{"id":8013,"date":"2014-10-24T14:38:05","date_gmt":"2014-10-24T12:38:05","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/college-international-de8013\/"},"modified":"2023-06-23T23:18:03","modified_gmt":"2023-06-23T21:18:03","slug":"college-international-de8013","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=8013","title":{"rendered":"Coll\u00e8ge international de philosophie : qui a peur du spectre de Derrida ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Envisag\u00e9e par le gouvernement, la disparition de la dotation publique entra\u00eenerait celle de l&#8217;institution cr\u00e9\u00e9e par Jacques Derrida. Seuls y auraient int\u00e9r\u00eat les bureaucrates et experts d&#8217;\u00c9tat que d\u00e9range la libert\u00e9 du Coll\u00e8ge. La r\u00e9sistance s&#8217;est organis\u00e9e.<\/p>\n<p>L&#8217;affaire a fait grand bruit dans le paysage intellectuel fran\u00e7ais, et au-del\u00e0. Dans l&#8217;apr\u00e8s-midi du 16 octobre, la communaut\u00e9 intellectuelle apprenait avec stupeur, via un <a href=\"http:\/\/www.ciph.org\/Site\/Appel_AC.html\">communiqu\u00e9 du Coll\u00e8ge international de philosophie<\/a>, que ce dernier se voyait menac\u00e9 de disparition, faute du renouvellement d&#8217;une dotation publique pourtant d\u00e9risoire (240.000 euros, quand une universit\u00e9 parisienne peut recevoir, en comparaison, 240 millions d&#8217;euros). <\/p>\n<p>Si le retentissement de ce communiqu\u00e9 a \u00e9t\u00e9 tel, au point de d\u00e9clencher une vague de protestations et la mise en ligne d&#8217;une p\u00e9tition sans pr\u00e9c\u00e9dent (qui a recueilli jusqu&#8217;\u00e0 la signature de philosophes et d&#8217;intellectuels internationalement reconnus, comme Avital Ronell et Souleymane Bachir Diagne), c&#8217;est que le CIPh repr\u00e9sente un symbole dans le champ des institutions philosophiques fran\u00e7aises. C&#8217;est, aussi, que la seule institution philosophique ouverte, internationale, qui ait accueilli tout ce qui a pu se faire de novateur et critique dans la vie intellectuelle fran\u00e7aise ces trente derni\u00e8res ann\u00e9es (Jacques Derrida, F\u00e9lix Guattari, Fran\u00e7oise Proust, Alain Badiou, Barbara Cassin, pour ne citer qu&#8217;eux), se voyait soudain menac\u00e9e par des d\u00e9cisions budg\u00e9taires relevant de la responsabilit\u00e9 d&#8217;un gouvernement de &#8220;gauche&#8221;. <\/p>\n<p><strong><em>Effacer un foyer de pens\u00e9e critique<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Or, si l&#8217;on se souvient que le CIPh fut fond\u00e9 en 1983 \u00e0 l&#8217;initiative, entre autres, de Jacques Derrida et Fran\u00e7ois Ch\u00e2telet, avec le soutien de Jean-Pierre Chev\u00e8nement et du gouvernement socialiste d&#8217;alors (pour redonner un souffle critique \u00e0 la vie intellectuelle en France apr\u00e8s les ann\u00e9es de plomb des gouvernements Giscard d&#8217;Estaing), l&#8217;on est en droit de s&#8217;interroger sur les raisons pour lesquelles un gouvernement socialiste pouvait bien vouloir d\u00e9faire&#8230; ce qu&#8217;un gouvernement socialiste avait fait.<\/p>\n<p>Etait-ce, \u00e0 l&#8217;occasion de l&#8217;anniversaire des dix ans de sa disparition, une mani\u00e8re de vouloir enterrer Jacques Derrida une seconde fois \u2013 et avec lui la pens\u00e9e critique fran\u00e7aise ? Une mani\u00e8re de menacer le principe du <em>\u00ab droit \u00e0 la philosophie \u00bb<\/em> pour tous, \u00e9nonc\u00e9 par Jacques Derrida dans un livre rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre, et produit de luttes institutionnelles pour l&#8217;extension de l&#8217;enseignement de la philosophie lors des ann\u00e9es 70 <em>(lire le &#8220;post-scriptum&#8221; ci-dessous)<\/em> ? Ou encore, une mani\u00e8re d&#8217;effacer du paysage institutionnel la trace de ces luttes et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, toute trace, dans les institutions fran\u00e7aises, d&#8217;un foyer de la pens\u00e9e critique, que symbolisent des noms comme ceux de Derrida, ou aujourd&#8217;hui de Barbara Cassin ? <\/p>\n<p>On ne peut s&#8217;emp\u00eacher, bien s\u00fbr, de penser que ce gouvernement a, au mieux, d\u00e9cid\u00e9ment perdu tout sens de l&#8217;histoire (et de l&#8217;histoire comme histoire des luttes qui ont fait ses victoires \u00e9lectorales). Au pire, d&#8217;y voir une volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de s&#8217;en prendre \u00e0 la pens\u00e9e critique d&#8217;une fa\u00e7on criminelle, et de se d\u00e9prendre, ainsi, de tout rapport aux intellectuels critiques, pour mieux abandonner la place aux &#8220;experts&#8221; et autres intellectuels d&#8217;\u00c9tat \u2013 une <em>\u00ab infamie \u00bb<\/em> pour la pens\u00e9e, selon le mot du journaliste G\u00e9rard Lefort.<\/p>\n<p><strong><em>L&#8217;emprise d&#8217;une bureaucratie d&#8217;\u00c9tat sur la recherche<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>En fait, si l&#8217;on suit l&#8217;hypoth\u00e8se d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9e par Barbara Cassin dans <em>Derri\u00e8re les grilles<\/em> [[Derri\u00e8re les grilles : Sortons du tout-\u00e9valuation, de Barbara Cassin, Fayard \/ Mille et une nuits, 2014.]], les raisons de ce m\u00e9fait pourraient \u00eatre plus simples, mais non moins redoutables (pour peu qu&#8217;on les r\u00e9inscrive dans une longue dur\u00e9e). Il ne s&#8217;agirait que du dernier sympt\u00f4me de l&#8217;emprise croissante d&#8217;une bureaucratie sur la recherche et l&#8217;enseignement, mais d&#8217;une bureaucratie d&#8217;\u00c9tat (le paradoxe n&#8217;est qu&#8217;apparent) soumise et convertie \u00e0 une logique d&#8217;\u00e9valuation n\u00e9o-lib\u00e9rale. <\/p>\n<p>Il faut rappeler, dans ce contexte, la sp\u00e9cificit\u00e9 du CIPh. D&#8217;une part, selon le v\u0153u de Derrida, le Coll\u00e8ge se devait d&#8217;\u00eatre ouvert \u00e0 tout public, sans distinction de dipl\u00f4me, d&#8217;\u00e2ge ou de nationalit\u00e9. D&#8217;autre part, le fonctionnement du Coll\u00e8ge stipule que puissent y enseigner des professeurs du secondaire (faisant ainsi circuler recherche et enseignement dans toutes les branches de l&#8217;\u00c9ducation nationale). Que les programmes de recherche soient \u00e9galement interdisciplinaires (ouvrant la philosophie aux recherches scientifiques, artistiques, litt\u00e9raires les plus avanc\u00e9es). Enfin, que les directeurs de programmes puissent n&#8217;\u00eatre pas de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise. <\/p>\n<p>On comprend, d\u00e8s lors, que cette ouverture au nouveau, \u00e0 l&#8217;in\u00e9dit, \u00e0 l&#8217;impr\u00e9visible dans la pens\u00e9e (et donc \u00e0 tout ce qui ne se plie pas \u00e0 une comptabilit\u00e9, un calcul ou une pr\u00e9vision), ait pu d\u00e9fier l&#8217;intelligence d&#8217;experts ou de bureaucrates anim\u00e9s par une &#8220;rationalit\u00e9&#8221; n\u00e9o-lib\u00e9rale.<\/p>\n<p><strong><em>Refonder le Coll\u00e8ge<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>De fait, indique Michel Deguy, cette d\u00e9rive n&#8217;est pas nouvelle. L&#8217;allocation accord\u00e9e au Coll\u00e8ge n&#8217;avait cess\u00e9 de d\u00e9cro\u00eetre depuis des ann\u00e9es. Et, s&#8217;il semble, d&#8217;apr\u00e8s nos informations (recueillies et confirm\u00e9es aupr\u00e8s de Barbara Cassin et Michel Deguy[[Barbara Cassin, philosophe, est l&#8217;actuelle pr\u00e9sidente du conseil d&#8217;administration du CIPh. Michel Deguy, po\u00e8te et critique, a pr\u00e9sid\u00e9 le Coll\u00e8ge de 1990 \u00e0 1992.]]), que l&#8217;allocation soit finalement en passe d&#8217;\u00eatre vers\u00e9e, \u00e0 la suite des protestations et nombreuses pressions exerc\u00e9es sur le minist\u00e8re de l&#8217;\u00c9ducation nationale (dont d\u00e9pend, de fait, le Coll\u00e8ge), l&#8217;affaire vient confirmer le mot de Derrida, selon qui <em>\u00ab le Coll\u00e8ge n&#8217;a que des amis \u00bb<\/em>, ne vit que du soutien que le public, fran\u00e7ais et international, lui apporte. C&#8217;est dire aussi, rel\u00e8ve Michel Deguy, que le <em>\u00ab Coll\u00e8ge n&#8217;a que des ennemis \u00bb<\/em>, du moins dans les institutions philosophiques traditionnelles ou l&#8217;appareil d&#8217;\u00c9tat lui-m\u00eame. <\/p>\n<p>Reste, toujours selon Michel Deguy, que cette crise doit \u00eatre l&#8217;occasion non d&#8217;un repli d\u00e9fensif mais, bien plut\u00f4t, l&#8217;occasion de refonder le Coll\u00e8ge international de philosophie, de r\u00e9affirmer, plus que jamais, la n\u00e9cessit\u00e9 de son inscription dans l&#8217;espace critique international (en le soustrayant, par exemple, \u00e0 l&#8217;emprise de l&#8217;\u00c9ducation nationale, et le pla\u00e7ant sous la tutelle d&#8217;un minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res devenu comptable de son rayonnement international). <\/p>\n<p>Bref, dans un geste critique, de fid\u00e9lit\u00e9 et d&#8217;infid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire de Jacques Derrida, que lui-m\u00eame aurait sans doute appel\u00e9 de ses v\u0153ux, il s&#8217;agirait de transformer \u00e0 nouveau le Coll\u00e8ge pour qu&#8217;il redevienne ce qu&#8217;il n&#8217;a jamais cess\u00e9, ou n&#8217;aurait jamais du cesser d&#8217;\u00eatre : une institution critique, qui d\u00e9fie les gouvernants et la pens\u00e9e d&#8217;\u00c9tat.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-8013 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/derrida-ciph-de1.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/derrida-ciph-de1-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"derrida-ciph.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Envisag\u00e9e par le gouvernement, la disparition de la dotation publique entra\u00eenerait celle de l&#8217;institution cr\u00e9\u00e9e par Jacques Derrida. 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