{"id":804,"date":"2003-04-06T15:48:00","date_gmt":"2003-04-06T13:48:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/philosophie804\/"},"modified":"2023-07-03T15:00:36","modified_gmt":"2023-07-03T13:00:36","slug":"philosophie804","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=804","title":{"rendered":"Philosophie"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Ce texte a \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9 le 4 octobre 1997 par Lucien S\u00e8ve, dans le cadre d&#8217;un colloque d&#8217;Actuel Marx consacr\u00e9 \u00e0 &#8221; la question du socialisme aujourd&#8217;hui &#8220;. Il propose une mise en coh\u00e9rence th\u00e9orique de la &#8221; vis\u00e9e communiste &#8220;, nourrie des contradictions et r\u00e9flexions que le mouvement de notre r\u00e9alit\u00e9 a fait na\u00eetre parmi tous les acteurs de l&#8217;\u00e9mancipation humaine. Compte tenu de l&#8217;int\u00e9r\u00eat exceptionnel de cette contribution, et avec l&#8217;aimable autorisation d&#8217;Actuel Marx, nous avons jug\u00e9 utile de la publier int\u00e9gralement. Puisse-t-elle contribuer au plus large d\u00e9bat collectif dont chacun sent bien l&#8217;actuelle n\u00e9cessit\u00e9. <\/p>\n<p>Pour qui persiste \u00e0 viser en pens\u00e9e et en acte un au-del\u00e0 du capitalisme, le r\u00e9cent d\u00e9bat sur les privatisation est un s\u00e9v\u00e8re rappel du point o\u00f9 nous en sommes: une d\u00e9cennie bient\u00f4t apr\u00e8s l&#8217;effondrement de ce qu&#8217;il \u00e9tait convenu d&#8217;appeler le socialisme r\u00e9el, il y a loin encore jusqu&#8217;\u00e0 une reconstruction dans les esprits de quelque socialisme id\u00e9el selon des vues tant soit peu communes. On a, par exemple, pu lire ces derni\u00e8res semaines \u00e0 propos d&#8217;Air France les points de vues de deux hommes de gauche \u00e0 maints \u00e9gards tr\u00e8s proches, Charles Fiterman et Anicet Le Pors. Le premier tient pour urgente une d\u00e9s\u00e9tatisation pouvant inclure l&#8217;ouverture du capital \u00e0 des entreprises ou personnes priv\u00e9es sans n\u00e9cessairement s&#8217;arr\u00eater au seuil, illusoire \u00e0 ses yeux, de 51% de parts \u00e0 l&#8217;Etat; il y a l\u00e0 selon lui un imp\u00e9ratif du d\u00e9veloppement \u00e0 notre \u00e9poque (le Monde, 12\/9\/97). Le second soutient au contraire que l&#8217;appropriation publique est ce qui combine le mieux efficacit\u00e9 \u00e9conomique et utilit\u00e9 sociale et y voir d&#8217;ailleurs bien plus qu&#8217;un simple moyen: un \u00e9l\u00e9ment constitutif de la dignit\u00e9 du citoyen (le Monde, 17\/9\/97). Que les Fran\u00e7ais en leur ensemble soient eux-m\u00eames partag\u00e9s &#8211; un sondage BVA de juin dernier montrait qu&#8217;en tr\u00e8s gros un sur trois est partisan de la privatisation, un autre du maintien de la propri\u00e9t\u00e9 publique et le troisi\u00e8me d&#8217;une solution mixte -, cela se comprend: sur cette question si complexe, presque rien n&#8217;est fait pour favoriser dans le pays l&#8217;information sinc\u00e8re et l&#8217;entente r\u00e9fl\u00e9chie. Mais que des politiques hautement avertis ayant \u00e0 peu pr\u00e8s m\u00eame culture et m\u00eame histoire divergent \u00e0 ce point en cette affaire primordiale ne peut nous laisser aucune illusion: la route est longue encore qui doit conduire, dans la diversit\u00e9 f\u00e9conde des approches, \u00e0 une suffisante communaut\u00e9 des projets pour que trouvent coh\u00e9rence une perspective historique et un mouvement politique renouvel\u00e9s de d\u00e9passement du capitalisme.<\/p>\n<p>Quel type de propri\u00e9t\u00e9 pour les moyens de production et d&#8217;\u00e9change ? Donn\u00e9e hier pour archa\u00efque et aujourd&#8217;hui \u00e0 nouveau aigu\u00eb, cette question-bateau est \u00e0 mon sens l&#8217;exemple m\u00eame de la question-pi\u00e8ge, non par ce qu&#8217;elle dit mais par ce qu&#8217;elle cache. Raison de plus pour la perquisitionner. La socialisation des moyens de production et d&#8217;\u00e9change \u00e9tait l&#8217;axiome du ci-devant &#8221; socialisme scientifique &#8221; tel qu&#8217;il a cristallis\u00e9 il y a un si\u00e8cle. Elle fut la transformation sociale d\u00e9cisive dont naquit le r\u00e9gime sovi\u00e9tique, l&#8217;espoir supr\u00eame des classes et nations prol\u00e9taires de tous les continents, mais aussi, traduite en \u00e9tatisation, la matrice g\u00e9n\u00e9rale du despotisme bureaucratique stalinien et, sous cette forme, le vice irr\u00e9m\u00e9diable qui conduisit \u00e0 tant de drames et, pour finir, \u00e0 l&#8217;\u00e9croulement d&#8217;un monde. Se situer sans faux-fuyant par rapport \u00e0 cette question nodale m&#8217;appara\u00eet comme l&#8217;une des mani\u00e8res oblig\u00e9es d&#8217;entrer dans le d\u00e9bat sur les &#8221; projets alternatifs contemporains&#8221;, selon l&#8217;intitul\u00e9 de notre atelier.<\/p>\n<p>Je m&#8217;y inscris ici, quant \u00e0 moi, en fonction d&#8217;un historique pr\u00e9cis des \u00e9changes auxquels j&#8217;ai pris part \u00e0 ce sujet. Lors de la s\u00e9ance finale du Congr\u00e8s Marx international, il y a deux ans, j&#8217;ai d\u00e9fendu l&#8217;id\u00e9e que ce qui est mort \u00e0 l&#8217;Est est proprement le socialisme, alors que conserve plus que jamais sa haute pertinence la vis\u00e9e communiste au sens fort que lui donnait Marx, sous condition de la repenser sans pusillanimit\u00e9 dans le contexte si neuf de notre \u00e9poque. Th\u00e8se estim\u00e9e int\u00e9ressante par plusieurs, et n\u00e9anmoins irrecevable avant tout autre examen \u00e0 leurs yeux si elle doit conduire \u00e0 d\u00e9cr\u00e9ter facultatif, voire caduc le principe m\u00eame de la socialisation des moyens de production &#8211; point qui a fait l&#8217;objet d&#8217;utiles \u00e9claircissements dans le cadre du s\u00e9minaire organis\u00e9 en 1996-1997 par Actuel Marx sur le socialisme. En r\u00e9sulte, il me semble, un \u00e9tat de la question moins \u00e9loign\u00e9 de ce que requerra le possible et souhaitable partage d&#8217;une m\u00eame perspective historique d&#8217;ensemble entre les partisans et artisans divers d&#8217;un d\u00e9passement effectif du capitalisme. A vous, en tout cas, de juger s&#8217;il en est bien ainsi.<\/p>\n<p> <strong> Propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production: un enjeu p\u00e9renne <\/strong><\/p>\n<p>Que la question du mode de propri\u00e9t\u00e9 des grands moyens de production et d&#8217;\u00e9change n&#8217;ait rien d&#8217;une vieille lune, il suffit pour s&#8217;en convaincre d&#8217;observer l&#8217;acharnement des grands d\u00e9tenteurs de capital \u00e0 se battre aujourd&#8217;hui m\u00eame sur tous les fronts, de l&#8217;\u00e9conomique \u00e0 l&#8217;id\u00e9ologique, pour faire de la g\u00e9n\u00e9ralisation maximale du statut priv\u00e9 l&#8217;ardente obligation de notre temps. On doutera \u00e0 bon droit qu&#8217;ils d\u00e9ploient tant d&#8217;efforts pour un tel objectif s&#8217;il \u00e9tait aussi obsol\u00e8te qu&#8217;on a beaucoup cherch\u00e9 \u00e0 nous le faire croire. Il n&#8217;est du reste pas difficile de ressaisir l&#8217;ampleur pour le moins triple de l&#8217;enjeu.<\/p>\n<p>1. Dans son r\u00e9cent livre, Reconstruire un pouvoir politique (la D\u00e9couverte, 1997), Philippe Herzog rapporte que, critiquant lors d&#8217;une discussion avec Alain Gomez, alors p.d.-g.de Thomson, les effets n\u00e9gatifs de sa gestion sur l&#8217;emploi, il s&#8217;attira aussit\u00f4t cette &#8221; r\u00e9ponse claire et nette: le but de la gestion (priv\u00e9e) n&#8217;est pas l&#8217;emploi mais le profit &#8221; (p.32). Rappel banal mais crucial: d\u00e9tenir comme bien priv\u00e9 le capital d&#8217;une entreprise, c&#8217;est \u00eatre en position de s&#8217;en approprier le profit comme de d\u00e9cider des salaires, donc de ma\u00eetriser la r\u00e9partition primaire des richesses cr\u00e9\u00e9es. Ce qui est d\u00e9j\u00e0 \u00e9norme.<\/p>\n<p>2. Mais, du m\u00eame coup, cela signifie bien davantage: c&#8217;est poss\u00e9der &#8211; la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e des uns ayant son direct envers dans la privation de propri\u00e9t\u00e9 des autres &#8211; un pouvoir d&#8217;essence monarchique sur la production m\u00eame, sur ses modalit\u00e9s, finalit\u00e9s et crit\u00e8res; c&#8217;est \u00eatre ma\u00eetre \u00e0 bord de la gestion \u00e9conomique et financi\u00e8re de vastes biens sociaux &#8211; ma\u00eetre apr\u00e8s Dieu, c&#8217;est-\u00e0-dire le march\u00e9 &#8211; dans un rapport de puissance qui, sauf suffisante contre puissance collective, l&#8217;emporte inexorablement sur tout Etat, sur tout droit, sur toute \u00e9thique: nous en avons exemple chaque jour et partout. L\u00e0 est le coeur de ce dont rena\u00eet sans cesse l&#8217;aspiration \u00e0 un au-del\u00e0 du capitalisme.<\/p>\n<p>3. D&#8217;autant qu&#8217;il y a plus encore: \u00e0 partir de l&#8217;\u00e9conomie s&#8217;affirme l&#8217;inlassable candidature de la rentabilit\u00e9 priv\u00e9e \u00e0 \u00eatre \u00e9rig\u00e9e en norme de toute gestion &#8211; sant\u00e9 comme enseignement, recherche aussi bien que cr\u00e9ation -, en mod\u00e8le universel de civilisation efficiente, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 en corroder de fa\u00e7on radicale toutes les valeurs jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9tendre d\u00e9terminer le prix d&#8217;une vie humaine ou de la plan\u00e8te Terre elle-m\u00eame. Ce totalitarisme-l\u00e0 n&#8217;est pas le moins gla\u00e7ant. A ces divers titres, toute vis\u00e9e \u00e9mancipatrice est vou\u00e9e au conflit frontal avec l&#8217;impudence du capital priv\u00e9, qu&#8217;il naisse dans la plus sauvage des rapines, comme aujourd&#8217;hui m\u00eame du Br\u00e9sil \u00e0 l&#8217;Indon\u00e9sie, ou qu&#8217;il prosp\u00e8re dans la biens\u00e9ance d\u00e9mocratique par l&#8217;arraisonnement sans phrase de la plus-value collectivement produite dont il est pour l&#8217;essentiel constitu\u00e9, ce qui rend manifeste la nature usurpatrice de son mode d&#8217;appropriation. Comme de plus le capital, sous le double effet des mutations technologiques qu&#8217;il acc\u00e9l\u00e8re et des contradictions nouvelles qui en r\u00e9sultent, est en proie \u00e0 une crise historique d&#8217;efficacit\u00e9 dont sa fuite en avant vers la mondialisation ne fait que g\u00e9n\u00e9raliser les ravages, nul doute que le d\u00e9passement de son principe m\u00eame ne soit la grande affaire \u00e0 l&#8217;ordre du jour du prochain si\u00e8cle. Que ce point soit donc bien clair: opposer comme je le fais \u00e0 une alternative socialiste de pauvre cr\u00e9dibilit\u00e9 une vis\u00e9e communiste de riche perspective, ce n&#8217;est en tout cas pas d\u00e9cr\u00e9ter forclose la question du mode de propri\u00e9t\u00e9 des grands moyens de production et d&#8217;\u00e9change, et, sans pr\u00e9juger de la solution \u00e0 y apporter en tel cas \u00e0 tel moment donn\u00e9s, ce n&#8217;est pas davantage m\u00e9sestimer les vastes m\u00e9rites potentiels d&#8217;une appropriation publique digne de ce nom. Mon point de vue critique &#8211; tr\u00e8s critique &#8211; en cette affaire consiste \u00e0 juger, comme on va voir, non pas du tout excessif le projet d&#8217;une socialisation r\u00e9elle mais indigente, prohibitivement indigente la croyance \u00e0 la vertu d\u00e9cisive d&#8217;un pur transfert de propri\u00e9t\u00e9 autour de quoi s&#8217;est construit, tr\u00e8s au-dessous de Marx, le concept traditionnel du socialisme.<\/p>\n<p> <strong> De la propri\u00e9t\u00e9 \u00e9tatique \u00e0 une ma\u00eetrise collective <\/strong><\/p>\n<p>Interrogeons en effet de mani\u00e8re un peu attentive, \u00e0 partir des le\u00e7ons d&#8217;hier et des r\u00e9alit\u00e9s d&#8217;aujourd&#8217;hui, chacun des termes de cette formule canonique: propri\u00e9t\u00e9 sociale des moyens de production. Propri\u00e9t\u00e9, d&#8217;abord.comme le relevait d\u00e9j\u00e0 Marx dans la Pr\u00e9face de la Contribution en 1859, les rapports de propri\u00e9t\u00e9 ne sont que &#8221; l&#8217;expression juridique &#8221; des rapports de production. La possession effective des moyens de production ne se r\u00e9duit aucunement \u00e0 leur propri\u00e9t\u00e9 nominale, quoique cette derni\u00e8re ne soit bien entendu pas secondaire. Elle implique maintes autres conditions non pas simplement juridiques mais factuelles, en particulier la capacit\u00e9 de gestion, qui pr\u00e9suppose elle-m\u00eame l&#8217;acc\u00e8s r\u00e9el \u00e0 l&#8217;information \u00e9conomique et financi\u00e8re, au savoir th\u00e9orique et pratique, au partage de l&#8217;exp\u00e9rience, etc. D\u00e9privatiser la propri\u00e9t\u00e9 de moyens de production peut \u00eatre accompli d&#8217;un coup par un pouvoir politique; socialiser la capacit\u00e9 de gestion est chose autrement longue et complexe. Dans les ann\u00e9es cinquante, Georges Cogniot expliquait \u00e0 qui voulait l&#8217;entendre que si en URSS le pouvoir \u00e9conomique \u00e9tait aussi concentr\u00e9 en haut, il fallait l&#8217;imputer non point \u00e0 quelque volont\u00e9 politique &#8211; en quoi il (se) racontait des histoires &#8211; mais \u00e0 un retard historique &#8211; en quoi il n&#8217;avait pas tort: il y a d\u00e9j\u00e0 dans ce pays, disait-il, des dizaines de milliers de grandes entreprises et, pour l&#8217;heure encore, beaucoup moins de gestionnaires capables. Mais la pens\u00e9e socialiste traditionnelle n&#8217;a pas vraiment assimil\u00e9 la diff\u00e9rence si profonde entre titres de propri\u00e9t\u00e9 et conditions d&#8217;appropriation, donc de ma\u00eetrise r\u00e9elles.<\/p>\n<p>Moins encore a-t-elle m\u00e9dit\u00e9 sur les cons\u00e9quences de cette &#8221; r\u00e9volution manag\u00e9riale &#8221; dont G\u00e9rard Dum\u00e9nil et Dominique L\u00e9vy, dans leur livre sur un si\u00e8cle d&#8217;\u00e9conomie am\u00e9ricaine intitul\u00e9 la Dynamique du capital (Actuel Marx\/PUF, 1996), montrent ce qu&#8217;elle a boulevers\u00e9. A partir du moment o\u00f9 le capitalisme entrait dans un nouveau stade, pressenti par Marx, o\u00f9 se sont fonci\u00e8rement diff\u00e9renci\u00e9es tout en nouant de nouveaux rapports dialectiques les fonctions du financement et du management, donc aussi ces classes que constituent les propri\u00e9taires de capital et les cadres de gestion, il devenait bien moins possible encore d&#8217;\u00e9chapper aux logiques du syst\u00e8me par un simple changement de propri\u00e9taire. C&#8217;est ce qu&#8217;auraient d\u00fb rendre visible \u00e0 tous, par exemple, les nationalisations fran\u00e7aises de 1981: apr\u00e8s comme avant, quant \u00e0 l&#8217;essentiel, m\u00eames hommes, m\u00eame culture, m\u00eames crit\u00e8res et en fin de compte m\u00eame gestion pour les entreprises industrielles et bancaires concern\u00e9es. Dum\u00e9nil et L\u00e9vy concluent quant \u00e0 eux que &#8221; l&#8217;\u00e9mergence du capitalisme manag\u00e9rial au d\u00e9but du si\u00e8cle sonna probablement le glas du passage au socialisme tel que l&#8217;imaginaient les r\u00e9volutionnaires du XIXe si\u00e8cle &#8221; (p.332). Ce qui est s\u00fbr, en tout cas, c&#8217;est que la d\u00e9privatisation des moyens de production ne peut plus \u00eatre tenue en elle-m\u00eame pour la condition d\u00e9cisive de d\u00e9passement du capitalisme. A l&#8217;\u00e9vidence, tous les orphelins du ci-devant socialisme scientifique ne l&#8217;ont pas encore bien compris. Pour op\u00e9rer un tel d\u00e9passement, il ne faut rien de moins qu&#8217;une r\u00e9volution dans l&#8217;acc\u00e8s social \u00e0 la gestion. Paraphrasant L\u00e9nine, on pourrait dire: il faut que chaque salari\u00e9 apprenne \u00e0 gouverner l&#8217;entreprise. C&#8217;est l&#8217;affaire d&#8217;une \u00e9poque historique enti\u00e8re. Raison de plus pour commencer de suite \u00e0 s&#8217;y attaquer.<\/p>\n<p>Je passe au deuxi\u00e8me point: propri\u00e9t\u00e9 sociale des moyens de production. Qu&#8217;entendre au juste par &#8221; sociale &#8221; ? Comme chacun sait, il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;une des questions les plus constamment et \u00e2prement disput\u00e9es tout au long de l&#8217;histoire du mouvement socialiste, en particulier, \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier &#8211; comme le montre bien, dans la foul\u00e9e des travaux de Jacques Grandjonc, le livre de Marc Angenot sur l&#8217;\u00e9poque de la IIe Internationale intitul\u00e9 l&#8217;Utopie collectiviste (PUF, 1993) &#8211; entre les courants anarchistes attach\u00e9s \u00e0 une appropriation communiste par les producteurs directs et les courants dits &#8221; autoritaires &#8221; partisans d&#8217;une socialisation par l&#8217;Etat prol\u00e9tarien. Et, comme chacun le sait aussi, c&#8217;est cette seconde conception qui l&#8217;a emport\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral dans le mouvement ouvrier, de sorte que le socialisme est devenu intimement synonyme d&#8217;\u00e9tatisme et, cela, par-del\u00e0 leur si v\u00e9h\u00e9mente opposition, tant dans ses vari\u00e9t\u00e9s social-d\u00e9mocrates que dans son orthodoxie marxiste-l\u00e9niniste. Or, non seulement une \u00e9tatisation des moyens de production ne met pas fin au dessaisissement des producteurs mais, tout l&#8217;exp\u00e9rience du si\u00e8cle est l\u00e0 pour l&#8217;attester, elle n&#8217;institue en derni\u00e8re analyse que des variantes insidieuses ou brutales \u00e0 la domination continu\u00e9e du capital sur les hommes. Loin d&#8217;\u00eatre la suppos\u00e9e &#8221; premi\u00e8re phase &#8221; de l&#8217;avanc\u00e9e vers le communisme, au-trement dit vers le d\u00e9passement des grandes ali\u00e9nations historiques, le socialisme \u00e9tatique lui tourne positivement le dos, et c&#8217;est la raison m\u00eame de son avortement. Voil\u00e0 pourquoi je tiens quant \u00e0 moi pour crucial de voir que ce qui est mort \u00e0 l&#8217;Est n&#8217;est pas du tout le communisme, au sens conceptuel du mot, mais bel et bien le socialisme dans son acception consacr\u00e9e.<\/p>\n<p> <strong> L&#8217;ouverture du capital aux salari\u00e9s et \u00e0 d&#8217;autres partenaires sociaux <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est donc l&#8217;\u00e9vidence en un tout autre sens qu&#8217;il faut prendre l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une appropriation sociale. Elle implique d&#8217;abord ouverture du capital aux salari\u00e9s de l&#8217;entreprise, et ce jusqu&#8217;\u00e0 des niveaux \u00e9lev\u00e9s donnant corps \u00e0 leur pouvoir d&#8217;intervenir dans toutes les d\u00e9cisions de gestion. Ouverture aussi \u00e0 d&#8217;autres partenaires sociaux effectifs des activit\u00e9s en cause &#8211; associations d&#8217;usagers, collectivit\u00e9s locales, entreprises et services concern\u00e9s, sans en exclure le priv\u00e9, car tant qu&#8217;il y aura march\u00e9 capitaliste &#8211; et ce sera pour le moins une longue p\u00e9riode -, c&#8217;est aussi \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur m\u00eame d&#8217;une mixit\u00e9 conflictuelle que les imp\u00e9ratifs d&#8217;ordre public devront tendre \u00e0 pr\u00e9valoir sur les exigences de profit priv\u00e9. Mais pla\u00e7ons-nous dans la perspective g\u00e9n\u00e9rale d&#8217;une socialisation de cette sorte: il est bien clair que, de maintes mani\u00e8res, l&#8217;Etat y sera pr\u00e9sent et \u00e0 titre tendanciellement pr\u00e9pond\u00e9rant, que ce soit par sa participation directe, l\u00e9gitim\u00e9e notamment par la dimension nationale des enjeux, ou par celle d&#8217;investisseurs institutionnels, d&#8217;entreprises et de services publics, de collectivit\u00e9s territoriales. La question du contenu de l&#8217;intervention \u00e9tatique dans la sph\u00e8re qui nous occupe ici est donc incontournable. Comment ne pas voir d\u00e8s lors que si l&#8217;Etat demeure ce qu&#8217;il est massivement aujourd&#8217;hui, une formidable machine \u00e0 confisquer tout pouvoir r\u00e9el par la d\u00e9l\u00e9gation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, la centralit\u00e9 bureaucratique, la verticalit\u00e9 administrative, l&#8217;autonomie ali\u00e9n\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle nationale et d\u00e9sormais supranationale, nulle socialisation n&#8217;est envisageable autre que purement formelle ? Ainsi, de quelque fa\u00e7on que l&#8217;on consid\u00e8re les choses, aller vers une appropriation effectivement sociale de l&#8217;appareil productif n&#8217;exige rien de moins que de d\u00e9s\u00e9tatiser l&#8217;Etat lui-m\u00eame au b\u00e9n\u00e9fice des citoyens mis en possession d&#8217;un pouvoir politique de nouveau type. Constatons-le ici une deuxi\u00e8me fois: on a cru aller au fond des choses en voulant changer le mode de propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production, mais un tel changement ne peut prendre effet r\u00e9el que par des transformations d&#8217;un tout autre ordre et, \u00e0 y bien regarder, d&#8217;une tout autre port\u00e9e.<\/p>\n<p> <strong> Moyens de production et fins des activit\u00e9s sociales <\/strong><\/p>\n<p>Troisi\u00e8me aspect du probl\u00e8me: propri\u00e9t\u00e9 sociale des moyens de production. Voil\u00e0 qui date clairement la conception socialiste ici discut\u00e9e. Du temps de Marx, et encore peut-\u00eatre au milieu de notre si\u00e8cle, la base de toute vie sociale pouvait en effet passer pour se r\u00e9sumer \u00e0 la sph\u00e8re de la production et de ses moyens objectifs. Aujourd&#8217;hui encore d&#8217;ailleurs, en d\u00e9pit de ce qu&#8217;annon\u00e7ait nagu\u00e8re une id\u00e9ologie d\u00e9bile, nous ne vivons pas du tout l&#8217;\u00e9vanouissement de la production mat\u00e9rielle sous la circulation de l&#8217;immat\u00e9riel: l&#8217;un ne pourra jamais aller sans l&#8217;autre. Mais ce qui est notoire, et crucial pour notre propos, est que l&#8217;essor acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des technologies et de la productivit\u00e9 r\u00e9elle fait d\u00e9sormais fortement pr\u00e9dominer sur la production des biens les activit\u00e9s de service, c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;ensemble des prestations concernant les rapports des hommes non avec les choses mais avec eux-m\u00eames. Voil\u00e0 qui introduit des bouleversements dans la question qui nous occupe, et notamment un. Si la mise en cause socialiste du capitalisme s&#8217;\u00e9tait centr\u00e9e sur la propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production, c&#8217;est qu&#8217;on se donnait avant tout pour t\u00e2che d&#8217;en finir avec l&#8217;exploitation de classe, dont cette propri\u00e9t\u00e9 apparaissait comme la condition la plus imm\u00e9diate. Or, l&#8217;effet produit par la croissante mainmise du capital sur le pilotage des activit\u00e9s de service, sp\u00e9cialement les non marchandes, consiste en g\u00e9n\u00e9ral fort peu, sinon pas du tout, en ce qu&#8217;il \u00e9tend son exploitation \u00e0 de nouvelles cat\u00e9gories salari\u00e9es, mais bien davantage en ce qu&#8217;il alt\u00e8re pour tous, de fa\u00e7on tendanciellement radicale, les finalit\u00e9s m\u00eame des services en cause, rabattues sous la loi de profitabilit\u00e9 maximale &#8211; ali\u00e9nation fonci\u00e8re rendue possible beaucoup moins d&#8217;ailleurs par la propri\u00e9t\u00e9 de dispositifs mat\u00e9riels, parfois m\u00eame inexistants, que par l&#8217;imposition de logiques financi\u00e8res qui, telles le ver dans le fruit, vident litt\u00e9ralement de leur sens propre les activit\u00e9s qu&#8217;elles p\u00e9n\u00e8trent &#8211; comp\u00e9titions sportives ou politiques de sant\u00e9, strat\u00e9gies de recherche scientifique ou de couverture m\u00e9diatique.<\/p>\n<p>Ce qui saute ici aux yeux est d&#8217;abord le caract\u00e8re largement inop\u00e9rant en la mati\u00e8re d&#8217;une appropriation sociale des moyens de production. Mais plus largement, c&#8217;est aussi le fait qu&#8217;\u00e0 se focaliser sur la question des moyens de production, tenue pour la clef de l&#8217;exploitation de classe, la ci-devant pens\u00e9e socialiste s&#8217;est vou\u00e9e \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 hier et qui constitue toujours davantage aujourd&#8217;hui une dimension d\u00e9cisive de toute transformation sociale profonde: celle des fins des grandes activit\u00e9s sociales de service, de leur canc\u00e9reuse ali\u00e9nation pr\u00e9sente par les crit\u00e8res du capital, de leur indispensable (r\u00e9)appropriation par les citoyens associ\u00e9s. Il s&#8217;agit ici de plus qu&#8217;une classe: est en jeu la teneur en humanit\u00e9 de notre civilisation de demain, si ce demain doit \u00eatre encore humainement vivable. L&#8217;un des aspects les plus inexpiables de la faillite des socialismes en ce si\u00e8cle n&#8217;est-il pas qu&#8217;ait \u00e9t\u00e9 autant escroqu\u00e9e la confiance en ces d\u00e9sali\u00e9nations essentielles dont il devait \u00eatre synonyme ? A l&#8217;espoir non absurde d&#8217;un monde incomparablement plus humain n&#8217;a gu\u00e8re r\u00e9pondu au bout du compte que le stalinisme \u00e0 l&#8217;Est et le mollettisme \u00e0 l&#8217;Ouest. Or, \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir, cette banqueroute anthropologique n&#8217;\u00e9tait-elle pas, jusqu&#8217;\u00e0 un certain point inscrite d\u00e9j\u00e0 dans la croyance, si peu marxienne pourtant, qu&#8217;on pourrait sortir de la pr\u00e9histoire rien qu&#8217;en r\u00e9glant des questions de moyens &#8211; fussent-ils aussi consid\u00e9rables que ceux de la production moderne ? Voil\u00e0 ce que l&#8217;irr\u00e9sistible mont\u00e9e des services, c&#8217;est-\u00e0-dire de la &#8221; production des hommes &#8220;, nous impose sauf erreur de comprendre: en m\u00eame temps que d\u00e9monopoliser la gestion et d\u00e9s\u00e9tatiser l&#8217;Etat, il faut organiser en grand des processus de d\u00e9lib\u00e9ration citoyenne sur les finalit\u00e9s humaines des grandes activit\u00e9s sociales et leur conf\u00e9rer une port\u00e9e de r\u00e9gulation publique sous des formes \u00e0 inventer. D&#8217;o\u00f9 sont d&#8217;ailleurs \u00e0 attendre des effets potentiellement majeurs non seulement sur le droit et la politique, mais sur la production mat\u00e9rielle elle-m\u00eame &#8211; on commence \u00e0 le voir avec l&#8217;\u00e9cologie, \u00e0 l&#8217;entrevoir avec la bio\u00e9thique. A qui suspecterait ici une concession \u00e0 l&#8217;id\u00e9alisme historique, je r\u00e9pondrais en paraphrasant Marx: les valeurs aussi deviennent des forces mat\u00e9rielles lorsqu&#8217;elles s&#8217;emparent massivement des personnes.<\/p>\n<p>Pour ceux donc qui veulent repenser le d\u00e9passement du capitalisme en des termes aujourd&#8217;hui plus plausibles, il me semble qu&#8217;il y a mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir durant ces trois s\u00e9ries de remarques. Encore sont- elles loin d&#8217;\u00e9puiser la question. Elles le peuvent d&#8217;autant moins que la question est loin elle-m\u00eame d&#8217;\u00eatre une formulation exhaustive de son propre probl\u00e8me &#8211; et c&#8217;est m\u00eame l&#8217;une de ses plus \u00e9videntes faiblesses. Vouloir changer le type de propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production, c&#8217;est se proposer de transformer le mode de production en entier. Et comment le transformer dans son entier en se focalisant sur la seule propri\u00e9t\u00e9 des seuls moyens de production, quand une transmutation aussi globale pose au premier chef tant d&#8217;autres questions, comme celle de la division du travail, \u00e0 l&#8217;heure o\u00f9 la pleine utilisation des possibilit\u00e9s offertes par les nouvelles technologies exigerait sa recomposition radicale; celle du temps de travail, alors que les fantastiques progr\u00e8s de la productivit\u00e9 r\u00e9elle permettent et appellent plus que sa r\u00e9duction massive: sa red\u00e9finition qualitative dans de tout autres dialectiques avec le temps libre; celle du march\u00e9 du travail et donc du salariat, entr\u00e9 aujourd&#8217;hui en si manifeste crise historique dans son principe capitaliste, qui est de traiter en pure marchandise la force humaine de travail, de savoir, d&#8217;initiative, quand le d\u00e9veloppement multiple de tous les individus est aussi bien moyen premier d&#8217;un autre monde que seule fin en soi de l&#8217;histoire; celle encore de la d\u00e9simbrication du march\u00e9 d&#8217;avec le capitalisme, pour d\u00e9ployer, dans le cadre m\u00eame des r\u00e9gulations marchandes, tant de d\u00e9marches contrecarr\u00e9es par la course au profit, telles la g\u00e9n\u00e9ralisation du partage des co\u00fbts, la recherche de coop\u00e9rations non pr\u00e9datrices \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle nationale comme internationale, l&#8217;inclusion syst\u00e9matique dans les \u00e9valuations internes des externalit\u00e9s sociales comme des missions publiques et, sur cette lanc\u00e9e, la multiplication inventive de secteurs non marchands o\u00f9 puissent s&#8217;exp\u00e9rimenter de nouvelles logiques de d\u00e9veloppement humainement efficaces. Quand on mesure l&#8217;ampleur de tels probl\u00e8mes, on per\u00e7oit mieux aussi \u00e0 quel point la question rituelle de la propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production est non pas du tout caduque, je le r\u00e9p\u00e8te, mais st\u00e9rile si l&#8217;on persiste \u00e0 la poser tant soit peu \u00e0 part de tant d&#8217;autres dont d\u00e9pend en fin de compte toute chance d&#8217;avancer vers une authentique appropriation sociale de leurs conditions et contenus d&#8217;existence par les acteurs humains.<\/p>\n<p>Je me r\u00e9sume. Si l&#8217;on veut aujourd&#8217;hui penser \u00e0 nouveaux frais une alternative au capitalisme qui s&#8217;inscrive sous le signe du socialisme, on doit avant toute chose revenir sur la question de l&#8217;appropriation dite sociale des moyens de production et d&#8217;\u00e9change. Certes, la vulgate marxiste n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 fruste au point de s&#8217;imaginer qu&#8217;un processus historique gigantesque comme le d\u00e9passement du capitalisme pourrait se r\u00e9duire \u00e0 un transfert de propri\u00e9t\u00e9 &#8211; j&#8217;ai trop longtemps pay\u00e9 ma cotisation au &#8221; socialisme scientifique &#8221; pour l&#8217;ignorer. Mais je sais aussi du dedans que l&#8217;abolition de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e des moyens de production \u00e9tait tenue dans la culture communiste traditionnelle, et sans doute dans quelques autres, pour l&#8217;incontestable s\u00e9same de la soci\u00e9t\u00e9 sans classes invariablement appel\u00e9e socialisme. C&#8217;est bien pourquoi, par exemple, le programme commun des ann\u00e9es soixante-dix fut tout entier con\u00e7u autour d&#8217;un ensemble de nationalisations. Or, pour les raisons connues dont j&#8217;ai fait \u00e9tat &#8211; et je ne vois pas qu&#8217;on leur ait rien object\u00e9 de dirimant jusqu&#8217;ici -, on ne court nul risque de se tromper en affirmant que la socialisation des moyens de production, loin d&#8217;op\u00e9rer par elle-m\u00eame le d\u00e9passement d\u00e9cisif du mode de production capitaliste, n&#8217;en devient un facteur favorable qu&#8217;en connexion organique avec nombre d&#8217;autres transformations tout aussi fondamentales, et probablement davantage.<\/p>\n<p> <strong> A l&#8217;Est, c&#8217;est le socialisme dans son acception consacr\u00e9e qui est mort  <\/strong><\/p>\n<p>Du coup, sauf \u00e0 d\u00e9placer compl\u00e8tement le sens re\u00e7u du terme, la pertinence du socialisme en tant que successeur potentiel du capitalisme fait, selon moi, hautement probl\u00e8me. Je ne crois pas qu&#8217;on puisse le contester: un vrai d\u00e9passement du capitalisme exige \u00e0 tout le moins &#8211; la liste n&#8217;est pas exhaustive &#8211; d\u00e9monopolisation de la gestion, d\u00e9s\u00e9tatisation de l&#8217;Etat, r\u00e9appropriation citoyenne des fins de l&#8217;activit\u00e9 sociale, d\u00e9passement des r\u00e9gulations capitalistes de la division du travail, du syst\u00e8me salarial, du march\u00e9 lui-m\u00eame. Or, qu&#8217;est-ce que tout cela, sinon autant d&#8217;\u00e9l\u00e9ments caract\u00e9ristiques de la vis\u00e9e communiste telle que Marx l&#8217;a constamment pens\u00e9e, des Manuscrits de 1844 \u00e0 la Critique du programme de Gotha en 1875 ? La socialisation des moyens de production est d&#8217;\u00e9vidence comprise dans cette vis\u00e9e communiste, comme le rappelle fortement Roger Martelli dans un r\u00e9cent num\u00e9ro de l&#8217;hebdomadaire Futurs (n\u00b0 148, 19\/9\/97), mais, prise \u00e0 part, s\u00e9par\u00e9e d&#8217;autres constituants essentiels de cette vis\u00e9e, elle lui tourne immanquablement le dos pour aller \u00e0 l&#8217;\u00e9tatisme et, de l\u00e0, \u00e0 l&#8217;invention de variantes aux ali\u00e9nations capitalistes. L&#8217;erreur des erreurs \u00e0 mes yeux est donc cette th\u00e8se canonis\u00e9e dans le mouvement ouvrier r\u00e9volutionnaire d\u00e8s la fin du si\u00e8cle dernier selon laquelle le socialisme, c&#8217;est-\u00e0-dire en fait l&#8217;appropriation \u00e9tatique des moyens de production, serait la &#8221; phase inf\u00e9rieure &#8221; du communisme, r\u00e9appropriation g\u00e9n\u00e9rale par les hommes de leurs puissances sociales devenues \u00e9trang\u00e8res, autrement dit son antichambre alors qu&#8217;en v\u00e9rit\u00e9 il s&#8217;agit bien plut\u00f4t de son antith\u00e8se. Reconstruire une perspective communiste, au m\u00eame niveau d&#8217;exigence qui fut celui de Marx en son temps mais en fonction directe de tout ce qui caract\u00e9rise le n\u00f4tre, voil\u00e0 pour moi le vrai &#8221; projet alternatif &#8221; dont nous avons besoin.<\/p>\n<p> <strong> La n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;un projet alternatif au niveau des exigences actuelles <\/strong><\/p>\n<p>Revaloriser ainsi le th\u00e8me communiste par rapport \u00e0 sa version r\u00e9duite socialiste est \u00e9videmment porteur de vastes effets politiques.disons les choses en tr\u00e8s peu de mots au moment de conclure. Le socialisme scientifique a convaincu durant longtemps beaucoup de monde par ce qui paraissait \u00eatre sa rigueur d\u00e9ductive: le capitalisme est avant tout l&#8217;exploitation de l&#8217;homme par l&#8217;homme; cette exploitation n&#8217;est possible que parce que les moyens de production sont la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e des capitalistes; ce r\u00e9gime de propri\u00e9t\u00e9 est garanti lui-m\u00eame par le pouvoir de leur Etat; en finir avec l&#8217;exploitation suppose donc l&#8217;abolition de cette propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, dont le pr\u00e9alable est la conqu\u00eate du pouvoir politique par la classe ouvri\u00e8re; pour y r\u00e9ussir celle-ci a par cons\u00e9quent besoin d&#8217;un parti r\u00e9volutionnaire organis\u00e9 en \u00e9tat-major de la guerre des classes. Si le communisme historique au sens politique du mot s&#8217;est av\u00e9r\u00e9, sauf rarissime exception, tout \u00e0 fait irr\u00e9formable jusqu&#8217;\u00e0 sa chute finale, la rusticit\u00e9 de cette cha\u00eene d\u00e9ductive n&#8217;y est certes pas pour rien. C&#8217;est une coh\u00e9rence aussi mais tout autre, infiniment plus souple et non lin\u00e9aire tout en \u00e9tant non moins forte dans son ordre, qu&#8217;invite \u00e0 produire une vis\u00e9e communiste de notre temps, et que je me risquerai \u00e0 esquisser ainsi: le capitalisme est avant tout l&#8217;intense stimulation par le profit du d\u00e9veloppement de toutes les puissances sociales dans la forme de leur essentielle ali\u00e9nation; toutes les ali\u00e9nations qu&#8217;il suscite s&#8217;interp\u00e9n\u00e8trent, de sorte que le d\u00e9passement de l&#8217;une ne peut aller loin sans le d\u00e9passement de toutes les autres; une ali\u00e9nation sociale ne s&#8217;abolit pas par d\u00e9cret, mais peut se r\u00e9sorber par la r\u00e9appropriation individuelle et collective \u00e0 la fois des puissances qu&#8217;elle confisque; le d\u00e9passement du capitalisme est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 dans les r\u00e9ppropriations parcellaires engag\u00e9es, il s&#8217;acc\u00e9l\u00e9rera si et seulement si se tisse un r\u00e9seau coh\u00e9rent de r\u00e9appropriations majeures \u00e0 travers ce que Jaur\u00e8s appelait une &#8221; \u00e9volution r\u00e9volutionnaire &#8220;, comme le rappelle opportun\u00e9ment Jean Lojkine dans le Tabou de la gestion (l&#8217;Atelier, 1996); la seule forme d&#8217;organisation politique vraiment utile dans cette perspective est celle o\u00f9 l&#8217;on fait fructifier et rayonner ensemble des cultures et des pratiques de r\u00e9appropriation. Voil\u00e0 qui fait quelque diff\u00e9rence.<\/p>\n<p>Mon espoir est que cette diff\u00e9rence soit de nature \u00e0 r\u00e9duire plut\u00f4t les divergences entre nous tous et toutes qui voulons contribuer \u00e0 construire un au-del\u00e0 du capitalisme. Car il importe \u00e9norm\u00e9ment que nous parvenions \u00e0 mieux nous entendre, ce qui ne signifie pas penser pareil mais pousser ensemble. Je suis pour ma part pr\u00e9occup\u00e9 par une tendance au clivage que nourrit bien entendu l&#8217;actuelle situation politique entre ce que j&#8217;appellerai trop sommairement replis droitiers et phrases de gauche, et qui entre en r\u00e9sonance avec une autre qui s&#8217;est d\u00e9velopp\u00e9e parmi les forces anticapitalistes depuis l&#8217;implosion de l&#8217;URSS entre ce que d&#8217;une formule elle aussi un peu trop sommaire j&#8217;appellerai un changement sans grand contenu et un contenu sans grand changement. Une alternative \u00e0 la hauteur de l&#8217;\u00e9poque historique de crise que nous vivons exige de grands changements dans de grands contenus. Ce qui s&#8217;appelle une refondation.<\/p>\n<p>* Philosophe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Ce texte a \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9 le 4 octobre 1997 par Lucien S\u00e8ve, dans le cadre d&#8217;un colloque d&#8217;Actuel Marx consacr\u00e9 \u00e0 &#8221; la question du socialisme aujourd&#8217;hui &#8220;. Il propose une mise en coh\u00e9rence th\u00e9orique de la &#8221; vis\u00e9e communiste &#8220;, nourrie des contradictions et r\u00e9flexions que le mouvement de notre r\u00e9alit\u00e9 a fait na\u00eetre parmi tous les acteurs de l&#8217;\u00e9mancipation humaine. Compte tenu de l&#8217;int\u00e9r\u00eat exceptionnel de cette contribution, et avec l&#8217;aimable autorisation d&#8217;Actuel Marx, nous avons jug\u00e9 utile de la publier int\u00e9gralement. 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