{"id":814,"date":"1998-01-01T00:00:00","date_gmt":"1997-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-ventre-souple-de-la-baleine814\/"},"modified":"1998-01-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-12-31T23:00:00","slug":"le-ventre-souple-de-la-baleine814","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=814","title":{"rendered":"Le ventre souple de la baleine"},"content":{"rendered":"<p>Pourquoi aller sur un plateau de t\u00e9l\u00e9 ? Pour y dire quoi et pour qui ? L&#8217;invit\u00e9 doit savoir en premier lieu que la t\u00e9l\u00e9vision ne donne pas la parole, mais la prend pour la redistribuer plus ou moins bien dans un montage de relations entre l&#8217;animateur et ses pourvoyeurs de substance. Nul n&#8217;est servi sur un plateau \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, et lorsqu&#8217;on y vient on change d&#8217;espace et de temps car, contrairement \u00e0 Pascal qui c\u00e9l\u00e9brait l&#8217;\u00e9loquence du silence ou bien l&#8217;Abb\u00e9 Dinouard qui plaidait l&#8217;art de se taire, la t\u00e9l\u00e9 n&#8217;aime pas trop les moments de respiration et de r\u00e9flexion souvent per\u00e7us comme des absences \u00e0 combler sur le champ. Paroles mutil\u00e9es, rythmes bris\u00e9s, pour construire le flot de l&#8217;\u00e9mission, il est pratiquement impossible d&#8217;articuler son raisonnement. Or, comme le style est dans la parole, on n&#8217;arrive que tr\u00e8s exceptionnellement \u00e0 \u00eatre soi-m\u00eame. Dans le cadre de &#8220;7 sur 7&#8243;, o\u00f9 chaque semaine Anne Sinclair invitait Anne Sinclair, la journaliste parlait aussi longuement que ses invit\u00e9s, leur laissant peu le choix des armes; &#8221; la star c&#8217;est vous &#8221; lui dira Giscard d&#8217;Estaing.<\/p>\n<p>Cependant, il y a des professionnels qui jouent la diff\u00e9rence et cr\u00e9ent les conditions de relations o\u00f9 ne s&#8217;an\u00e9antit pas le propos de l&#8217;invit\u00e9; ce fut le cas de &#8221; Regards de femmes &#8221; anim\u00e9e par Aline Pailler (FR3 Midi-Pyr\u00e9n\u00e9es). Tout fait ventre pour la Baleine, le journaliste ou l&#8217;animateur qui coupe la parole comme celui qui la lib\u00e8re; il y a celui qui parle et celui qui \u00e9coute. Avec une voix qui donne le frisson et montre le chemin, une voix du bout des l\u00e8vres timbr\u00e9e de modestie, B\u00e9atrice Sch\u00f6nberg rosit parfois \u00e0 l&#8217;image dans le respect du visiteur; sans jamais \u00eatre imp\u00e9rative, son exercice est difficile mais illumine sur F2 les &#8221; 20 H &#8221; de fin de semaine. Le 30 novembre, pour la promotion du film le Bossu de Philippe de Broca, elle re\u00e7oit Fabrice Lucchini dont on sait la verve sans fin, il est question de l&#8217;immonde qui r\u00e9v\u00e8le ce qui est magnifique dans un film lorsque, coup sur coup, deux questions, dont ce n&#8217;est pas l&#8217;objet, laissent sur le flan le visiteur; sans voix il est alors tout proche de la journaliste et, dans une infime faille de silence o\u00f9 se m\u00ealent deux g\u00eanes, une mani\u00e8re de sublime prend corps, plus de r\u00e9citation, il s&#8217;arrache pour r\u00e9pondre qu&#8217;il n&#8217;y a pas de dissemblances entre Auteuil et lui-m\u00eame, car pour tous les deux &#8221; jouer la com\u00e9die c&#8217;est \u00eatre au service de mani\u00e8re humble et g\u00e9n\u00e9reuse, si possible, du propos, d&#8217;\u00eatre \u00e0 la hauteur du propos &#8220;; cette le\u00e7on vaut bien pour les gens de t\u00e9l\u00e9. Quand B\u00e9atrice Sch\u00f6nberg reprend la parole, une douce moiteur perle sur son visage comme une trace de fertilit\u00e9 du lien.<\/p>\n<p>La cit\u00e9 des Grands-P\u00eachers de Montreuil comporte sept tours de 5 \u00e0 7 \u00e9tages, 18 cages d&#8217;escalier, 562 logements et 3399 habitants dont pas mal de cousines de Lily, qui aimait tant la libert\u00e9, dans la chanson de Pierre Perret. C&#8217;est l\u00e0 que, de mani\u00e8re vulgaire, Eric Raoult, ministre de l&#8217;Int\u00e9gration en f\u00e9vrier 1997, invite Bertrand Tavernier \u00e0 venir habiter pendant un mois pour d\u00e9couvrir que l&#8217;immigration, c&#8217;est pas du cin\u00e9ma. Cette invitation est avant tout injurieuse pour les habitants de la cit\u00e9, ils sont ainsi d\u00e9sign\u00e9s du doigt comme la lie de la soci\u00e9t\u00e9, la canaille; la d\u00e9marche est assez classique, le ministre prend les effets pour la cause. Le cin\u00e9aste r\u00e9pond \u00e0 l&#8217;injure et fait un film. Rien ne sera facile car la cit\u00e9 est \u00e0 fleur de peau, le film organise cette tension par le truchement de sc\u00e8nes d&#8217;accrochage entre habitants, contradictions classiques, o\u00f9 chacun veut en d\u00e9coudre pour br\u00fbler l&#8217;\u00e9nergie de son d\u00e9sespoir: &#8221; baisse ta main quand tu me parles &#8220;&#8230;&#8221; pourquoi tu me touches l\u00e0 &#8220;. L&#8217;effet de loupe accro\u00eet l&#8217;infamie du ch\u00f4mage qui vide de sens toute existence jusqu&#8217;au suicide; dans ce contexte le cri de C\u00e9dric, qui travaille dans une verrerie, vaut tous les avertissements &#8221; c&#8217;est mon m\u00e9tier, il ne faut pas me l&#8217;enlever&#8230; Quand je suis mal je viens l\u00e0 (sur son poste de travail) &#8220;. Mais la cit\u00e9 retient son souffle, certes les rencontres sont fertiles et les marques de solidarit\u00e9 exemplaires, on ne d\u00e9sire pas habiter dans Paris o\u00f9 &#8221; ils regardent tous par terre &#8220;, mais la pression est si forte que le film d\u00e9roule ses bobines dans les limites d&#8217;une tr\u00eave. Car si le tournage b\u00e9n\u00e9ficie d&#8217;une &#8220;libert\u00e9 totale&#8221;, les &#8220;nuisances&#8221;, selon le mot de C\u00e9dric, n&#8217;ont pas d&#8217;autre libert\u00e9 de choix que d&#8217;entrer dans la vie par le ch\u00f4mage. Tavernier ne cache pas son inqui\u00e9tude ou plut\u00f4t il la partage avec ceux de la cit\u00e9 qui remarquent simplement que &#8221; demain, y aura pas la cam\u00e9ra &#8220;, et puis il termine sa r\u00e9ponse dans une image de cr\u00e9puscule tr\u00e8s avanc\u00e9 o\u00f9 sa voix d\u00e9clare pour tous, &#8221; le film est termin\u00e9 qu&#8217;est-ce qu&#8217;on va faire ? &#8221;<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse est peut-\u00eatre dans le beau film de Jean-Fran\u00e7ois Richet, Ma 6-T va crack-er, moiti\u00e9 chant moiti\u00e9 cri, o\u00f9 s&#8217;exprime l&#8217;immense potentiel de personnes qui, dans l&#8217;ennui et l&#8217;exclusion et n&#8217;ayant plus rien \u00e0 perdre, vont mettre la pression et casser pour se faire entendre et reconna\u00eetre. Ce film riche de promesses, victime d&#8217;une rare frilosit\u00e9 de la part de la distribution (censure peut-\u00eatre), a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de trois projections \u00e0 la cin\u00e9math\u00e8que de Toulouse (1), un beau travail de m\u00e9moire, et gagn\u00e9 une estime rare de la part de publics o\u00f9 se m\u00e9langeaient dans une \u00e9trange familiarit\u00e9 le centre et la p\u00e9riph\u00e9rie. A ce propos, la mal\u00e9diction m\u00e9diatique n&#8217;a pas \u00e9pargn\u00e9 le film des Tavernier p\u00e8re et fils puisque, programm\u00e9 un peu tard dans la nuit, il n&#8217;a pas h\u00e9rit\u00e9 de la mission qui lui revenait de relancer au coeur de l&#8217;audience un d\u00e9bat de salubrit\u00e9 publique sur l&#8217;exclusion..<\/p>\n<p>1. Les 12 et 14 d\u00e9cembre 1997.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi aller sur un plateau de t\u00e9l\u00e9 ? Pour y dire quoi et pour qui ? 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