{"id":8061,"date":"2014-11-18T14:57:20","date_gmt":"2014-11-18T13:57:20","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/1749-la-chanson-populaire-arme-de8061\/"},"modified":"2023-06-23T23:18:12","modified_gmt":"2023-06-23T21:18:12","slug":"1749-la-chanson-populaire-arme-de8061","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8061","title":{"rendered":"1749 : la chanson populaire, arme de communication r\u00e9volutionnaire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Avec l&#8217;\u00e9trange &#8220;Affaire des Quatorze&#8221;, l&#8217;historien Robert Darnton relate la naissance de l&#8217;espace public qui rendit pensable la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Et ouvre le chantier d&#8217;une histoire politique des techniques de communication, bien avant Internet. <\/p>\n<p><em>\u00ab Faire chanter l&#8217;histoire \u00bb <\/em> : c&#8217;est l\u00e0 le pari un peu fou, d\u00e9mesur\u00e9, que s&#8217;est lanc\u00e9 Robert Darnton dans son dernier, et peut \u00eatre plus beau livre \u00e0 ce jour. Le grand historien am\u00e9ricain, sp\u00e9cialiste de l&#8217;histoire du livre et du 18e si\u00e8cle, revient en effet avec un brio, une virtuosit\u00e9 \u00e9poustouflante sur une \u00e9trange affaire : l&#8217;Affaire dite &#8220;des Quatorze&#8221;. <\/p>\n<p><strong><em>La sexualit\u00e9 de la Pompadour comme d\u00e9tonateur<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Au printemps 1749, le lieutenant g\u00e9n\u00e9ral de Police de Paris re\u00e7oit l&#8217;ordre de d\u00e9terminer la provenance d&#8217;une ode populaire, attentant \u00e0 l&#8217;honneur de Louis XV et de Mme de Pompadour, sa ma\u00eetresse. L&#8217;affaire, qui eut pu rester une simple affaire de police, fait alors grand bruit. Non seulement parce que, apr\u00e8s que la police ait lanc\u00e9 informateurs et &#8220;mouches&#8221; \u00e0 travers tout Paris, pas moins de quatorze personnes (des clercs, des pr\u00eatres, des \u00e9tudiants) furent jet\u00e9s dans les ge\u00f4les de la Bastille. Mais aussi parce que l&#8217;enqu\u00eate d\u00e9termina que l&#8217;un des vers de cette ode, qui en constituait la pointe la plus ac\u00e9r\u00e9e et raillait la sexualit\u00e9 de Mme de Pompadour, ne pouvait avoir pour origine qu&#8217;une indiscr\u00e9tion de Maurepas, le ministre favori du roi dont elle entra\u00eena, sur le champ, la chute politique. <\/p>\n<p>Pourtant, comme le demande Darnton, pourquoi cette affaire, au-del\u00e0 de sa dimension polici\u00e8re et politique, fit-elle autant sensation ? C&#8217;est qu&#8217;elle r\u00e9v\u00e9la, aux yeux du roi, de ses ministres, de sa police, de la cour et de ce qu&#8217;on n&#8217;appelait pas encore l&#8217;opinion, un immense r\u00e9seau de communication qui fragilisait l&#8217;ordre monarchique. Pr\u00e9cis\u00e9ment, elle faisait entrer sur la sc\u00e8ne de l&#8217;histoire ce qu&#8217;on commen\u00e7a alors seulement \u00e0 appeler, officiellement, du nom de &#8220;public&#8221; (comme le d\u00e9montre Darnton en produisant des archives absolument convaincantes). Et, avec le public, pour la premi\u00e8re fois, ses verdicts tranchants, ses sentiments, ses r\u00e9voltes, ses col\u00e8res parfois. <\/p>\n<p>Comme l&#8217;\u00e9crit Darnton, au moyen de ces chansons populaires, les Fran\u00e7ais pouvaient alors se faire entendre <em>\u00ab dans les recoins les mieux cach\u00e9s de Versailles \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p><strong><em>L&#8217;arme de la chanson populaire<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>C&#8217;est aussi que cette affaire faisait \u00e9galement appara\u00eetre aux yeux de tous l&#8217;\u00e9mergence, terrifiante pour le pouvoir, d&#8217;un &#8220;espace public&#8221;. Produit de mille et une petites interactions de communication \u00e9crites, mais aussi et surtout orales, cet espace devenait difficilement ma\u00eetrisable pour le pouvoir et sa police. <\/p>\n<p>Car il ne faut pas s&#8217;imaginer, comme le rappelle Darnton que, parce que nous ne disposons plus que de quelques traces \u00e9crites de ces odes et chansons, les classes populaires, certes analphab\u00e8tes dans leur grande majorit\u00e9, ne disposaient pas de techniques de communication tout \u00e0 fait sophistiqu\u00e9es. Et en effet, en reconstituant les po\u00e8mes, les chansons et jusqu&#8217;aux airs qui fa\u00e7onnaient ces odes contestataires, en parcourant les pistes que la police suivit pour interpeller des individus les uns apr\u00e8s les autres, Darnton, dans un livre d&#8217;histoire qui s&#8217;apparente alors, selon ses propres mots, \u00e0 un <em>\u00ab roman policier \u00bb<\/em> et m\u00eame un <em>\u00ab cabaret \u00e9lectronique \u00bb<\/em>, met \u00e0 jour les r\u00e9seaux de communication orale qui, \u00e0 travers d\u00eeners \u00e0 la cour, cabarets ou tavernes populaires, recouvraient tout Paris, et rendaient possible la circulation de l&#8217;information dans une soci\u00e9t\u00e9 en grande partie analphab\u00e8te. <\/p>\n<p>Redoutable arme de communication, en effet, que la chanson populaire. Form\u00e9e le plus souvent sur le sch\u00e9ma de la vieille ballade fran\u00e7aise, a-b-a-b-c-c, la versification fonctionnait comme un moyen mn\u00e9motechnique, mais aussi comme un potentiel de variation, de transformation, dont les refrains permettaient autant d&#8217;improvisations irr\u00e9v\u00e9rencieuses sur la personne du roi, sa suppos\u00e9e immoralit\u00e9. Et si certains des vers \u00e9taient d&#8217;abord le fait d&#8217;un jeu de pouvoir entre le Roi et la Cour, entre Mme de Pompadour et les ministres, ces vers, une fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, transform\u00e9s, diffus\u00e9s dans toute la soci\u00e9t\u00e9 par le g\u00e9nie oral des classes et des chansons populaires, commenc\u00e8rent \u00e0 \u00e9branler et saper l&#8217;autorit\u00e9 du pouvoir royal, la croyance spontan\u00e9e en son infaillibilit\u00e9 et sa bont\u00e9 &#8220;naturelles&#8221;.<\/p>\n<p><strong><em>La naissance de l&#8217;espace public<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Bien entendu, Robert Darnton n&#8217;entend pas n\u00e9gliger, ici, les raisons mat\u00e9rielles, notamment \u00e9conomiques, qui port\u00e8rent l&#8217;opinion publique \u00e0 contester le pouvoir royal ; la lev\u00e9e d&#8217;un nouvel imp\u00f4t (le vingti\u00e8me) est d&#8217;ailleurs l&#8217;un des objets r\u00e9currents de ces chansons. Pas plus qu&#8217;il n&#8217;omet le travail id\u00e9ologique des &#8220;philosophes&#8221;, ou des h\u00e9r\u00e9sies religieuses qui avaient cours dans l&#8217;esprit du public. Darnton ne manque pas d&#8217;\u00e9voquer la proximit\u00e9 des &#8220;chansonniers &#8221; avec  Diderot ou les milieux jans\u00e9nistes. Simplement, l&#8217;historien entend d\u00e9gager un objet original : la naissance de l&#8217;opinion publique, ou de ce qu&#8217;il conviendrait plut\u00f4t d\u2019appeler l&#8217;espace public, qui rend <em>\u00ab pensable \u00bb<\/em>, pour reprendre le mot de son vieux complice Roger Chartier, la R\u00e9volution fran\u00e7aise. <\/p>\n<p>Cet espace public, lieu de mille diff\u00e9rends, d&#8217;alliances divergentes qui vont se faisant et ce d\u00e9faisant (le peuple et la Cour contre le Roi, le peuple contre la Cour et le Roi), \u00e0 la fois irr\u00e9ductible \u00e0 une constitution en termes de classes, et \u00e0 une structuration en termes d&#8217;id\u00e9es ou de discours, n&#8217;est certes pas la cause de la R\u00e9volution ; mais il l&#8217;a rendu possible dans les cerveaux et les pratiques populaires [[<em>Les origines culturelles de la R\u00e9volution Fran\u00e7aise<\/em>, de Roger Chartier, Point-Seuil. On peut aussi penser au beau t\u00e9l\u00e9film <em>1788<\/em>, de Maurice Failevic, qui met en lumi\u00e8re le r\u00f4le des colporteurs \u00e0 la veille de la R\u00e9volution Fran\u00e7aise. Les colporteurs diffus\u00e8rent dans les campagnes les plus lointaines po\u00e8mes et chansons populaires dont, notamment, <em>La Carmagnole<\/em>.]]. <\/p>\n<p>Autrement dit, Robert Darnton oppose \u00e0 la fois \u00e0 Marx, Habermas ou m\u00eame Foucault, l&#8217;histoire de la naissance d&#8217;un espace public, lieu original de pratiques et de techniques de communication conflictuelles. Et ouvre \u2013 en d\u00e9bordant son propre projet originel, qui s&#8217;en tenait jusqu&#8217;ici \u00e0 l&#8217;histoire des livres et des textes \u2013  le chantier d&#8217;une histoire politique des techniques de communication, dont l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;Internet, ses enjeux politiques contemporains \u00e9vidents, ne sont que la forme la plus r\u00e9cente. Histoire, pour nous certes, \u00e0 n&#8217;en pas douter, \u00e0 nouveau br\u00fblante, et qu&#8217;il convient donc de se r\u00e9approprier. En lisant, par exemple, ce livre en tout point magnifique.<\/p>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8061 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/darnton-quatorze-livre-e52.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/darnton-quatorze-livre-e52-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"darnton-quatorze-livre.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec l&#8217;\u00e9trange &#8220;Affaire des Quatorze&#8221;, l&#8217;historien Robert Darnton relate la naissance de l&#8217;espace public qui rendit pensable la R\u00e9volution fran\u00e7aise. 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