{"id":8073,"date":"2014-11-21T17:34:12","date_gmt":"2014-11-21T16:34:12","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-gauche-dans-le-piege-de-guilly8073\/"},"modified":"2023-06-23T23:18:13","modified_gmt":"2023-06-23T21:18:13","slug":"la-gauche-dans-le-piege-de-guilly8073","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8073","title":{"rendered":"La gauche dans le pi\u00e8ge de Guilluy"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Les th\u00e8ses du g\u00e9ographe Christophe Guilluy s\u00e9duisent de nombreux m\u00e9dias et intellectuels de gauche au motif de leur caract\u00e8re iconoclaste. Mais aussi s\u00e9duisantes soient-elles, elles posent de s\u00e9rieux probl\u00e8mes id\u00e9ologiques et politiques.<\/p>\n<p>Christophe Guilluy est un g\u00e9ographe connu depuis longtemps pour ses travaux sur la dimension territoriale des in\u00e9galit\u00e9s. En 2006, il a publi\u00e9 un bon <em>Atlas des nouvelles fractures sociales<\/em> (\u00c9ditions Autrement). En 2010, son essai sur les <em>Fractures fran\u00e7aises<\/em> (Fran\u00e7ois Bourin \u00e9diteur) attira \u2013 dit-on \u2013 la double attention de Fran\u00e7ois Hollande\u2026 et de Nicolas Sarkozy. En 2014, il r\u00e9cidive avec un titre choc : <em>La France p\u00e9riph\u00e9rique. Comment on a sacrifi\u00e9 les classes populaires<\/em> (Flammarion). Dans une France choqu\u00e9e par la crise politique et la perc\u00e9e du Front national, ce livre est pr\u00e9sent\u00e9 comme la grande r\u00e9v\u00e9lation. Lib\u00e9ration et Marianne, pour une fois r\u00e9unis, saluent le livre <em>\u00ab que la gauche devrait lire \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>En fait, \u00e0 lire l\u2019ouvrage, on se dit deux choses en m\u00eame temps : que ce livre habile n\u2019est pas une r\u00e9v\u00e9lation ; que les id\u00e9es parfois pertinentes qu\u2019il propose sont enserr\u00e9es dans un ensemble id\u00e9ologiquement discutable et politiquement dangereux. Pour le dire autrement, il est un exemple \u00e9clairant de la mani\u00e8re dont une posture de gauche mal comprise peut conduire intellectuellement tr\u00e8s loin, vers le contraire absolu d\u2019une gauche qui n\u2019existe historiquement que par le vecteur de l\u2019\u00e9galit\u00e9. Il ne suffit pas de d\u00e9crire les in\u00e9galit\u00e9s pour devenir un acteur du combat pour l\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p><strong><em>Th\u00e9orie des deux France<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Au d\u00e9part, un lecteur de gauche a pourtant l\u2019impression d\u2019\u00eatre en pays de connaissance. Que nous dit Guilluy ? Que les territoires contemporains sont travaill\u00e9s par un double ph\u00e9nom\u00e8ne : une mondialisation capitaliste qui relance la machine \u00e0 polariser et creuse les in\u00e9galit\u00e9s ; l\u2019essor continu d\u2019une m\u00e9tropolisation induisant la distinction entre ceux qui sont proches du c\u0153ur m\u00e9tropolitain et ceux qui en sont \u00e9loign\u00e9s, les &#8220;in&#8221; et les &#8220;out&#8221;. Jusque-l\u00e0, Guilluy \u00e9nonce avec un talent et une simplicit\u00e9 incontestables ce que bien des chercheurs ont montr\u00e9 depuis quelques ann\u00e9es. <\/p>\n<p>Le chercheur Guilluy y ajoute m\u00eame une touche personnelle, techniquement discutable mais int\u00e9ressante. \u00c0 partir d\u2019un indicateur statistique composite qu\u2019il appelle <em>\u00ab indice de fragilit\u00e9 \u00bb<\/em>, le g\u00e9ographe s\u00e9pare les territoires fran\u00e7ais en deux groupes. La <em>\u00ab France m\u00e9tropolitaine \u00bb<\/em> est constitu\u00e9e par 25 grandes aires urbaines (les villes centres et leurs banlieues), qui regroupent un peu moins de 40% de la population fran\u00e7aise ; la <em>\u00ab France p\u00e9riph\u00e9rique \u00bb <\/em> est constitu\u00e9e par 90% des communes situ\u00e9es en dehors de ces aires urbaines et regroupe un peu plus de 60% de la population. Selon Guilluy, la France m\u00e9tropolitaine regroupe deux tiers<em> \u00ab d\u2019int\u00e9gr\u00e9s \u00bb<\/em> (ceux qui b\u00e9n\u00e9ficieraient de la m\u00e9tropolisation), tandis que la France p\u00e9riph\u00e9rique est compos\u00e9e pour les trois quarts de <em>\u00ab populaires\/fragiles \u00bb<\/em> qui ne b\u00e9n\u00e9ficient pas des retomb\u00e9es de la m\u00e9tropolisation et de la mondialisation.<\/p>\n<p>On peut discuter des instruments de mesure, des d\u00e9coupages statistiques et g\u00e9ographiques. Mais Guilluy s\u2019installe pour l\u2019essentiel dans l\u2019univers bien connu des in\u00e9galit\u00e9s socio-territoriales. Le probl\u00e8me vient quand l\u2019auteur tire de ses chiffres une interpr\u00e9tation de l\u2019\u00e9volution sociale et une m\u00e9thode d\u2019action sur le social. Son id\u00e9e centrale peut se r\u00e9sumer en cinq points : il y a d\u00e9sormais deux France qui s\u2019opposent ; le vrai <em>\u00ab peuple \u00bb<\/em> des d\u00e9favoris\u00e9s et des domin\u00e9s est avant tout dans la France p\u00e9riph\u00e9rique (et non dans la banlieue) ; la question culturelle de <em>\u00ab l\u2019identit\u00e9 \u00bb<\/em> est devenue la ligne de clivage fondamentale ; la surdit\u00e9 des <em>\u00ab \u00e9lites \u00bb<\/em> \u00e0 l\u2019\u00e9gard des cat\u00e9gories populaires alimente la coupure entre le bloc du <em>\u00ab syst\u00e8me \u00bb <\/em> (PS-UMP) et le bloc de <em>\u00ab l\u2019anti-syst\u00e8me \u00bb<\/em> (l\u2019abstention et le vote FN) ; la mont\u00e9e du Front national, comme celle de l\u2019abstention, est <em>\u00ab la preuve de l\u2019\u00e9mancipation par le bas d\u2019une part majoritaire de la population \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Cette logique ne doit pas \u00eatre amend\u00e9e : elle doit \u00eatre d\u00e9construite.<\/p>\n<p><strong><em>Une simplification id\u00e9ologique<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>1. L\u2019image des <em>\u00ab deux France \u00bb<\/em> est s\u00e9duisante mais inadapt\u00e9e. En fait elle renvoie \u00e0 une \u00e9tape d\u00e9pass\u00e9e de la dynamique sociale. Aux XIXe et XXe si\u00e8cles, la polarisation des richesses (accumulation de la richesse \u00e0 un p\u00f4le, de la pauvret\u00e9 \u00e0 un autre, explique Marx) fonctionne de fa\u00e7on presque &#8220;pure&#8221; sur le registre de l\u2019opposition du &#8220;centre&#8221; et de la &#8220;p\u00e9riph\u00e9rie&#8221;. \u00c0 la limite, cela donne l\u2019image-choc de Jean-Fran\u00e7ois Gravier en 1947 : <em>\u00ab Paris et le d\u00e9sert fran\u00e7ais \u00bb<\/em>. Le mod\u00e8le fonctionne \u00e0 toutes les \u00e9chelles : \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, c\u2019est l\u2019opposition des &#8220;d\u00e9velopp\u00e9s&#8221; et du &#8220;Tiers-monde&#8221; ou de &#8220;Nord&#8221; et du &#8220;Sud&#8221;.<\/p>\n<p>La dualit\u00e9 n\u2019est plus de mise. La polarit\u00e9 fonctionne certes, plus que jamais ; mais elle fonctionne \u00e0 toutes les \u00e9chelles de territoire sans exception, au Nord comme au Sud. L\u2019essentiel de la richesse mondiale reste concentr\u00e9e au Nord, mais il n\u2019y a plus &#8220;un&#8221; Nord et &#8220;un&#8221; Sud, mais &#8220;des&#8221; Nord et &#8220;des&#8221; Sud. Il n\u2019y a pas une France m\u00e9tropolitaine et une France p\u00e9riph\u00e9rique, mais une diversification croissante \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chacun des espaces, qu\u2019il soit m\u00e9tropolitain ou extra-m\u00e9tropolitain. Pas &#8220;une&#8221; mais &#8220;des&#8221; France, m\u00e9tropolitaine comme p\u00e9riph\u00e9rique, rurale et p\u00e9riurbaine comme urbaine. La volont\u00e9 de simplification op\u00e9r\u00e9e par le g\u00e9ographe n\u2019est pas fausse de fa\u00e7on absolue ; mais elle proc\u00e8de d\u2019un parti-pris id\u00e9ologique, davantage que d\u2019une mod\u00e9lisation scientifique.<\/p>\n<p>L\u2019essentiel de la richesse et des opportunit\u00e9s sociales est concentr\u00e9e dans la m\u00e9tropole, mais cela n\u2019implique pas qu\u2019elle y est \u00e9galement distribu\u00e9e. Le fait que la Seine-Saint-Denis est situ\u00e9e au c\u0153ur de la m\u00e9tropole offre \u00e0 ses habitants des opportunit\u00e9s que n\u2019ont pas les classes populaires des espaces non-m\u00e9tropolitains ; il n\u2019en reste pas moins que ce d\u00e9partement concentre des masses inadmissibles de population pauvre et d\u00e9laiss\u00e9e. La pression du foncier, celle de l\u2019endettement des m\u00e9nages (pour acc\u00e9der \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9) et la d\u00e9gradation massive de l\u2019habitat dit <em>\u00ab social \u00bb<\/em> ont rel\u00e9gu\u00e9 une part importante des classes populaires vers la p\u00e9riph\u00e9rie de plus en plus lointaine. Mais ce n\u2019est pas pour autant que ces territoires de lointaine p\u00e9riph\u00e9rie sont devenus des territoires populaires, ni m\u00eame des territoires o\u00f9 les couches populaires donnent le ton. Guilluy cite les &#8220;Bonnets rouges&#8221; bretons comme exemple de la r\u00e9action interclassiste de la France &#8220;du bas&#8221;. Peut-on dire pour autant que les &#8220;Bonnets rouges&#8221; sont un mouvement pleinement populaire du bas en haut, des manifestants jusqu\u2019aux figures de proue ?<\/p>\n<p><strong><em>Le fantasme de l&#8217;immobilit\u00e9<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>2. L\u2019argumentation de Guilluy repose sur un glissement, d\u2019abord imperceptible, puis massif. Au d\u00e9part est la mondialisation. Non pas la &#8220;mondialit\u00e9&#8221;, cette interconnexion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qui fait de nos destins individuels un devenir collectif, mais la &#8220;mondialisation&#8221;, c\u2019est-\u00e0-dire la mani\u00e8re capitaliste de g\u00e9rer cette mondialit\u00e9. Or ladite mondialisation est avant tout de nature \u00e9conomico-sociale. Mais tr\u00e8s vite, on passe du d\u00e9terminant \u00e9conomique \u00e0 un autre qui ne l\u2019est pas. La mondialisation, nous dit Guilluy, c\u2019est le <em>\u00ab multiculturalisme \u00bb<\/em> et le <em>\u00ab communautarisme \u00bb.<\/em> Que l\u2019on superpose les deux termes est en soi discutable : le premier prend acte de la diversit\u00e9 sans laquelle le &#8220;genre humain&#8221; est une abstraction ; le second indique le d\u00e9sir d\u2019enfermer la diversit\u00e9 dans le cloisonnement des groupes. On pourrait se dire que la tentation <em>\u00ab communautariste \u00bb<\/em> n\u2019est qu\u2019une r\u00e9action de d\u00e9fense de groupes qui, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, se sentent d\u00e9poss\u00e9d\u00e9es par l\u2019universalisation de la marchandise.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas ce que nous dit Guilluy. Pour lui, le communautarisme n\u2019est pas un effet pervers de la mondialisation, mais le r\u00e9sultat d\u2019un projet multiculturaliste concert\u00e9 des <em>\u00ab \u00e9lites \u00bb<\/em>. Ce sont elles qui ont organis\u00e9 la pression des flux migratoires, qui ont install\u00e9 les immigr\u00e9s dans les couronnes les plus proches du centre m\u00e9tropolitain et qui ont exil\u00e9 les fractions les plus anciennes, les plus <em>\u00ab nationales \u00bb<\/em> vers les lointaines p\u00e9riph\u00e9ries. D\u00e8s lors, les couches domin\u00e9es, mises \u00e0 l&#8217;\u00e9cart et d\u00e9nigr\u00e9es, mettent au c\u0153ur de leurs attentes la question de l&#8217;identit\u00e9. D\u00e8s lors, toujours selon Guilluy, s\u2019installe une bipolarisation des attitudes, traversant les groupes sociaux, sur l\u2019axe de l\u2019identit\u00e9 : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les <em>\u00ab multiculturalistes \u00bb<\/em> de tout poil, lib\u00e9raux convaincus, <em>\u00ab bobos \u00bb<\/em> socialistes, gauchistes culturels et communautaristes musulmans ; de l\u2019autre, les cat\u00e9gories populaires rel\u00e9gu\u00e9es, que l\u2019immigration voue \u00e0 la <em>\u00ab minorit\u00e9 \u00bb<\/em>, qui se dressent contre le<em> \u00ab mod\u00e8le dominant \u00bb<\/em> et qui annoncent l\u2019\u00e9mergence d\u2019un<em> \u00ab mod\u00e8le alternatif \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que la machine Guilluy s\u2019emballe. Quel est ce mod\u00e8le alternatif ? Il est simple \u00e0 \u00e9noncer. \u00c0 la base du mod\u00e8le multiculturel se trouvent la mondialisation des \u00e9changes, la mont\u00e9e des flux mat\u00e9riels, immat\u00e9riels et humains, la valorisation de la mobilit\u00e9. \u00c0 ce vertige de la mobilit\u00e9, le <em>\u00ab peuple \u00bb<\/em> de la<em> \u00ab France p\u00e9riph\u00e9rique \u00bb<\/em> oppose les vertus de l\u2019immobilit\u00e9. Au-del\u00e0 de la simple<em> \u00ab relocalisation \u00bb<\/em> (projet qui n\u2019a vraiment rien d\u2019absurde au demeurant), Guilluy pr\u00f4ne le retour du<em> \u00ab village \u00bb<\/em> et de la s\u00e9dentarit\u00e9 comme mod\u00e8le <em>\u00ab universel \u00bb<\/em> de l\u2019\u00e9quilibre social. Entre 1940 et 1940, le chef d\u2019un \u00c9tat qui osait se dire <em>\u00ab fran\u00e7ais \u00bb,<\/em> aimait \u00e0 dire que \u00ab<em> la terre, elle, ne ment pas \u00bb<\/em>. Guilluy sait assez d\u2019histoire pour ne pas vouloir aller jusque-l\u00e0. Mais si l\u2019on additionne la critique de l\u2019immigration (le grand probl\u00e8me de la France contemporaine, nous dit-il), le refus du multiculturalisme qui implique la valorisation d\u2019une culture dominante, f\u00fbt-elle par\u00e9e des atours de <em>\u00ab l\u2019universel \u00bb<\/em> et l\u2019hymne \u00e0 la s\u00e9dentarit\u00e9, on se trouve devant une coh\u00e9rence qui fait peur. Guilluy, Mich\u00e9a, Finkelkraut : qui trouvera-t-on au bout de la cha\u00eene de <em>\u00ab l\u2019identit\u00e9 \u00bb<\/em> ?<\/p>\n<p><strong><em>Le bon peuple et le mauvais peuple<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>3. G\u00e9ographiquement, l\u2019argumentation de Guilluy fonctionne sur un registre binaire. Mais socialement elle est construite sur un rythme ternaire. Il y a en effet trois groupes dans cette nouvelle g\u00e9ographie sociale : les \u00e9lites int\u00e9gr\u00e9es de la mondialisation et de la m\u00e9tropolisation ; les populations immigr\u00e9es de la banlieue, qui b\u00e9n\u00e9ficient des miettes de la m\u00e9tropolisation auxquelles elles sont directement connect\u00e9es ; les populations des <em>\u00ab natifs \u00bb<\/em> populaires qui sont mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart et qui bousculent le <em>\u00ab syst\u00e8me \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>On pouvait s\u2019attendre \u00e0 ce que Guilluy prenne le parti de la recomposition du <em>\u00ab peuple \u00bb<\/em> face aux <em>\u00ab \u00e9lites \u00bb<\/em>. On avait tort, car si les \u00e9lites sont globalement mauvaises (les <em>\u00ab bobos \u00bb<\/em> et leurs alli\u00e9s gauchistes), il y a le bon peuple et le mauvais. Le premier, attach\u00e9 \u00e0 la terre, incarne l\u2019avenir ; l\u2019autre, m\u00e9taphore de la mobilit\u00e9 et du m\u00e9lange, doit \u00eatre remis \u00e0 sa place, qui ne peut \u00eatre que minoritaire et domin\u00e9e. Le clivage n\u2019est plus un clivage de classe, autour de projet de soci\u00e9t\u00e9 opposant dominants et domin\u00e9s, oppresseurs et opprim\u00e9s. Il traverse les cat\u00e9gories populaires elles-m\u00eames, autour d\u2019un clivage qui n\u2019est plus celui de l\u2019\u00e9galit\u00e9 (fondateur du dualisme de la gauche et de la droite), mais celui de l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p>Qui lit l\u2019ouvrage de Guilluy sera frapp\u00e9 par une curiosit\u00e9 linguistique : l\u2019auteur d\u00e9cortique les in\u00e9galit\u00e9s (au pluriel), mais il ne s\u2019int\u00e9resse ni \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation (une fois) ni \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 (six fois, dont trois fois associ\u00e9s \u00e0 des items qui la d\u00e9valorisent : <em>\u00ab la promotion du concept de diversit\u00e9 sous couvert d\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00bb, \u00ab l\u2019ABC de l\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00bb<\/em>). Guilluy ne croit plus \u00e0 la gauche ? Normal : il ne s\u2019int\u00e9resse plus \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9. Ce dont il r\u00eave, ce n\u2019est pas de Fran\u00e7ais \u00e9gaux et solidaires, mais de Fran\u00e7ais s\u00e9dentaires, dans des<em> \u00ab villages \u00bb<\/em> qui ne sont pas les villages r\u00e9els (o\u00f9 en est le travail paysan qui les fondait ?), mais le lieu symbolique ferm\u00e9 d\u2019un groupe social r\u00e9uni par une culture protectrice et uniforme.<\/p>\n<p>Guilluy, en fait, ne s\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9. Ce n\u2019est pas la combativit\u00e9 populaire qu\u2019il attise, mais le ressentiment. Comme si, historiquement, le ressentiment n\u2019\u00e9tait pas la porte ouverte aux plus grandes r\u00e9gressions sociales, morales et politiques. Guilluy veut, en \u00e9voquant sa France p\u00e9riph\u00e9rique, tourner le regard vers des espaces abandonn\u00e9es et ignor\u00e9s. Le vouloir est louable. Mais pour valoriser cet espace, il d\u00e9valorise cet autre espace rest\u00e9 populaire (et massivement populaire) qui est celui de la banlieue. Et ce faisant, il oublie l\u2019histoire. Car au fond, dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle, qu\u2019\u00e9tait la banlieue sinon cet espac\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9, abandonn\u00e9, sous-\u00e9quip\u00e9, m\u00e9pris\u00e9 (le <em>\u00ab Far West fran\u00e7ais \u00bb<\/em>). Qu\u2019est-ce qui a permis \u00e0 cet espace d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019opprobre ? L\u2019exaltation du ressentiment banlieusard ? C\u2019est la conjonction de la lutte sociale, du grand r\u00eave de l\u2019\u00e9galit\u00e9 et de la mobilisation politique d\u2019une gauche bien \u00e0 gauche qui a fait que, par la conqu\u00eate des statuts et de la dignit\u00e9, le monde ouvrier n\u2019a plus \u00e9t\u00e9 tenu pour le barbare campant au porte de la cit\u00e9 et que la banlieue est devenue une composante de l\u2019urbanit\u00e9 et pas une excroissance mena\u00e7ante.<\/p>\n<p>L\u2019horizon de l\u2019\u00e9galit\u00e9 estomp\u00e9, il reste\u2026 le Front national. Voil\u00e0, selon Guilluy, le parti par excellence des nouvelles classes populaires. Qu\u2019une part non n\u00e9gligeable des ouvriers et des employ\u00e9s votent Front national est h\u00e9las une r\u00e9alit\u00e9. Mais la majorit\u00e9 des cat\u00e9gories populaires se portent pour l\u2019instant sur l\u2019abstention. Et le vote FN est nourri majoritairement par des cat\u00e9gories ais\u00e9es, aussi bien du c\u00f4t\u00e9 de la France p\u00e9riph\u00e9rique que du c\u00f4t\u00e9 de la France m\u00e9tropolitaine.<\/p>\n<p>Gully \u00e9tablit non sans raison un parall\u00e8le entre le sentiment d\u2019abandon des cat\u00e9gories populaires et la faible repr\u00e9sentation populaire dans les appareils des partis dits <em>\u00ab de l\u2019\u00e9lite \u00bb<\/em>. Mais l\u2019encadrement du FN est-il populaire ? Le raisonnement de l\u2019auteur se garde de creuser la question. L\u00e0 encore, l\u2019oubli de l\u2019histoire est bien utile : le nazisme a s\u00e9duit les ouvriers ; ce n\u2019est pas pour autant que l\u2019encadrement du parti et de l\u2019\u00c9tat nazis faisaient la part belle aux cat\u00e9gories populaires.<\/p>\n<p><strong><em><br \/>\nL&#8217;identit\u00e9 contre l&#8217;\u00e9galit\u00e9<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>4. C\u2019est en cela que, si dans le propos de Guilluy tout n\u2019est pas \u00e0 rejeter en bloc, la coh\u00e9rence de son propos ne peut \u00eatre accept\u00e9e. Tout se passe comme si son propos se condensait dans le double refus de la m\u00e9tropolisation et de la mondialisation : transf\u00e9rer la norme sociale du centre vers la p\u00e9riph\u00e9rie, ce qui revient \u00e0 nier la m\u00e9tropolisation ; casser la mondialisation par la cl\u00f4ture des <em>\u00ab villages \u00bb<\/em>. Mais si la m\u00e9tropolisation s\u2019\u00e9tend, ce n\u2019est pas d\u2019abord parce que le capital financier a d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019elle serait la norme urbaine. C\u2019est au contraire parce que la m\u00e9tropole concentre les r\u00e9seaux et les \u00e9changes qu\u2019elle est devenue un enjeu majeur de la dynamique \u00e9conomique. Est-ce la m\u00e9tropolisation qui est en cause, ou le fait que le capitalisme transforme la centralit\u00e9 en monopole et fait de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 le ressort de la cr\u00e9ativit\u00e9, au prix de la polarit\u00e9 de tous les espaces, centres comme p\u00e9riph\u00e9ries ? Est-ce la mondialit\u00e9 du d\u00e9veloppement humain qui est \u00e0 condamner, o\u00f9 le fait que les forces dominantes condamnent \u00e0 ne vivre la mondialit\u00e9 sur le double registre de la concurrence et de la gouvernance ?<\/p>\n<p>Le propos de Guilluy est ouvertement politique. Il existe, dit-il, une France oubli\u00e9e et m\u00e9pris\u00e9e, comme l\u2019\u00e9tait le peuple ouvrier des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents. L\u2019objectif est d\u2019aider \u00e0 ce que, par la conscience de sa place, cette France devienne un acteur politique capable d\u2019imposer ses normes. Mais tout combat pour un avenir est aussi un combat contre les forces qui le contredisent. Or la mani\u00e8re floue dont Guilluy d\u00e9signe l\u2019adversaire l\u00e9gitime toutes les simplifications. De m\u00eame que le <em>\u00ab capitaliste \u00bb<\/em> \u00e9tait l\u2019ennemi de <em>\u00ab l\u2019ouvrier \u00bb,<\/em> comment ne peut-on en conclure que l\u2019adversaire de la France <em>\u00ab p\u00e9riph\u00e9rique \u00bb<\/em> est la <em>\u00ab France m\u00e9tropolitaine \u00bb<\/em>. Mais ce faisant, Guilluy produit une division accentu\u00e9e de classes populaires d\u00e9j\u00e0 bien atomis\u00e9es.<\/p>\n<p>Et c\u2019est l\u00e0 que se dessine la grande bifurcation, qui ne conduit pas Guilluy du c\u00f4t\u00e9 de la gauche, mais du c\u00f4t\u00e9 de son exact oppos\u00e9. Faut-il diviser un peu plus le peuple sociologique ou, au contraire, faut-il promouvoir toutes les cat\u00e9gories populaires en peuple politique rassembl\u00e9, capable de porter un projet de soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9 non sur la cl\u00f4ture et l\u2019autochtonie, mais sur l\u2019\u00e9change et la mise en commun ? Et pour que le peuple devienne acteur historique, quelle est la m\u00e9diation symbolique la plus forte, l\u2019identit\u00e9 ou l\u2019\u00e9galit\u00e9 ? L\u2019identit\u00e9 est un pi\u00e8ge : elle rassure en apparence ; en r\u00e9alit\u00e9, elle enferme. L\u2019identit\u00e9 se d\u00e9cr\u00e8te, elle est assign\u00e9e, elle se met en cartes. La construction des personnes est un processus d\u2019identification, pas la soumission \u00e0 une identit\u00e9. Or l\u2019identification est un acte volontaire, inscrit dans des trajectoires sociales, ethniques, familiales. L\u2019identification des personnes se fait par la combinaison d\u2019appartenances multiples. Toutefois, la libert\u00e9 implique que chacun se d\u00e9finisse par la combinaison de ses appartenances possibles, sans qu\u2019aucune ne soit a priori consid\u00e9r\u00e9e comme plus structurante que d\u2019autres. L\u2019enfermement dans une appartenance unique ou prioritaire est la voie ouverte vers le repliement communautaire, au rapport des forces, au conflit des <em>\u00ab communaut\u00e9s \u00bb,<\/em> au nom de la n\u00e9cessaire protection de leur <em>\u00ab identit\u00e9 \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p><strong><em>L&#8217;\u00e9galit\u00e9 et la d\u00e9mocratie, pas le ressentiment<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>On dit parfois que, face au rouleau compresseur de l\u2019identit\u00e9, le temps est venu de revenir aux d\u00e9terminations de classe. Et il est vrai que, comme d\u2019autres, Guilluy cherche en dehors des clivages de statut les vecteurs d\u2019une union mythique o\u00f9, \u00e0 rebours des rapprochements &#8220;de classe&#8221;, le ressentiment du &#8220;peuple&#8221; finit par \u00eatre le seul ferment d\u2019unification. Paradoxalement, il rejoint par cette m\u00e9thode ceux-l\u00e0 m\u00eames dont il se veut le grand pourfendeur. Guilluy et l\u2019une de ses b\u00eates noires, le think tank Terra Nova, s\u2019accordent ainsi sur le primat de l\u2019enjeu &#8220;culturel&#8221;, l\u2019un pour pr\u00f4ner le projet de la s\u00e9dentarisation qui cloisonne, l\u2019autre pour am\u00e9nager le mod\u00e8le lib\u00e9ral de la flexibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais on ne r\u00e9pondra pas \u00e0 cette d\u00e9rive par un &#8220;retour aux fondamentaux \u00e9conomiques&#8221;. Le &#8220;point de vue de classe&#8221;, moins que jamais, ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 un d\u00e9terminisme \u00e9conomique. Ce qui fonde un groupe en classe n\u2019est pas dans sa seule situation objective, mais dans le projet de soci\u00e9t\u00e9 que la classe, de fa\u00e7on plus ou moins consciente et formalis\u00e9e, met au centre de son action. Il ne s\u2019agit donc pas de nier la dimension culturelle du conflit, mais d\u2019en d\u00e9placer les pivots. La diversit\u00e9 des appartenances est la condition premi\u00e8re de l\u2019\u00e9laboration du commun \u2013 il n\u2019y a pas de &#8220;commun&#8221; l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a que de &#8220;l\u2019unique&#8221;. Mais la question centrale n\u2019est pas alors celle des &#8220;identit\u00e9s&#8221; qui s\u2019opposent, mais celle des principes fondamentaux d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui fait de la libre association des individus libres, autonomes et \u00e9gaux le principe moteur de l\u2019\u00e9quilibre social et de la cr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n<p>Auquel cas, on n\u2019objectera pas \u00e0 Guilluy et \u00e0 Terra Nova leur focalisation sur le &#8220;culturel&#8221;, mais la mani\u00e8re dont ils le font fonctionner. Dans les deux cas, les grandes absentes sont l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la d\u00e9mocratie. Les penser aujourd\u2019hui ne se fait pas en r\u00e9p\u00e9tant les mots et les pratiques du pass\u00e9 ; mais il n\u2019est pas d\u2019innovation v\u00e9ritable qui ne fasse pas de ces mots son alpha et son om\u00e9ga.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8073 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/guilluy-home-6e1.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/guilluy-home-6e1-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"guilluy-home.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les th\u00e8ses du g\u00e9ographe Christophe Guilluy s\u00e9duisent de nombreux m\u00e9dias et intellectuels de gauche au motif de leur caract\u00e8re iconoclaste. 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