{"id":7918,"date":"2014-09-11T17:06:03","date_gmt":"2014-09-11T15:06:03","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/trente-ans-plus-tard-la-crise-de7918\/"},"modified":"2023-07-03T14:51:30","modified_gmt":"2023-07-03T12:51:30","slug":"trente-ans-plus-tard-la-crise-de7918","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=7918","title":{"rendered":"Trente ans plus tard : 1984, la crise du Parti communiste fran\u00e7ais"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Roger Martelli publie <em>L\u2019Occasion manqu\u00e9e \u2013 Et\u00e9 1984, quand le PCF se referme<\/em>, sur un \u00e9pisode crucial de l\u2019histoire de la gauche en g\u00e9n\u00e9ral \u2013 et du Parti communiste en particulier. Laurent L\u00e9vy le commente au travers de sa propre lecture des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>On dira que chacun voit midi \u00e0 sa porte ; et que si ce livre me semble si passionnant, c\u2019est peut-\u00eatre parce que l\u2019\u00e9poque dont il parle est pr\u00e9cis\u00e9ment celle o\u00f9 j\u2019ai quitt\u00e9 le PCF. C\u2019est celle aussi o\u00f9 l\u2019auteur, avec d\u2019autres, s\u2019est lanc\u00e9 dans la dissidence du courant que l\u2019on a d\u2019abord appel\u00e9 les &#8220;r\u00e9novateurs&#8221;, puis les &#8220;reconstructeurs&#8221;, puis enfin les &#8220;refondateurs&#8221;, la plus longue et sans doute la plus importante des dissidences internes qu\u2019ait connu ce parti. Et peut-\u00eatre que si je ne m\u2019\u00e9tais pas trouv\u00e9, en province, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de ce mouvement, je l\u2019aurais rejoint. Mais je crois qu\u2019il y a, bien au-del\u00e0 de simples consid\u00e9rations biographiques, un grand int\u00e9r\u00eat \u00e0 se retourner sur cette p\u00e9riode cruciale. Et si Roger Martelli annonce dans son introduction que l\u2019histoire ne livre pas de le\u00e7ons, il administre par son ouvrage la preuve que ce n\u2019est pas si vrai que \u00e7a.<\/p>\n<p>Historien, Roger Martelli nous plonge dans les archives du Parti communiste \u2013 d\u00e9sormais ouvertes et publiques \u2013 et annexe \u00e0 son travail plusieurs documents, dont certains in\u00e9dits. Militant, il nous fait partager ses r\u00e9flexions, celles de cette \u00e9poque, qui sont celle d\u2019un acteur de la p\u00e9riode (il \u00e9tait alors un jeune membre du Comit\u00e9 central du PCF), et celles d\u2019aujourd\u2019hui qui sont celles d\u2019un homme qui n\u2019a pas renonc\u00e9, en rompant avec le PCF, \u00e0 la perspective \u00e9mancipatrice du communisme. Ce livre comporte ainsi dans ses annexes le t\u00e9moignage v\u00e9cu de l\u2019auteur.<\/p>\n<p><strong><em>En creux, une actualit\u00e9 br\u00fblante<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je ne reprocherai pas \u00e0 Roger Martelli les choix qu\u2019il a effectu\u00e9s dans la conception de ce livre. C\u2019est toujours trop facile de dire <em>\u00ab ceci n\u2019est pas le livre que j\u2019aurais aim\u00e9 lire \u00bb<\/em>. L\u2019auteur est seul ma\u00eetre de ce dont il veut parler. Je n\u2019en regrette pas moins que la p\u00e9riode couverte soit si br\u00e8ve, dans la mesure o\u00f9 les pi\u00e9tinements strat\u00e9giques du PCF au cours de cette p\u00e9riode (celle, en gros, du &#8220;tournant de la rigueur&#8221;) ne me semblent compr\u00e9hensibles que si l\u2019on remonte (au moins) \u00e0 la rupture de l\u2019union de la gauche \u00e0 l\u2019automne 1977 (date \u00e0 partir de laquelle le PCF n\u2019a plus jamais \u00e9t\u00e9 capable, jusqu\u2019\u00e0 ce jour, d\u2019une quelconque \u00e9laboration strat\u00e9gique). <\/p>\n<p>Je regrette aussi la focale (presque) strictement limit\u00e9e aux questions de direction, aux d\u00e9bats qui ont agit\u00e9 la direction du PCF, sans l\u2019\u00e9largir aux questions qui traversaient l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 ou m\u00eame le mouvement syndical. Mais ces questions ne sont pas absentes des d\u00e9bats de direction. Au demeurant, comme Roger Martelli l\u2019\u00e9crit lui-m\u00eame dans son introduction, l\u2019histoire du PCF (en ce incluse l\u2019histoire de cette \u00e9poque) reste \u00e0 faire, et son propos, s\u2019il y contribue d\u2019une mani\u00e8re indiscutablement utile, n\u2019est pas pour autant de combler cette lacune. Ces regrets n\u2019enl\u00e8vent donc rien \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019ouvrage. Un ouvrage d\u2019autant plus passionnant aujourd\u2019hui que l\u2019on y retrouve en creux certaines questions qui demeurent d\u2019une actualit\u00e9 br\u00fblante dans toute r\u00e9flexion strat\u00e9gique sur la recherche d\u2019une alternative.<\/p>\n<p>Le d\u00e9roulement et l\u2019\u00e9tat de la r\u00e9flexion interne \u00e0 la direction du PCF est donc d\u00e9crit dans une premi\u00e8re partie du livre. Une seconde est constitu\u00e9e de r\u00e9flexions d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral sur la place du communisme dans la vie politique fran\u00e7aise et sur ses destin\u00e9es. Roger Martelli y reprend inlassablement une question \u00e0 laquelle il a d\u00e9j\u00e0 consacr\u00e9 de nombreuses pages \u2013 et quelques livres. Une saine obsession \u00e0 comprendre, \u00e0 analyser, et \u00e0 critiquer au sens le plus g\u00e9n\u00e9ral de ce mot ce qui se joue dans l\u2019histoire du communisme politique. Les annexes propos\u00e9es viennent \u00e9clairer l\u2019ensemble du propos : t\u00e9moignage, extraits de r\u00e9solutions du bureau politique du PCF, d\u2019interventions dans les d\u00e9bats du comit\u00e9 central, de r\u00e9flexions publi\u00e9es alors dans la presse du PCF.<\/p>\n<p>Le titre du livre, <em>L\u2019Occasion manqu\u00e9e<\/em>, ne doit pas trop \u00eatre pris au pied de la lettre : l\u2019article d\u00e9fini n\u2019est pas l\u00e0 pour cacher que, dans son histoire s\u00e9culaire, le PCF a <em>\u00ab manqu\u00e9 \u00bb<\/em> d\u2019autres <em>\u00ab occasions \u00bb<\/em> de se renouveler. Roger Martelli les \u00e9voque bri\u00e8vement, mais avec insistance, depuis le<em> \u00ab retard de 1956 \u00bb<\/em>, formule dont il est \u00e0 l\u2019origine et qui lui avait valu l\u2019attention de la direction, et jusqu\u2019\u00e0 son accession au Comit\u00e9 central, jusqu\u2019aux divers moments o\u00f9, devant une bifurcation possible, la direction du PCF avait marqu\u00e9 le pas.<\/p>\n<p><strong><em>De l&#8217;union populaire \u00e0 l&#8217;\u00e9chec du programme commun<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Sans pr\u00e9tendre se substituer aux n\u00e9cessaires travaux historiques \u00e0 venir, rappelons quelques donn\u00e9es sur la p\u00e9riode qui pr\u00e9c\u00e8de. En 1984, il y a d\u00e9j\u00e0 sept ans que la direction du PCF navigue \u00e0 vue. Cela n\u2019a pas cess\u00e9 depuis. Sa derni\u00e8re \u00e9laboration strat\u00e9gique date de 1968, avec le Manifeste de Champigny, aboutissement d\u2019une d\u00e9marche initi\u00e9e d\u00e8s 1962, et qui trouve ses premiers lin\u00e9aments dans les ann\u00e9es qui pr\u00e9c\u00e8dent : c\u2019est la strat\u00e9gie de l\u2019union populaire, fond\u00e9e sur un principe d\u2019alliance avec un Parti socialiste alors minoritaire \u00e0 gauche, pour la construction d\u2019une <em>\u00ab d\u00e9mocratie avanc\u00e9e ouvrant la voie au socialisme \u00bb<\/em>. Le point d\u2019orgue de cette ligne strat\u00e9gique est la signature en 1972 d\u2019un programme commun de gouvernement avec le Parti socialiste, programme bient\u00f4t ratifi\u00e9 par le petit Parti radical de gauche. Georges Marchais explique alors, dans un texte qui ne sera rendu public que quelques ann\u00e9es plus tard, que la r\u00e9ussite de cette strat\u00e9gie suppose la multiplication des luttes de masse, et qu\u2019un gouvernement d\u2019union populaire ne pourra &#8220;r\u00e9ussir&#8221; que soutenu par un puissant mouvement populaire.<\/p>\n<p>Cette strat\u00e9gie a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9e et prolong\u00e9e jusqu\u2019au XXIIe congr\u00e8s de f\u00e9vrier 1976, qui en marque d\u00e9j\u00e0 les limites et les contradictions et \u00e0 certains \u00e9gards commence \u00e0 s\u2019en \u00e9carter. On se rappelle ce XXIIe congr\u00e8s comme celui de &#8220;l\u2019abandon&#8221; de la dictature du prol\u00e9tariat (en r\u00e9alit\u00e9 absente du discours du PCF depuis 1968, o\u00f9 le Manifeste pr\u00e9cit\u00e9 ne lui consacrait qu\u2019une phrase en peu contourn\u00e9e), mais on n\u2019a gu\u00e8re remarqu\u00e9 qu\u2019il est aussi celui o\u00f9 l\u2019union populaire dispara\u00eet elle aussi du vocabulaire.<\/p>\n<p>Elle est concr\u00e8tement, mais sans le dire, abandonn\u00e9e en septembre 1977 avec la rupture de l\u2019union de la gauche, alors que le Parti socialiste a d\u00e9pass\u00e9, en termes de rapports de forces \u00e9lectoraux, le PCF. Les \u00e9lections l\u00e9gislatives de 1978, qui devaient en toute logique conduire \u00e0 la victoire de la gauche sur la base de ce qu\u2019il restait du programme commun, sont un \u00e9chec. Et le d\u00e9bat s\u2019enflamme dans le Parti communiste sur la question des responsabilit\u00e9s de cet \u00e9chec. La doxa alors adopt\u00e9e est qu\u2019il est inutile de trop en d\u00e9battre. Quoi qu\u2019en disent quelques <em>\u00ab intellectuels assis derri\u00e8re leurs bureaux \u00bb<\/em> (<em>dixit<\/em> Georges Marchais), la responsabilit\u00e9 exclusive de cet \u00e9chec incombe au Parti socialiste. Quiconque, dans le parti, parle de quoi que ce soit, f\u00fbt-ce de la pluie et du beau temps, sans dire que <em>\u00ab c\u2019est la responsabilit\u00e9 du Parti socialiste \u00bb<\/em> est imm\u00e9diatement mis \u00e0 l\u2019index. Rien de ce qu\u2019il pourra dire ult\u00e9rieurement ne fera plus jamais l\u2019objet de la moindre attention. <\/p>\n<p>Les conditions du d\u00e9bat interne \u2013 qui n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 d\u2019une richesse extraordinaire \u2013 deviennent proprement intenables. Mais cette &#8220;crise&#8221; n\u2019affecte que certains secteurs du Parti communiste, essentiellement parmi ses intellectuels. C\u2019est l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Louis Althusser publiera dans Le Monde deux s\u00e9ries d\u2019articles qui feront la mati\u00e8re de ses deux petits livres, XXIIe congr\u00e8s, et Ce qui ne peut plus durer dans le Parti communiste. La direction, pour l\u2019essentiel, y \u00e9chappe.<\/p>\n<p><strong><em>Fuite en avant et &#8220;catastrophe&#8221; de 1981<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Toute cette p\u00e9riode avait parall\u00e8lement \u00e9t\u00e9 celle l\u2019eurocommunisme : une petite musique mal maitris\u00e9e au PCF, qui t\u00e2chait de donner coh\u00e9rence \u00e0 la &#8220;nouvelle&#8221; conception du socialisme d\u00e9mocratique et de la voie d\u00e9mocratique originale pour y parvenir, \u00e0 travers un progressif mais r\u00e9el d\u00e9tachement du communisme sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>En 1979, se tient le XXIIIe congr\u00e8s dans cette nouvelle configuration. Il y a bien l\u00e0 une tentative d\u2019\u00e9laboration strat\u00e9gique nouvelle, avec la mise en avant, pour la premi\u00e8re fois, et pour une br\u00e8ve p\u00e9riode, du th\u00e8me de l\u2019autogestion. Le &#8220;titre&#8221; du congr\u00e8s est <em>L\u2019Avenir commence maintenant<\/em>. D\u2019une certaine fa\u00e7on, il s\u2019agit de remplacer une strat\u00e9gie essentiellement fond\u00e9e sur les questions \u00e9lectorales, avec leur calendrier et leurs n\u00e9cessaires alliances, par quelque chose de nouveau, mieux ancr\u00e9 dans les luttes quotidiennes. Mais l\u2019absence d\u2019un d\u00e9bat approfondi \u00e0 la suite des \u00e9lections de 1978 p\u00e8se lourd sur un congr\u00e8s qui se tient dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-coup. Et la tentative d\u2019\u00e9laboration tourne court.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite, c\u2019est la fuite en avant. Entretemps \u2013 c\u2019est un d\u00e9tail qui a son importance \u2013 Jean Kanapa, qui \u00e9tait le grand ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre de l\u2019eurocommunisme en France, le principal collaborateur de Georges Marchais, est pr\u00e9matur\u00e9ment disparu. Pour la direction du PCF, l\u2019\u00e9chec de la gauche en 1978 marque une fin de cycle. Elle n\u2019imagine pas de rebondissement rapide. La configuration de l\u2019\u00e9lection de 1981 la prend un peu de cours sur ses deux volets essentiels, lorsqu\u2019il s\u2019av\u00e8re, \u00e0 l\u2019issue du premiers tour que le PCF connait un relatif effondrement de son \u00e9lectorat (Georges Marchais &#8220;tombe&#8221; \u00e0 15,7 %&#8230; catastrophe tellurique tout \u00e0 fait impr\u00e9visible, dont les militant-e-s du PCF ne se consolent qu\u2019en se disant que le fond est atteint, et qu\u2019on ne pourra jamais tomber plus bas) et que Fran\u00e7ois Mitterrand appara\u00eet comme un vainqueur possible pour le second tour. Cette derni\u00e8re hypoth\u00e8se, dans les rapports de forces \u00e0 gauche ainsi reconfigur\u00e9s, semble catastrophique pour la direction du PCF, dont l\u2019essentiel de l\u2019activit\u00e9 depuis quatre ans consiste \u00e0 d\u00e9noncer le \u00ab virage \u00e0 droite \u00bb du Parti socialiste. <\/p>\n<p>Ici prend place la mis\u00e9rable op\u00e9ration de cette direction ayant consist\u00e9, tout en appelant \u00e0 voter Mitterrand au second tour, \u00e0 tenter de faire en sous-main une campagne &#8220;interne&#8221; pour faire voter Giscard afin d\u2019\u00e9viter la catastrophe. Cette op\u00e9ration, dont les contours sont aujourd\u2019hui bien connus, fait naturellement long feu. Non seulement la totalit\u00e9 des \u00e9lecteurs de Georges Marchais, mais la quasi-totalit\u00e9 des militant-e-s du PCF, reportent massivement, avec ou sans enthousiasme, leurs voix sur Fran\u00e7ois Mitterrand, \u00e9lu le 10 mai 1981. Retour de b\u00e2ton. Pendant plus d\u2019un mois, le PCF m\u00e8nera campagne pour que des ministres communistes entrent au gouvernement. Au terme des n\u00e9gociations qui suivent les \u00e9lections l\u00e9gislatives, ils seront quatre : Charles Fiterman, Anicet Le Pors, Marcel Rigout, et Jack Ralite.<\/p>\n<p><strong><em>Vers le &#8220;tournant de la rigueur&#8221;<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>On fera semblant de croire que la victoire de Fran\u00e7ois Mitterrand est celle du &#8220;programme commun&#8221;, pourtant mort et enterr\u00e9 depuis quatre ans. C\u2019est m\u00e9connaitre l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9volution politique des ann\u00e9es qui pr\u00e9c\u00e8dent. Mitterrand a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu sur un certain nombre de propositions qui sont tr\u00e8s en retrait de ce programme (que l\u2019on pourrait relire aujourd\u2019hui en s\u2019\u00e9tonnant de son caract\u00e8re r\u00e9ellement avanc\u00e9). Il a surtout \u00e9t\u00e9 \u00e9lu pour <em>\u00ab battre Giscard \u00bb<\/em>, pour mettre fin au r\u00e8gne ininterrompu de la droite depuis le commencement de la Ve R\u00e9publique en 1958. Dans la m\u00e9moire collective, la gauche n\u2019a jamais gouvern\u00e9 depuis la Lib\u00e9ration. 1936 et 1945 restent des r\u00e9f\u00e9rences politiques parlantes. Cela suscite de tr\u00e8s grands espoirs : qu\u2019il soit mis fin \u00e0 la crise, permanente depuis 1973, que le sort des gens s\u2019am\u00e9liore. Et pour les plus avanc\u00e9s, qu\u2019une issue non capitaliste soit dessin\u00e9e. <\/p>\n<p>Cela dit, force est de constater que le nouveau gouvernement m\u00e8nera, pour un peu plus d\u2019un an, une v\u00e9ritable politique &#8220;de gauche&#8221;. Ce sont d\u2019abord les nationalisations qui, si leur ampleur et leur configuration sont assez \u00e9loign\u00e9es de ce pourquoi militait le parti communiste, portent un coup r\u00e9el \u00e0 la domination du grand capital sur l\u2019\u00e9conomie et sur la soci\u00e9t\u00e9. Ce sont les lois Auroux, qui accroissent consid\u00e9rablement les droits des salari\u00e9s dans les entreprises. C\u2019est la r\u00e9forme territoriale et la d\u00e9centralisation du pouvoir. C\u2019est la semaine de 39 heures. Georges Marchais d\u00e9clarera m\u00eame, sans que cela soit ridicule, que les r\u00e9formes de 1981-1982 auront apport\u00e9 plus aux travailleurs que celles de 1936 et de 1945. Le tout dans une atonie pr\u00e9occupante de ce que l\u2019on n\u2019appelle pas encore le &#8220;mouvement social&#8221;, atonie favoris\u00e9e, \u00e0 rebours de la strat\u00e9gie affirm\u00e9e en 1972, par l\u2019attitude des ministres communistes \u2013 Charles Fiterman, par exemple, alors ministre d\u2019\u00c9tat, ministre des Transports, dissuadant en permanence la CGT d\u2019engager des luttes significatives \u00e0 la SNCF. Des gr\u00e8ves \u00e9clateront bien, en particulier dans l\u2019industrie automobile, mais aucun mouvement d\u2019ampleur ne verra le jour.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, d\u00e8s 1983, c\u2019est ce que l\u2019on appellera le &#8220;tournant de la rigueur&#8221;. Le poids pris dans l\u2019entourage de Fran\u00e7ois Mitterrand par des responsables socialistes qui n\u2019ont jamais approuv\u00e9 le programme commun, comme Michel Rocard ou surtout Jacques Delors, se fait de plus en plus pressant et devient irr\u00e9sistible. La fameuse <em>\u00ab pause dans les r\u00e9formes \u00bb<\/em> impos\u00e9e par Blum en 1937 connait une r\u00e9p\u00e9tition. C\u2019est Jacques Delors qui l&#8217;exige. Le contexte international, l\u2019inflation persistante, la vague montante du n\u00e9olib\u00e9ralisme dans tout le monde capitaliste, tout cela fait c\u00e9der les maigres digues &#8220;de gauche&#8221; du gouvernement.<\/p>\n<p>La direction communiste est manifestement d\u00e9sorient\u00e9e par cette situation nouvelle. Elle critique le &#8220;tournant&#8221; tout en restant fermement \u00e0 la fois au gouvernement et dans la majorit\u00e9 parlementaire. Aux sarcasmes de Mitterrand qui affirme qu\u2019on ne peut pas avoir <em>\u00ab un pied dedans et un pied dehors \u00bb,<\/em> Georges Marchais r\u00e9pond avec constance que le PCF a bien les deux pieds dans le gouvernement. Le PCF va jusqu\u2019\u00e0 lui voter la confiance au Parlement \u2013 alors que la confiance est, depuis un moment d\u00e9j\u00e0, \u00e0 tout le moins bien entam\u00e9e. Les ministres communistes ne contribuent pas peu \u00e0 ce choix. Mais lorsque, en 1984, intervient la formation d\u2019un nouveau gouvernement, dirig\u00e9 par Laurent Fabius, et dont la feuille de route est de mettre en musique, \u00e0 marche forc\u00e9e, le cours nouveau de la politique gouvernementale, le PCF, apr\u00e8s avoir tent\u00e9 d\u2019obtenir un grand minist\u00e8re \u00e9conomique dans ce gouvernement, opte devant le refus ferme de Fran\u00e7ois Mitterrand pour ne pas y entrer. Au grand soulagement des militant-e-s, profond\u00e9ment remont\u00e9-e-s contre le pouvoir en place et qui, depuis le &#8220;tournant&#8221;, sont tr\u00e8s nombreux-ses \u00e0 ne pas comprendre le maintien de leur parti dans ce gouvernement.<\/p>\n<p><em>J\u2019ouvre ici une parenth\u00e8se personnelle. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette \u00e9poque que j\u2019ai su que j\u2019allais quitter ce parti, o\u00f9 je militais depuis dix ans, depuis l\u2019\u00e2ge de dix-huit ans. La position \u2013 parfaitement inaudible \u2013 que je d\u00e9fendais depuis 1983, depuis l\u2019injonction de Mitterrand \u00e0 faire dire au PCF s\u2019il \u00e9tait<\/em> \u00ab dedans \u00bb <em>ou<\/em> \u00ab dehors \u00bb <em>(de la majorit\u00e9), son affirmation qu\u2019on ne pouvait pas avoir<\/em> \u00ab un pied dedans, un pied dehors \u00bb <em>appelait pour moi une r\u00e9ponse diff\u00e9rente de celle donn\u00e9e par la direction du parti. Une r\u00e9ponse plus dialectique : nous devions justement assumer cette position,<\/em> \u00ab un pied dedans, un pied dehors \u00bb<em>, rester dans le gouvernement sans en rabattre sur nos critiques et en d\u00e9veloppant les actions de masse, quitte \u00e0 nous faire virer. Nous ne devions pas prendre l\u2019initiative de la rupture, mais l\u2019assumer en cas de besoin. \u00c0 trente ans de distance, je ne suis pas convaincu que j\u2019avais tort. Mais toute discussion \u00e9tait assimil\u00e9e \u00e0 la critique sous la pression de l\u2019adversaire, et devenait impossible. Fin de parenth\u00e8se.<\/em><\/p>\n<p><strong><em><br \/>\n1984, la temp\u00eate<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Entretemps \u00e9taient survenues les \u00e9lections europ\u00e9ennes de 1984. Une lourde d\u00e9faite pour la gauche dans son ensemble, mais plus encore pour le PCF, dont la chute spectaculaire, avec seulement 11% des suffrages, n\u2019avait une nouvelle fois pas \u00e9t\u00e9 anticip\u00e9e. C\u2019est ce r\u00e9sultat \u00e9lectoral qui d\u00e9clenche la temp\u00eate, temp\u00eate au cours de laquelle de nombreuses questions en suspens ressortent dans le d\u00e9bat.<\/p>\n<p>L\u2019une des caract\u00e9ristiques de ce scrutin, pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire \u00e9lectorale de ce pays, est le tr\u00e8s fort taux d\u2019abstentions, surtout dans l\u2019\u00e9lectorat populaire, dans celui de la gauche, dans celui du Parti communiste. Avec des hauts et des bas, c\u2019est l\u2019amorce d\u2019une tendance qui ne se d\u00e9mentira plus. L\u2019adh\u00e9sion populaire aux th\u00e8mes de la gauche marque le pas. Deux ans plus tard, ce sera la d\u00e9faite de la gauche aux \u00e9lections l\u00e9gislatives, la premi\u00e8re &#8220;cohabitation&#8221;, et le d\u00e9but d\u2019un cycle infernal o\u00f9 les &#8220;alternances&#8221; se succ\u00e8dent sans qu\u2019aucune alternative v\u00e9ritable ne parvienne \u00e0 \u00e9merger.<\/p>\n<p>L\u2019analyse de ce r\u00e9sultat et le choix de ce qui doit \u00eatre fait dans cette conjoncture s\u2019av\u00e8re tr\u00e8s difficile pour la direction, profond\u00e9ment d\u00e9sorient\u00e9e, du PCF. C\u2019est l\u00e0 le c\u0153ur du livre de Roger Martelli. Claude Poperen, membre du Bureau politique, dirigeant du parti dans la &#8220;forteresse ouvri\u00e8re&#8221; de Renault-Billancourt, est charg\u00e9 de pr\u00e9parer le rapport qui sera pr\u00e9sent\u00e9 au Comit\u00e9 central. Mais ce projet \u2013 fait sans doute unique dans les annales \u2013 est rejet\u00e9 par le Bureau politique. Poperen doit revoir sa copie, ce qu\u2019il fait sans enthousiasme. Et pour la direction, la r\u00e9union du Comit\u00e9 central tourne \u00e0 la catastrophe. Le premier intervenant apr\u00e8s le rapport &#8220;r\u00e9vis\u00e9&#8221; de Claude Poperen n\u2019a jamais rien eu d\u2019un oppositionnel. Il a la confiance et l\u2019admiration de tout le parti. Il est consid\u00e9r\u00e9 (m\u00eame si Roger Martelli pr\u00e9cise que c\u2019est<em> \u00ab \u00e0 tort \u00bb<\/em>) comme le &#8220;philosophe officiel&#8221; du PCF. C\u2019est Lucien S\u00e8ve. Il ne m\u00e2che pas ses mots. Pour lui, la situation exige la <em>\u00ab refondation \u00bb <\/em> du communisme.<\/p>\n<p>Les vannes sont ouvertes. De nombreuses voix &#8220;critiques&#8221; s\u2019expriment. Roger Martelli donne une description de ce d\u00e9bat au plus haut niveau de la direction du PCF. Il montre aussi le trouble de la hi\u00e9rarchie. Georges Marchais, encore assomm\u00e9 par le coup re\u00e7u aux europ\u00e9ennes (il conduisait la liste du PCF), ne sait pas saisir la balle au bond. Roger Martelli esquisse en quelques touches \u00e9parses le portrait contradictoire du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 mille lieues de la caricature dans laquelle il s\u2019est laiss\u00e9 enfermer, tr\u00e8s significatif, justement dans ses contradictions, de ce qu\u2019\u00e9tait alors la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00e9tat-major central du PCF. Mais ce qui va dominer est la fermeture. Le sous-titre du livre de Roger Martelli, <em>\u00ab quand le PCF se referme \u00bb<\/em>, illustre parfaitement la chose. <\/p>\n<p><strong><em>Le d\u00e9bat strat\u00e9gique \u00e9vacu\u00e9<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Tout en appelant formellement au d\u00e9bat le plus large et le plus ouvert, le Bureau politique fait tout pour enfermer cette discussion dans les limites de l\u2019acceptable. Il craint les <em>\u00ab pressions \u00bb<\/em> de l\u2019ext\u00e9rieur sur les discussions internes du parti. Il se persuade de l\u2019existence d\u2019un <em>\u00ab complot \u00bb<\/em> liquidateur. Il d\u00e9nonce des <em>\u00ab fuites \u00bb<\/em> relatives aux discussions des organismes de direction (Comit\u00e9 central et Bureau politique). Il se refuse \u00e0 assumer le caract\u00e8re public de la discussion en cours. Il insiste sur la fonction<em> \u00ab p\u00e9dagogique \u00bb<\/em> des dirigeants, charg\u00e9s de <em>\u00ab faire partager \u00bb<\/em> aux militant-e-s la <em>\u00ab ligne \u00bb<\/em>, pourtant bien peu claire, de la direction. Mais cette direction est d\u00e9sormais divis\u00e9e. Au congr\u00e8s suivant, si l\u2019on maintiendra au Comit\u00e9 central les plus embl\u00e9matiques des voix critiques, on \u00e9liminera tout ce qui peut l\u2019\u00eatre sans faire trop de bruit. Roger Martelli explique qu\u2019il ne devra sans doute quant \u00e0 lui sa r\u00e9\u00e9lection au Comit\u00e9 central qu\u2019au fait qu\u2019il n\u2019a pas eu le temps mat\u00e9riel, lors de cette fameuse r\u00e9union, de prononcer l\u2019intervention qu\u2019il avait pr\u00e9par\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Parmi les questions pos\u00e9es se trouve, pour la direction du Parti communiste, les plus lancinantes et les plus taboues : \u00e0 quoi sert le Parti communiste ? Y a-t-il une place pour le communisme politique dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise ? Les structures du parti sont-elles adapt\u00e9es \u00e0 son projet politique ? La disparition du parti est-elle inexorablement inscrite dans le mouvement de l\u2019\u00e9poque ? \u00c0 toutes ces questions, il est en d\u00e9finitive r\u00e9pondu avec une fermet\u00e9 qui ne supporte pas la contradiction.<\/p>\n<p>En 1984, le spectre de la &#8220;liquidation&#8221; inqui\u00e8te au premier chef la direction du parti. On r\u00e9affirme la n\u00e9cessit\u00e9 de faire bloc contre un adversaire \u00e0 deux t\u00eates : la r\u00e9action et le Parti socialiste. On r\u00e9affirme la pertinence du &#8220;centralisme d\u00e9mocratique&#8221; (quoi que l\u2019on puisse ironiser sur le caract\u00e8re d\u00e9mocratique du centralisme en cause). On d\u00e9nonce toute mise en cause de l\u2019autorit\u00e9 du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral. L\u2019identit\u00e9 &#8220;r\u00e9volutionnaire&#8221; du parti doit \u00eatre maintenue et r\u00e9affirm\u00e9e. C\u2019est dans ce contexte que le n\u00e9cessaire d\u00e9bat strat\u00e9gique est \u00e9vacu\u00e9. Sur un de ces points l\u2019\u00e9volution ult\u00e9rieure du Parti communiste d\u00e9mentira les choix d\u2019alors. Initi\u00e9e par Georges Marchais, la disparition effective du &#8220;centralisme d\u00e9mocratique&#8221; n\u2019attendra pas dix ans. Et la question de la survie ou de l\u2019agonie \u2013 une agonie qui peut durer longtemps \u2013 du Parti communiste reste pos\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019histoire ne se r\u00e9p\u00e8te jamais, m\u00eame s\u2019il peut lui arriver de b\u00e9gayer. Mais cette incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9agir en pr\u00e9sence d\u2019une forte abstention et d\u2019un effondrement de la gauche alors qu\u2019elle est au pouvoir n\u2019est pas sans rapport avec bien des d\u00e9bats contemporains. Beaucoup d\u2019eau a coul\u00e9 sous les ponts. Le paysage politique d\u2019aujourd\u2019hui est tellement diff\u00e9rent de ce qu\u2019il \u00e9tait alors que les rapprochements et comparaisons peuvent avoir quelque chose d\u2019hasardeux. Pourtant, ces d\u00e9bats nous parlent, quels que soient nos parcours personnels et la fa\u00e7on dont on a pu, pour les plus anciens (comme le temps passe !), les aborder, ou pas, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Ne serait-ce que pour \u00e7a, le travail de Roger Martelli doit \u00eatre lu. Et discut\u00e9.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-7918 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/loccasion-manquee-180-a68.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/loccasion-manquee-180-a68-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"loccasion-manquee-180.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Roger Martelli publie <em>L\u2019Occasion manqu\u00e9e \u2013 Et\u00e9 1984, quand le PCF se referme<\/em>, sur un \u00e9pisode crucial de l\u2019histoire de la gauche en g\u00e9n\u00e9ral \u2013 et du Parti communiste en particulier. Laurent L\u00e9vy le commente au travers de sa propre lecture des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":20649,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[406],"class_list":["post-7918","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-pcf"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7918","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7918"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7918\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/20649"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7918"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7918"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7918"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}