{"id":7969,"date":"2014-10-01T11:26:10","date_gmt":"2014-10-01T09:26:10","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/pour-ne-pas-en-finir-avec-jaures7969\/"},"modified":"2023-06-23T23:17:57","modified_gmt":"2023-06-23T21:17:57","slug":"pour-ne-pas-en-finir-avec-jaures7969","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=7969","title":{"rendered":"Pour ne pas en finir avec Jaur\u00e8s"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Les publications ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9gion pour \u00e9voquer la grande figure de Jaur\u00e8s. Il manquait toutefois une \u00e9tude de sa pens\u00e9e. C\u2019est chose faite : les \u00e9ditions du Seuil publient un ouvrage important de l\u2019historien Jean-Paul Scot, sur Jaur\u00e8s et le r\u00e9formisme r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Pourquoi avoir attendu si longtemps, pour disposer d\u2019une synth\u00e8se solide sur l\u2019arri\u00e8re-plan intellectuel et strat\u00e9gique de celui qui fut la grande figure du socialisme fran\u00e7ais d\u2019avant 1914 ? Peut-\u00eatre parce que son \u0153uvre est foisonnante, dispers\u00e9e dans une multitude de discours et d\u2019articles publi\u00e9s aux quatre coins de l\u2019Hexagone. Sans doute aussi parce que Jaur\u00e8s est un personnage atypique. <\/p>\n<p><strong><em>Jaur\u00e8s et la complexit\u00e9<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Dans la galaxie du socialisme international du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, Jaur\u00e8s n\u2019appartient pas \u00e0 la gauche, ni celle du &#8220;pape&#8221;\u00bb de l\u2019Internationale ouvri\u00e8re, l\u2019Allemand Karl Kautsky ni, a fortiori, celle plus radicale des &#8220;trois L&#8221; (Vladimir L\u00e9nine, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg). Au tout d\u00e9but du si\u00e8cle, quand le socialiste Alexandre Millerand entre dans le gouvernement Waldeck-Rousseau, Jaur\u00e8s est du c\u00f4t\u00e9 des &#8220;minist\u00e9rialistes&#8221;, quand toute la gauche socialiste europ\u00e9enne vitup\u00e8re la &#8220;trahison de classe&#8221;. Et pourtant, cet homme \u00e9tonnant, venu tout droit du r\u00e9publicanisme mod\u00e9r\u00e9, gagn\u00e9 peu \u00e0 peu au socialisme, au d\u00e9part minoritaire parmi les siens, va devenir la figure marquante du socialisme r\u00e9unifi\u00e9 d\u2019apr\u00e8s 1905. Il va rallier une partie des partisans de Jules Guesde, se rapprocher des h\u00e9ritiers d\u2019Auguste Blanqui, passer alliance avec l\u2019ancien communard \u00c9douard Vaillant et dialoguer avec les &#8220;syndicalistes r\u00e9volutionnaires&#8221; de la CGT, p\u00e9tris d\u2019anarchisme.<\/p>\n<p>Or la France est l\u2019un des rares cas, en Europe, o\u00f9 la masse des adh\u00e9rents socialistes choisit apr\u00e8s-guerre de se rallier au mod\u00e8le r\u00e9volutionnaire russe des bolcheviks. Le &#8220;parti de Jaur\u00e8s&#8221; d\u2019avant 1914 a bascul\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 du &#8220;parti de L\u00e9nine&#8221;. Les opposants de l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Internationale communiste, l\u2019avocat L\u00e9on Blum en t\u00eate, ont beau invoquer les m\u00e2nes de Jaur\u00e8s, l\u2019esprit socialiste fran\u00e7ais d\u2019alors pr\u00e9f\u00e8re se tourner vers Moscou. Or les dirigeants bolcheviques ne prisent gu\u00e8re Jaur\u00e8s. Trotsky le respecte mais s\u2019en m\u00e9fie, L\u00e9nine d\u00e9teste sa rh\u00e9torique et le classe du c\u00f4t\u00e9 des opportunistes. Bref, pour ceux qui choisissent Moscou contre Londres, il n\u2019est pas bien vu de se r\u00e9clamer de celui qui a incarn\u00e9 si longtemps un socialisme parlementaire.<\/p>\n<p>Les plus \u00e0 l\u2019aise avec Jaur\u00e8s sont les anciens minoritaires du Congr\u00e8s de Tours, en d\u00e9cembre 1920. Mais ils vont faire du grand homme le symbole de l\u2019antibolchevisme : Jaur\u00e8s, c\u2019est l\u2019antith\u00e8se de L\u00e9nine, celui qui r\u00e9pugne au mod\u00e8le insurrectionnel et pr\u00e9f\u00e8re les vertus pacifiques du suffrage universel. Voil\u00e0 donc, par la force des choses, Jaur\u00e8s tir\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la &#8220;r\u00e9forme&#8221; et non de la &#8220;r\u00e9volution&#8221;. Sans doute les communistes ont-ils par la suite, notamment apr\u00e8s 1934, revaloris\u00e9 \u00e0 la hausse la r\u00e9f\u00e9rence au d\u00e9put\u00e9 de Carmaux. Mais ils insistent alors sur le pacifiste, sur le d\u00e9fenseur des ouvriers, ou sur l\u2019historien de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, davantage qu\u2019ils ne mettent en avant sa pens\u00e9e politique profonde.<\/p>\n<p><strong><em>L\u2019homme de la synth\u00e8se<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Jaur\u00e8s, de fa\u00e7on globale et sans autre forme de proc\u00e8s, est donc vu davantage comme un homme du r\u00e9formisme &#8220;raisonnable&#8221; que comme un tenant de la voie r\u00e9volutionnaire. Le m\u00e9rite de Jean-Paul Scot, \u00e0 partir d\u2019un d\u00e9pouillement exhaustif des textes disponibles, est de montrer qu\u2019il n\u2019en est rien. Jaur\u00e8s, nous d\u00e9montre-t-il, est du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9volution, mais \u00e0 la mani\u00e8re dont le socialisme europ\u00e9en d\u2019avant 1914 esp\u00e8re que cette r\u00e9volution adviendra : par la combinaison de la lutte des classes et du suffrage universel. La formule cl\u00e9 de Jaur\u00e8s, insiste Jean-Paul Scot, est bien celle <em>\u00ab d\u2019\u00e9volution r\u00e9volutionnaire \u00bb<\/em>, qu\u2019il formalise autour de 1901 et qui va devenir en 1908 le bien commun du parti r\u00e9unifi\u00e9 de 1905, la SFIO (Section Fran\u00e7aise de l\u2019Internationale Ouvri\u00e8re).<\/p>\n<p>Inclassable, Jean Jaur\u00e8s, parce qu\u2019il est l\u2019homme de la synth\u00e8se. Il l\u2019est, pourrait-on dire, par constitution : il vient du &#8220;parti r\u00e9publicain&#8221; et de sa branche mod\u00e9r\u00e9e (il est au d\u00e9part proche de Jules Ferry et des &#8220;r\u00e9publicains opportunistes&#8221;), il charge peu \u00e0 peu la R\u00e9publique d\u2019un contenu social, finit par passer au socialisme, mais sans tirer un trait sur ce qui lui para\u00eet de meilleur, dans cette R\u00e9publique dont le vieil Engels disait qu\u2019elle \u00e9tait la forme politique du socialisme. La synth\u00e8se, chez Jaur\u00e8s, n\u2019est pas une prudente m\u00e9diane. Elle se nourrit d\u2019une connaissance impressionnante des grands d\u00e9bats du socialisme europ\u00e9en. Germanophone, Jaur\u00e8s est l\u2019un des meilleurs connaisseurs fran\u00e7ais de la pens\u00e9e socialiste allemande. Lecteur de Marx dans le texte, il r\u00e9cuse le &#8220;r\u00e9visionnisme&#8221; d\u2019Eduard Bernstein (auquel son &#8220;minist\u00e9rialisme&#8221; aurait d\u00fb l\u2019attacher), mais rechigne devant la rudesse de Karl Kautsky (dont sa lecture de Marx le rend proche). En France, il critique \u00e2prement le &#8220;possibilisme&#8221; de Paul Brousse, mais se heurte tout autant \u00e0 l\u2019intransigeance d\u2019un Jules Guesde. Il se d\u00e9marque de fa\u00e7on brutale du &#8220;solidarisme&#8221; formalis\u00e9 par le radical L\u00e9on Bourgeois, mais il n\u2019aime pas les th\u00e9ories &#8220;anarcho-syndicalistes&#8221; des dirigeants de la CGT. Les positions tranch\u00e9es de ces syndicalistes le heurtent, mais il plaide continument pour le dialogue avec eux et plaide pour l\u2019autonomie totale du syndicalisme en 1906, quand les &#8220;guesdistes&#8221; la r\u00e9cusaient, au nom de la direction n\u00e9cessaire du parti sur les syndicats et les coop\u00e9ratives.<\/p>\n<p>Or c\u2019est cet esprit de synth\u00e8se qui le conduit vers <em>\u00ab l\u2019\u00e9volution r\u00e9volutionnaire \u00bb<\/em>. Comment d\u00e9finir un tel oxymore, cette union de deux termes en apparence contradictoires ? Pour Jean-Paul Scot, la r\u00e9ponse est nette : Jaur\u00e8s est tout entier du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9volution (les r\u00e9formes ne sont pas des solutions), mais la r\u00e9volution n\u2019est qu\u2019incantation si elle n\u2019inclut pas le processus complet qui la m\u00e8ne \u00e0 son terme (la r\u00e9forme est alors un pr\u00e9paratif \u00e0 la r\u00e9volution). Le cheminement de Jaur\u00e8s accompagne en fait le mouvement qui, apr\u00e8s 1871, conduit Engels et le mouvement socialiste \u00e0 prendre des distances avec les mod\u00e8les insurrectionnels ant\u00e9rieurs et \u00e0 revaloriser l\u2019action pacifique appuy\u00e9e sur le suffrage universel. Ajoutons-y l\u2019ambivalence fran\u00e7aise du r\u00e9publicanisme, qui pousse Jaur\u00e8s \u00e0 penser toujours en termes de contradictions : c\u2019est le rapport des forces de classes, et lui seul, qui d\u00e9cide si la R\u00e9publique reste cantonn\u00e9e dans sa forme bourgeoise (la  pente radicale) ou s\u2019ouvre vers sa dynamique sociale (la pente du socialisme).<\/p>\n<p><strong><em>Port\u00e9e et limites d\u2019une \u00e9poque<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Au fond, quand le socialisme oscille entre la tentation du &#8220;r\u00e9visionnisme&#8221; et les facilit\u00e9s de &#8220;l\u2019orthodoxie&#8221;, plut\u00f4t que de balancer entre la peur de l\u2019isolement ouvrier et la crainte de l\u2019engluement opportuniste, au lieu de penser isol\u00e9ment les termes de la contradiction, Jaur\u00e8s sugg\u00e8re de les traiter ensemble. Il le fait \u00e0 sa mani\u00e8re, qui le rend suspect aux yeux d\u2019une large part de la tradition socialiste europ\u00e9enne. Mais il incarne ce qui, au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, fut un devenir possible de la social-d\u00e9mocratie encore de souche r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est que ce possible ne s\u2019est jamais d\u00e9ploy\u00e9 pleinement. La bifurcation de l\u2019\u00e9t\u00e9 1914 interrompt brutalement l\u2019ascension. Dans la crise exacerb\u00e9e du d\u00e9but de si\u00e8cle, la vague nationaliste emporte l\u2019espoir pacifiste du socialisme. Elle d\u00e9valorise du m\u00eame coup les strat\u00e9gies optimistes fond\u00e9es sur l\u2019expansion du mouvement ouvrier et la dynamique du suffrage universel. En d\u00e9cembre 1920, Marcel Cachin, qui fut un guesdiste convaincu, explique \u00e0 ses camarades du congr\u00e8s de Tours que <em>\u00ab le fusil a remplac\u00e9 l\u2019urne \u00bb<\/em>. D\u00e8s lors, la pens\u00e9e fluide et complexe de Jaur\u00e8s se trouve rabattue du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9chec. De l\u2019\u00e9volution r\u00e9volutionnaire, il ne reste plus que l\u2019\u00e9volution ; dans le langage de l\u2019\u00e9poque, autant dire la compromission. Le c\u0153ur de la pens\u00e9e jaur\u00e9sienne est \u00e9cart\u00e9, pour longtemps : trop hardi pour ceux qui choisissent le pragmatisme du travaillisme anglais, trop timide pour ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent la radicalit\u00e9 russe.<\/p>\n<p>Le m\u00e9rite du travail de Jean-Paul Scot est double : il restitue la pens\u00e9e de Jaur\u00e8s dans l\u2019\u00e9paisseur de son expression foisonnante, sans trier a priori dans son expression ; il replace le cheminement jaur\u00e9sien dans les controverses de son temps, en France et en Europe. En m\u00eame temps qu\u2019un livre sur Jaur\u00e8s, c\u2019est une r\u00e9flexion globale sur la strat\u00e9gie politique du mouvement socialiste qui nous est propos\u00e9e. Dans un moment de d\u00e9composition et de recherche de recomposition, ce regard r\u00e9trospectif exigeant est n\u00e9cessaire. On sait toutefois, depuis Beaumarchais, que <em>\u00ab sans la libert\u00e9 de penser, il n\u2019est point d\u2019\u00e9loge flatteur \u00bb<\/em>\u2026 Peut-\u00eatre notera-t-on chez Scot, ici ou l\u00e0, le d\u00e9sir de trouver, dans Jaur\u00e8s et sa pens\u00e9e complexe, des r\u00e9ponses d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9es aux questions redoutables du pr\u00e9sent. Or, si l\u2019esprit de Jaur\u00e8s est un stimulant, sa lettre est tout aussi dat\u00e9e que passionnante. Jaur\u00e8s, nous rappelle l\u2019historien, \u00e9crivait que <em>\u00ab le marxisme lui-m\u00eame contient les moyens de compl\u00e9ter et de renouveler le marxisme \u00bb<\/em>. Nous devrions proc\u00e9der de m\u00eame avec le &#8220;jauressisme&#8221;. Encore faut-il au pr\u00e9alable le conna\u00eetre. Et, gr\u00e2ce \u00e0 Jean-Paul Scot, nous le connaissons mieux.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-7969 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/jaures-scot-481.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/jaures-scot-481-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"jaures-scot.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les publications ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9gion pour \u00e9voquer la grande figure de Jaur\u00e8s. Il manquait toutefois une \u00e9tude de sa pens\u00e9e. 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