{"id":794,"date":"1998-01-01T00:00:00","date_gmt":"1997-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/edouard-glissant794\/"},"modified":"1998-01-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-12-31T23:00:00","slug":"edouard-glissant794","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=794","title":{"rendered":"Edouard Glissant"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Edouard Glissant <\/p>\n<p>Voir aussi Glissant, l&#8217;essentiel:<strong> Po\u00e8te, romancier, essayiste, signataire du Manifeste des 121, vice-pr\u00e9sident du Parlement international des \u00e9crivains, \u00e0 70 ans, le Martiniquais Edouard Glissant d\u00e9veloppe dans son dernier livre, Trait\u00e9 du tout-monde, sa notion de cr\u00e9olisation des cultures. <\/strong><\/p>\n<p> <strong>  La cr\u00e9olisation est une notion fondamentale de votre pens\u00e9e. Comment pouvez-vous la d\u00e9finir ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Edouard Glissant : <\/strong> J&#8217;appelle cr\u00e9olisation, des contacts de cultures en un lieu donn\u00e9 du monde et qui ne produisent pas un simple m\u00e9tissage, mais une r\u00e9sultante impr\u00e9visible. Cela est tr\u00e8s li\u00e9 avec la notion de ce que j&#8217;appelle le chaos-monde. Un chaos-monde, caract\u00e9ris\u00e9 non pas par le d\u00e9sordre mais par l&#8217;impr\u00e9visible. On peut pr\u00e9voir le m\u00e9tissage, pas la cr\u00e9olisation. On prend trois petits pois gris, trois petits pois verts, on les greffe et on sait comment sera la deuxi\u00e8me, la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration. La cr\u00e9olisation qui constitue un processus impossible \u00e0 arr\u00eater n&#8217;a pas de morale. La cr\u00e9olisation ne permet pas de saisir mais plut\u00f4t de tenter d&#8217;appr\u00e9hender ce qui se passe dans le monde. Essayer de p\u00e9n\u00e9trer et de deviner la cr\u00e9olisation du monde, c&#8217;est commencer \u00e0 lutter contre la standardisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qui atteint l&#8217;\u00e9conomie, le social, la culture&#8230; Il faut d\u00e9velopper la pens\u00e9e que la cr\u00e9olisation n&#8217;est pas une \u00e9vaporation dans une sorte de gros magma, mais l&#8217;instauration, de plus en plus concr\u00e8tement et de plus en plus po\u00e9tiquement, de la relation entre le lieu o\u00f9 l&#8217;on est, d&#8217;o\u00f9 l&#8217;on \u00e9l\u00e8ve la voix et tous les lieux possibles du monde. Par exemple, les multinationales capitalistes expliquent aux gens des pays o\u00f9 elles s&#8217;implantent de ne pas se renfermer sur eux-m\u00eames, de s&#8217;ouvrir au monde, mais cela n&#8217;entra\u00eene pas une v\u00e9ritable relation. On conna\u00eet la suite.<\/p>\n<p> <strong> Vous connaissez bien les Etats-Unis, puisque vous enseignez la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 la City University of New York. C&#8217;est un poste d&#8217;observation id\u00e9al pour vous ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. G.: <\/strong> Oui. J&#8217;avais envie de voir cette esp\u00e8ce d&#8217;\u00e9norme chose, o\u00f9 tout se brasse sans pour autant se toucher. Il y a l\u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s pluri-ethniques, o\u00f9 la cr\u00e9olisation commence \u00e0 se faire, mais o\u00f9 elle n&#8217;est pas encore accept\u00e9e. Jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent, ces ethnies vivent les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, mais sans s&#8217;interp\u00e9n\u00e9trer. Et, malgr\u00e9 leurs habitudes de consommation communes (le Mc Donald, les baskets&#8230;), on ne peut encore parler de v\u00e9ritable cr\u00e9olisation. Autre chose: il y a une grande vogue aux Etats-Unis de la pens\u00e9e du multiculturalisme, mais, pour moi, le multiculturalisme est une mani\u00e8re commode d&#8217;\u00e9vacuer les probl\u00e8mes. On dit: c&#8217;est multiculturel donc, c&#8217;est tr\u00e8s bien. Mais c&#8217;est faux, car le ph\u00e9nom\u00e8ne d&#8217;interchange n&#8217;existe pas encore. Cela ne fonctionne que dans un seul sens: il n&#8217;y a pas d&#8217;interp\u00e9n\u00e9tration. On a m\u00eame vu appara\u00eetre une &#8221; world-litterature &#8221; construite sur les m\u00eames mod\u00e8les: on prend un peu de tout, on m\u00e9lange tout \u00e7a&#8230;<\/p>\n<p> <strong> Mais la notion de cr\u00e9olisation a jet\u00e9 un trouble parmi les intellectuels noirs-am\u00e9ricains. Il semble que la n\u00e9gritude perde du terrain par rapport \u00e0 la pens\u00e9e cara\u00efbe. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. G.: <\/strong> Oui, \u00e7a commence, notamment dans les d\u00e9partements d&#8217;\u00e9tudes africaines, alors que certains Am\u00e9ricains sont en plein dans le retour \u00e0 l&#8217;Afrique. Peut-\u00eatre que, tr\u00e8s prochainement, il y aura un clash entre cette notion de cr\u00e9olisation et l&#8217;afrocentrisme. Personnellement, je me m\u00e9fie de ce retour \u00e0 l&#8217;Afrique. En effet, d\u00e8s la traite des n\u00e8gres, ceux qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9s ont suivi une histoire, mais l&#8217;Afrique aussi a suivi son histoire. L&#8217;afrocentrisme, c&#8217;est consid\u00e9rer l&#8217;Afrique comme un objet que l&#8217;on peut s&#8217;approprier. Tout comme les colonisateurs qui pensaient: je viens et puis je prends, et c&#8217;est \u00e0 moi. Il y a une esp\u00e8ce de pressentiment dans la communaut\u00e9 noire-am\u00e9ricaine que quelque chose d&#8217;autre est possible, parce que l&#8217;afro-centrisme c&#8217;est tr\u00e8s confortable, au contraire de la cr\u00e9olisation. Du reste plus rien n&#8217;est confortable dans ce monde.<\/p>\n<p> <strong> C&#8217;est-\u00e0-dire ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. G.: <\/strong> Prenez les conflits actuels. Ils ne concernent plus des Etats ou des Nations en tant que tels. Ce sont des conflits de culture qui, souvent, prennent la forme de conflits religieux. Pour la premi\u00e8re fois, les conflits culturels ou les harmonies culturelles sont entr\u00e9s dans notre conscience: ils concernent la totalit\u00e9-monde. C&#8217;est l\u00e0 que se trouve le difficile enclenchement des contacts culturels. C&#8217;est compl\u00e8tement nouveau. Et, face \u00e0 cela, il faut commencer \u00e0 penser le tout-monde, penser ces contacts. Ma deuxi\u00e8me proposition, c&#8217;est qu&#8217;on ne peut pas appr\u00e9hender tout cela avec des id\u00e9ologies ou des pens\u00e9es de syst\u00e8me.<\/p>\n<p> <strong> Que faire ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. G.: <\/strong> La solution n&#8217;est pas l&#8217;enfermement, c&#8217;est plut\u00f4t de dire: &#8221; Il y a une relation entre mon lieu et tous les lieux du monde, et je veux essayer de mettre cette relation en po\u00e9tique.&#8221; Cette po\u00e9tique de la relation (NDLR: d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9e dans le Discours antillais paru en 1981), c&#8217;est la mani\u00e8re durable de lutter contre cette sorte de pr\u00e9dateur invisible qu&#8217;est la mondialisation. Par ailleurs, il faut en finir avec l&#8217;id\u00e9e de l&#8217;identit\u00e9 comme racine unique. L&#8217;identit\u00e9 est toujours une racine. Mais ce n&#8217;est pas une racine unique, qui tue autour d&#8217;elle, c&#8217;est une racine en rhizome. La Cara\u00efbe est un exemple. Bien s\u00fbr, il est difficile pour les gens de concevoir que leur identit\u00e9 puisse avoir des ramifications. Or, c&#8217;est la v\u00e9rit\u00e9. Un Cubain blanc peut danser aussi bien que moi, s&#8217;habiller de la m\u00eame mani\u00e8re, manger les m\u00eames choses, etc. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on fait dans ce cas-l\u00e0 ? On dit: moi, je suis un Caraib\u00e9en, et lui, il ne l&#8217;est pas ?<\/p>\n<p> <strong> Il faut donc changer l&#8217;imaginaire ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. G.: <\/strong> Il est vain d&#8217;essayer de s&#8217;enfermer dans une identit\u00e9 unique. Les gens pensent: si mon identit\u00e9 touche \u00e0 celle de l&#8217;autre, je perds mon identit\u00e9, je suis en danger. L\u00e0, il faut absolument un changement de l&#8217;imaginaire. Les autres solutions, politiques, militaires, sociales sont compl\u00e8tement \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Il faut penser ces nouveaux probl\u00e8mes et les aborder d&#8217;une nouvelle mani\u00e8re. Les perceptions po\u00e9tiques qui sont plus incertaines, plus fragiles et plus menac\u00e9es que d&#8217;autres n&#8217;ont pas la contrainte id\u00e9ologique des syst\u00e8mes de pens\u00e9e: ces perceptions-l\u00e0 sont les plus appropri\u00e9es pour vivre la nature de notre chaos-monde.<\/p>\n<p> <strong> D&#8217;o\u00f9 le r\u00f4le d\u00e9terminant que vous donnez \u00e0 la notion de gen\u00e8se ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. G.: <\/strong> Dans le Trait\u00e9 du tout-monde, je distingue deux sortes de cultures: les cultures ataviques et les cultures composites. Manifestement, toutes les cultures europ\u00e9ennes \u00e0 partir du Bassin m\u00e9diterran\u00e9en sont des cultures ataviques. J&#8217;appelle atavique une culture qui a pu cr\u00e9er une id\u00e9e de gen\u00e8se. Il y a plusieurs cons\u00e9quences quand une communaut\u00e9 a pu enfanter l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une cr\u00e9ation du monde. La premi\u00e8re, c&#8217;est que cette communaut\u00e9 croit que sa parole a \u00e9t\u00e9 dict\u00e9e par son dieu qui a cr\u00e9\u00e9 le monde et la deuxi\u00e8me, c&#8217;est qu&#8217;elle a un droit l\u00e9gitime de propri\u00e9t\u00e9 sur sa terre. Ce qui l\u00e9gitime par exemple la colonisation. Ce que j&#8217;appelle les cultures composites, n\u00e9es justement du choc de la colonisation, sont des cultures historiques dont les origines ne se perdent pas dans la nuit des temps. Ces cultures-l\u00e0 ne peuvent pas cr\u00e9er l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une gen\u00e8se. Pour nous, Antillais, notre gen\u00e8se c&#8217;est le ventre du bateau n\u00e9grier. Nous n&#8217;allons pas cr\u00e9er un mythe fondateur puisque nous savons d&#8217;o\u00f9 nous venons. J&#8217;appelle \u00e7a une digen\u00e8se, c&#8217;est-\u00e0-dire une gen\u00e8se qui n&#8217;entra\u00eene pas d&#8217;absolu. C&#8217;est pour \u00e7a que les peuples des Cara\u00efbes sont plus pr\u00e8s de l&#8217;id\u00e9e de cr\u00e9olisation: d\u00e8s le d\u00e9part, il y a l&#8217;absence. Il n&#8217;y a pas d&#8217;arri\u00e8re-pays.<\/p>\n<p> <strong> La Cara\u00efbe peut-elle \u00eatre un mod\u00e8le ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> E. G.: <\/strong> Sans nous en rendre compte, nous vivons dans l&#8217;inattendu. Mais, inconsciemment, cela nous emp\u00eache d&#8217;avoir un esprit de syst\u00e8me. Une pens\u00e9e syst\u00e9matique ne peut pas na\u00eetre dans la Cara\u00efbe. Car la Cara\u00efbe est un lieu de passage, de ravage. Si vous regardez la carte du monde, du point de vue des g\u00e9nocides, des purifications ethniques: m\u00eame s&#8217;il y a de la mis\u00e8re, la Cara\u00efbe est une tache bleue. Je ne veux pas dire que la Cara\u00efbe est un mod\u00e8le. Mais ce que la Cara\u00efbe a v\u00e9cu, souvent dans des conditions incroyables, a d\u00e9finitivement \u00e9cart\u00e9, selon moi, l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un syst\u00e8me du monde, d&#8217;un trait\u00e9 du monde. Tout change tr\u00e8s vite: il y a vingt ans, on n&#8217;aurait jamais pens\u00e9 que des \u00e9crivains hispanophones, anglophones, francophones de la Cara\u00efbe auraient pu se r\u00e9unir. Je prends un \u00e9crivain comme Wilson Hayes. C&#8217;est incroyable le nombre d&#8217;id\u00e9es que nous partageons, sans le savoir. Je pense qu&#8217;il y a une sorte d&#8217;\u00e9nergie qui sort de tout cela et qui nous donne le devoir d&#8217;\u00eatre optimistes. C&#8217;est une urgence.<\/p>\n<p><strong> Glissant, l&#8217;essentiel: <\/strong><\/p>\n<p>Trait\u00e9 du tout-monde, 1997, Gallimard<\/p>\n<p>Le Discours antillais, 1981, Folio (r\u00e9\u00e9dition)<\/p>\n<p>La L\u00e9zarde, Points-Seuil (Prix Renaudot 1958) Tout-Monde, 1993, Folio (r\u00e9\u00e9dition)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Edouard Glissant <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-794","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/794","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=794"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/794\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=794"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=794"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=794"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}