour revenir, par ailleurs, sur cette expression si fran\u00e7aise, &#8220;sans domicile fixe&#8221;, l&#8217;adjectif, ici, me semble tout \u00e0 fait inutile ; la question n&#8217;est pas l\u00e0, puisque Martin est d&#8217;abord sans domicile. C&#8217;est tout \u00e0 fait \u00e9trange, cet adjectif ! Du reste, dans le roman, Martin finit par trouver un domicile, ou plut\u00f4t en occuper un : le hall d&#8217;un immeuble, m\u00eame si ce hall est tout sauf confortable. M\u00eame s&#8217;il est indigne au regard de ce qu&#8217;on appelle ordinairement &#8220;domicile&#8221;.<\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab L&#8217;indiff\u00e9rence, c&#8217;est malheureusement souvent le seul moyen de s&#8217;en tirer. N&#8217;\u00eatre ni solidaire, ni hostile face \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 abominable et banale \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>\u00c0 quoi ressemble cet immeuble dont Martin occupe le hall ? \u00c0 la France d&#8217;aujourd&#8217;hui ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est un immeuble banal, qui ressemble aux immeubles que j&#8217;ai habit\u00e9s depuis une trentaine d&#8217;ann\u00e9es, un immeuble d&#8217;un quartier qui, de toute \u00e9vidence, n&#8217;est ni riche ni mis\u00e9rable. Avec \u00e9galement, pour habitants, des handicap\u00e9s, des Noirs et des Arabes : \u00e7a arrive fr\u00e9quemment dans des immeubles aujourd&#8217;hui, non ? <em>(il sourit)<\/em>. C&#8217;est quelque chose de tout \u00e0 fait ordinaire, tout comme \u00eatre confront\u00e9 \u00e0 un SDF dans la rue est quelque chose de banal et de fr\u00e9quent m\u00eame si, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, la situation s&#8217;est \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence aggrav\u00e9e. En ce sens, bien s\u00fbr, c&#8217;est un roman contemporain : le retour de la mis\u00e8re visible et spectaculaire n&#8217;est \u00e9videment pas \u00e9tranger au fait que ce roman sorte aujourd&#8217;hui. Personne ne peut plus nier que cette mis\u00e8re est redevenue d&#8217;une banalit\u00e9 absolue, malheureusement. Et c&#8217;est ce qui m&#8217;int\u00e9resse aussi : qu&#8217;\u00e0 de rares exceptions pr\u00e8s, chacun trouve ce ph\u00e9nom\u00e8ne horrible, \u00e9prouve une compassion imm\u00e9diate, sans trop savoir que faire, sinon donner de l&#8217;argent \u00e0 des associations. Mais, aussi indign\u00e9 soit-on, peu d\u2019entre nous songent \u00e0 offrir leur propre lit, ou \u00e0 faire monter un SDF dans leur salle de bains.<\/p>\n<p><strong>Vous le d\u00e9plorez ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas un jugement de valeur : je ne connais personne qui le fasse, moi le premier. Je ne me place \u00e9videmment pas dans la position de donneur de le\u00e7ons. Ce qui m&#8217;int\u00e9resse, et m&#8217;amuse aussi \u2013 c&#8217;est un \u00e9l\u00e9ment central de mon travail depuis Le Proc\u00e8s de Jean-Marie Le Pen \u2013, c&#8217;est de mettre \u00e0 jour le syst\u00e8me de pens\u00e9e inconscient, les failles de raisonnement qui nous am\u00e8nent \u00e0 nous conduire d&#8217;une fa\u00e7on plut\u00f4t que d&#8217;une autre, quitte \u00e0 se conduire autrement qu&#8217;on ne le pense ou qu&#8217;on ne veut bien le dire. La question des mani\u00e8res de pens\u00e9e est, ici, plus que jamais au c\u0153ur du livre : si on se conduisait logiquement, fid\u00e8lement par rapport \u00e0 ce que l&#8217;on pense, que devrait-on faire ? Et comment d\u00e9ment-on sa propre logique ? L&#8217;indiff\u00e9rence, c&#8217;est malheureusement souvent le seul moyen de s&#8217;en tirer, de se tirer de cette contradiction si l&#8217;on peut dire. N&#8217;\u00eatre ni solidaire, ni hostile face \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 abominable et banale. J&#8217;ai le sentiment que c&#8217;est en v\u00e9rit\u00e9 ce que tout le monde cherche, parvenir \u00e0 \u00eatre indiff\u00e9rent.  <\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab  Tout se passe comme si Martin repr\u00e9sentait un risque de contagion pour tous les habitants de l&#8217;immeuble \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Vous semblez rechercher une forme de lucidit\u00e9, mais qui n&#8217;exclut pas, dans votre roman, une forme d&#8217;humour\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Ce roman est n\u00e9 d&#8217;un malaise : on peut voir dans l&#8217;humour une mani\u00e8re de r\u00e9soudre le malaise, ou dans le malaise, un signe de l&#8217;humour propre \u00e0 la situation. Mais le malaise, ici, \u00e9tait si vivace que l&#8217;humour appara\u00eet plus nettement que dans certains de mes livres. Les lecteurs sont enchant\u00e9s de se pr\u00e9cipiter dans l&#8217;humour plut\u00f4t que d&#8217;affronter le malaise. Tout se passe dans le livre comme si Martin repr\u00e9sentait un risque de contagion pour tous les habitants de l&#8217;immeuble. Et comme si lui-m\u00eame ne d\u00e9sirait rien tant, par son esprit sarcastique, qu&#8217;entra\u00eener les voisins dans sa propre situation de d\u00e9classement, faire affleurer la r\u00e9alit\u00e9 sociale. D&#8217;o\u00f9 sa joie mauvaise, et qui peut-\u00eatre dr\u00f4le, par exemple lorsque l&#8217;un des voisins se retrouve au ch\u00f4mage&#8230; <\/p>\n<p><strong>Le personnage agit comme un miroir ou un r\u00e9v\u00e9lateur pour les habitants de l&#8217;immeuble ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Je ne sais si Martin est le r\u00e9v\u00e9lateur de l&#8217;angoisse et de la v\u00e9rit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re, mais il est certain qu&#8217;il prosp\u00e8re et assoit son pouvoir sur la peur de tous d&#8217;\u00eatre d\u00e9class\u00e9s. C&#8217;est en ce sens que l&#8217;humour est une arme, une mani\u00e8re, pour Martin, de pouvoir pr\u00e9tendre parler d&#8217;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal comme il le d\u00e9clare. \u00c7a m\u2019a int\u00e9ress\u00e9 chez ce personnage : pas tant son ironie que son agressivit\u00e9 verbale, pleine d&#8217;esprit. C&#8217;est une mani\u00e8re de signifier aux voisins qu&#8217;eux aussi peuvent retomber, comme il le dit, le bec dans l&#8217;eau ; lui-m\u00eame n&#8217;est jamais que l\u00e0 o\u00f9 tous pourraient tomber, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 terre, au sol. Car lui-m\u00eame (c&#8217;est ce qui fait qu&#8217;il est si sarcastique et insupportable) voudrait bien entendu pouvoir monter au niveau des autres mais, si \u00e7a ne marche pas, il pr\u00e9f\u00e8re encore que tous chutent ou craignent de le faire. <\/p>\n<p><strong>Est-ce li\u00e9 au choix, dans ce roman, du style indirect ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Je n&#8217;emploie jamais le <em>\u00ab on \u00bb<\/em> dans le livre, \u00e0 part dans les dialogues. Alors que lecteur pourrait avoir tendance \u00e0 penser que la voix qui s&#8217;exprime dans le livre ne cesse de dire \u00ab on \u00bb, elle ne le dit pas une seule fois. La provenance de la narration reste ind\u00e9finissable, au sens o\u00f9 elle repr\u00e9sente, si l&#8217;on peut dire, la majorit\u00e9 changeante de l&#8217;immeuble, des alliances de divers ordres (les locataires contre les propri\u00e9taires, les Blancs contre les Arabes ou les Noirs, etc.), bien que tout ce petit monde, ensemble, s&#8217;accorde \u00e0 vouloir expulser Martin. Non seulement parce qu&#8217;il occupe le hall et d\u00e9grade la valeur de l&#8217;immeuble, mais aussi \u2013 surtout, peut \u00eatre \u2013 parce qu&#8217;il finit par mieux conna\u00eetre la vie de l&#8217;immeuble que ses habitants, qu&#8217;il r\u00e9v\u00e8le les m\u00e9canismes selon lesquels nous nous conduisons et vivons tous, si bien que ce qui fait aventure, dans le roman, c&#8217;est le plus banal, les pens\u00e9es de derri\u00e8re, les petites l\u00e2chet\u00e9s, les hypocrisies. Et c&#8217;est bien pourquoi les voisins, outre son caract\u00e8re et son humour insupportables, r\u00eavent de se d\u00e9barrasser de lui. Se d\u00e9barrasser de lui signifierait aussi se d\u00e9barrasser de leurs propres probl\u00e8mes, du d\u00e9sordre de leur mauvaise conscience. Le SDF, comme le personnage de Charlot \u2013 Martin finira par quitter la sc\u00e8ne, comme Charlot avec sa petite canne ou son petit baluchon \u2013 est celui qui se heurte autant \u00e0 l&#8217;ordre \u00e9tabli qu&#8217;au d\u00e9sordre \u00e9tabli. Et les r\u00e9v\u00e8le, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir les changer ou les transformer.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8157 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/lindon-home-2f9.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/lindon-home-2f9-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"lindon-home.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/lindon-livre-45a.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/lindon-livre-45a-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"lindon-livre.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec son nouveau roman <em>Les hommes tremblent<\/em>, Mathieu Lindon place, dans le hall d&#8217;un immeuble qui pourrait \u00eatre le n\u00f4tre, un SDF sarcastique qui nous renvoie \u00e0 la peur du d\u00e9classement, et confronte avec humour sa mis\u00e8re \u00e0 notre indiff\u00e9rence.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":21076,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[293],"class_list":["post-8157","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-entretien"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8157","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8157"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8157\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/21076"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8157"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8157"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8157"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}