{"id":788,"date":"1998-01-01T00:00:00","date_gmt":"1997-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/teenagers788\/"},"modified":"1998-01-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-12-31T23:00:00","slug":"teenagers788","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=788","title":{"rendered":"Teenagers"},"content":{"rendered":"<p>Ils mangent au Mac Do du coin des petites horreurs qu&#8217;ils engloutissent avec bonheur, en l&#8217;accompagnant d&#8217;une bonne vieille canette de Coca, la Boisson universelle de la jeunesse. Ils refusent avec une in\u00e9branlable fermet\u00e9 de porter autre chose que des jeans, des Nike ou des Caterpillar, et trouvent du dernier coquet d&#8217;arborer un blouson \u00e0 l&#8217;estampille d&#8217;une &#8221; marque &#8221; &#8211; ah, la &#8221; marque &#8221; &#8211; de fringues am\u00e9ricaines. Quand ils sont particuli\u00e8rement en forme, ils se saluent \u00e0 l&#8217;aide d&#8217;un rituel redoutablement compliqu\u00e9 emprunt\u00e9 aux bandes new-yorkaises. M\u00eame les plus allergiques au sport n&#8217;ignorent rien de l&#8217;existence \u00f4 combien dor\u00e9e de Michael Jordan, m\u00eame les plus distraits ont rep\u00e9r\u00e9 les citrouilles de Halloween. C&#8217;est aga\u00e7ant. Evidemment. Notre belle jeunesse semble bien s&#8217;am\u00e9ricaniser avec un entrain digne d&#8217;une meilleure cause, et la mauvaise humeur des plus vieux va croissant. Il faut dire que, par les temps qui courent, ou plut\u00f4t qui galopent, on se sent fragiles. Entre l&#8217;Europe, son Parlement et son euro, et la &#8221; mondialisation &#8221; de l&#8217;\u00e9conomie, entre la &#8221; fatalit\u00e9 &#8221; du lib\u00e9ralisme et la complexit\u00e9 de Maastricht, on devient nerveux.\u00e7a se comprend. Alors, tous ces&#8230;teen agers qui ont l&#8217;air de revendiquer le mod\u00e8le am\u00e9ricain comme le seul qui soit d\u00e9sirable, ce n&#8217;est pas fait pour vous arranger vraiment le moral. On en aurait presque le sentiment parfois, entre Batman et Barbie, entre rollers et tags, entre Net et T\u00e9l\u00e9, que la fameuse &#8221; exception &#8221; fran\u00e7aise va se dissoudre dans l&#8217;American dream. Oh, my God ! C&#8217;est bien s\u00fbr, comme toujours, un peu plus compliqu\u00e9.<\/p>\n<p>D&#8217;abord, parce que \u00e7a fait un bout de temps que l&#8217;influence am\u00e9ricaine est \u00e0 l&#8217;oeuvre dans notre douce France. A la Lib\u00e9ration d\u00e9j\u00e0, pour se contenter de souvenirs encore proches, on a d\u00e9couvert les cigarettes blondes, les bas nylon, le chewing-gum, et la puissance nord-am\u00e9ricaine. Le Grand Fr\u00e8re \u00e9tait riche et g\u00e9n\u00e9reux. Dans la foul\u00e9e, on a aim\u00e9 le jazz, la S\u00e9rie noire, les vamps, Hollywood, et puis le rock&#8217;n roll, et puis, oui, d\u00e9j\u00e0, les jeans, et les vitamines, et puis Dallas, et le jogging, et le training&#8230; Pourtant, pourtant, m\u00eame si \u00e7a fait cinquante ans qu&#8217;on est sous influence, on l&#8217;est \u00e0 notre fa\u00e7on. On adopte, mais on adapte.<\/p>\n<p> <strong> Du rock&#8217;n roll au rap en passant par le y\u00e9 y\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>On a adopt\u00e9 par exemple le rock&#8217;n roll. Et le folk et la pop et, et, et&#8230; Mais, en m\u00eame temps, on invente le y\u00e9 y\u00e9. Qui n&#8217;est pas le yeah yeah made in USA. Il n&#8217;y a peut-\u00eatre pas de quoi se vanter, les tubes des ann\u00e9es 60 ne sont pas forc\u00e9ment immortels, il n&#8217;emp\u00eache. On ne cale pas. Et ce sont les chansonnettes twist de Johnny, de Sylvie, de Sheila, des Chats sauvages et des Chaussettes noires qui permettront \u00e0 Bashung, aux Rita Mitsouko, \u00e0 Thi\u00e9faine, de trouver leur place. Bien s\u00fbr, il y a d&#8217;autres &#8221; parrains &#8220;, de la &#8221; rive gauche &#8221; \u00e0 Gainsbourg, entre autres. Mais, mais le fait qu&#8217;ait pu appara\u00eetre ce m\u00e9lange-l\u00e0, de rythmes rock ou pop, retravaill\u00e9s pour sonner famili\u00e8rement, malgr\u00e9 tout, \u00e0 nos oreilles frenchy, et de mots de notre langue, \u00e9nerv\u00e9s par des onomatop\u00e9es, ce fut le contraire d&#8217;une &#8221; colonisation &#8220;: une appropriation.<\/p>\n<p>On pourrait craindre n\u00e9anmoins qu&#8217;aujourd&#8217;hui le combat ne soit plus difficile \u00e0 mener. Or, les &#8221; rappers &#8221; ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s de la m\u00eame fa\u00e7on que les twisters. Le rap, au d\u00e9part, est une sorte de jeu auquel se livraient les Noirs. Un peu comp\u00e9tition. Ils venaient dans la salle des f\u00eates du quartier \u00e9prouver leur capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9resser le public. Sur une tribune de fortune, proche du ring, ils proposaient un texte qu&#8217;ils scandaient, modulaient, phrasaient, toujours pr\u00eats \u00e0 l&#8217;improvisation, quasiment sans musique, puis sur une musique d\u00e9j\u00e0 connue, qui ne servait que de support. Plus tard, la musique fut &#8221; bidouill\u00e9e &#8221; sur cassettes, objet d&#8217;un montage sauvage, d&#8217;une reconstruction ludique. Mais les paroles demeuraient l&#8217;essentiel: de l&#8217;agit-prop, plus ou moins lyrique, m\u00ealant les influences de l&#8217;inspiration gospel, du discours des Black Panthers et le parler ghetto. Si nos cit\u00e9s se sont empar\u00e9es du rap, c&#8217;est parce qu&#8217;elles s&#8217;y retrouvaient. Enfin, une parole de pauvres, d&#8217;exclus du syst\u00e8me, une parole de groupe auquel s&#8217;identifier. Et le rap fran\u00e7ais s&#8217;est mis \u00e0 faire entendre la voix des banlieues, des mauvais \u00e9l\u00e8ves, des futurs ch\u00f4meurs, des gars pas trop fr\u00e9quentables, des oubli\u00e9s de la course \u00e0 la r\u00e9ussite, de ceux qui se sentent humili\u00e9s, offens\u00e9s, et f\u00e2ch\u00e9s. C&#8217;est assez formidable. D&#8217;autant que, du coup, se trouve renou\u00e9 le lien avec une vieille tradition, celle du chant po\u00e8me politique, entre harangue et ballade, qui, de Jehan Rictus \u00e0 Bruand entre autres, fut l&#8217;une des grandes beaut\u00e9s de la chanson populaire.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, on peut se demander pourquoi diable il faut d&#8217;abord s&#8217;inspirer du rap am\u00e9ricain pour qu&#8217;\u00e9merge \u00e0 nouveau ce chant des faubourgs. Ah, c&#8217;est une sacr\u00e9e question. Qu&#8217;on peut comparer \u00e0 celle que soulevait le twist. On peut supposer, tout d&#8217;abord, que les futurs rappers et leur \u00e9norme public ne trouvaient rien, dans le paysage ambiant, qui puisse leur correspondre. C&#8217;est \u00e9norme, comme manque, si on veut bien s&#8217;y attarder. Enorme&#8230; Et que, s&#8217;ils se sont retrouv\u00e9s dans le rap am\u00e9ricain, c&#8217;est qu&#8217;ils ont vu, enfin, des gens qui leur ressemblaient, qui ne cherchaient pas \u00e0 se faire passer pour ce qu&#8217;ils n&#8217;\u00e9taient pas, mais qui, au contraire, faisaient de leur identit\u00e9 de perdants du syst\u00e8me une fiert\u00e9, et une revendication.<\/p>\n<p> <strong> Super-tennis, surv\u00eatement capuche et blouson  <\/strong><\/p>\n<p>Tout \u00e7a, qui est, finalement, parfaitement joyeux, ne semble gu\u00e8re expliquer en revanche pourquoi nos ch\u00e8res t\u00eates blondes et brunes consomment de l&#8217;am\u00e9ricanit\u00e9 avec autant d&#8217;obstination. Bon, la musique, d&#8217;accord, mais le reste ? Eh bien le reste, c&#8217;est pareil, ou presque. Une pr\u00e9cision, d&#8217;abord. Le march\u00e9 audiovisuel europ\u00e9en dans l&#8217;\u00e9conomie am\u00e9ricaine repr\u00e9sente le deuxi\u00e8me poste d&#8217;exportation. Impressionnant, is&#8217;nt it ? Les t\u00e9l\u00e9films am\u00e9ricains repr\u00e9sentent 60% du march\u00e9 europ\u00e9en. Ce n&#8217;est pas mal non plus. Malgr\u00e9 ce qu&#8217;on ne peut plus appeler pr\u00e9pond\u00e9rance, mais bien invasion du march\u00e9 (et ce n&#8217;est pas fini, si rien ne bouge), les deux films qui ont r\u00e9uni le plus grand nombre de spectateurs \u00e0 Paris et en r\u00e9gion parisienne cette ann\u00e9e, ce sont le Cinqui\u00e8me El\u00e9ment de Luc Besson et la V\u00e9rit\u00e9 si je mens ! La v\u00e9rit\u00e9 si je mens ! est indubitablement et int\u00e9gralement fran\u00e7ais. Le Besson, c&#8217;est tout de suite plus entortill\u00e9. Production am\u00e9ricaine, sc\u00e9nario et r\u00e9alisation fran\u00e7aise, acteurs am\u00e9ricains, anglais, fran\u00e7ais&#8230; Qu&#8217;est-ce qui leur a plu, aux jeunes, puisqu&#8217;on sait que ce sont eux qui font les gros succ\u00e8s publics ? Ce qui leur a plu, c&#8217;est Bruce Willis en sauveur-malgr\u00e9-lui de l&#8217;humanit\u00e9, sur fond de ritournelles bien de chez nous. Ce qui leur a plu, c&#8217;est un h\u00e9ros mal \u00e9lev\u00e9, peu port\u00e9 \u00e0 l&#8217;ob\u00e9issance, costaud et grande gueule, fauch\u00e9 comme les bl\u00e9s, et qui devient \u00e0 son corps d\u00e9fendant, mais le coeur quelque peu palpitant, un preux chevalier, sans pour autant devenir correct. Autrement dit, ce qui leur a plu, c&#8217;est de, \u00e0 nouveau, se retrouver. Eux. Pas en clones d&#8217;Am\u00e9ricains. Mais non. Ils ne connaissent rien vraiment de l&#8217;Am\u00e9rique. Ils ne reconna\u00eetraient m\u00eame pas l&#8217;hymne national. Et quand ils parlent, ils continuent \u00e0 parler fran\u00e7ais. Mots fran\u00e7ais, et surtout syntaxe fran\u00e7aise. Pas toujours irr\u00e9prochable, c&#8217;est s\u00fbr, mais ce ne sont pas les seuls. Et si vraiment ils veulent faire les malins, ils parlent verlan. Non, s&#8217;ils se retrouvent, c&#8217;est pour ce qu&#8217;ils sont, tels qu&#8217;ils s&#8217;imaginent, tels qu&#8217;ils le ressentent: les absents de l&#8217;Histoire, qui pourtant pourraient contribuer \u00e0 la faire. Ce n&#8217;est pas pour autant qu&#8217;on va se laisser aller \u00e0 une charmante b\u00e9atitude, oui, on est les meilleurs, on reste intacts, on reste \u00e9tanches. Parce que, quand ils enfilent leurs Nike, ce qui, en douce, les anime, c&#8217;est bien un r\u00eave am\u00e9ricain. Ou plus exactement, un r\u00eave &#8221; capitaliste &#8220;, revu et corrig\u00e9 par ceux qui n&#8217;ont pas de capitaux. Les super-tennis, le surv\u00eatement-capuche, le blouson, tous ces regrettables attributs, renvoient \u00e0 une certaine image de la r\u00e9ussite. La r\u00e9ussite de ceux qui n&#8217;ont rien pour &#8221; r\u00e9ussir &#8220;. Ceux qui ne font pas d&#8217;\u00e9tudes, qui n&#8217;ont pas d&#8217;argent, mais qui, par la loi &#8221; d\u00e9mocratique &#8221; du sport, vont quand m\u00eame devenir riches et c\u00e9l\u00e8bres. C&#8217;est, \u00e9videmment, la m\u00eame d\u00e9marche pour les vedettes de la musique: si Madonna a \u00e9t\u00e9 si vigoureusement appr\u00e9ci\u00e9e, c&#8217;est parce qu&#8217;en affirmant son identit\u00e9 de fille d&#8217;immigr\u00e9, &#8221; vulgaire &#8220;, mal vue, sans une chance au d\u00e9part, elle a su devenir un symbole. Non, l&#8217;am\u00e9ricanisation-dans-les-t\u00eates n&#8217;est jamais, jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent, qu&#8217;une \u00e9tape, un mat\u00e9riau, un moyen.<\/p>\n<p> <strong> L&#8217;am\u00e9ricanisation-dans-les-t\u00eates, rien qu&#8217;une \u00e9tape, un moyen <\/strong><\/p>\n<p>Ce qui, en revanche, est fortement pr\u00e9occupant, c&#8217;est que cette \u00e9tape soit si souvent n\u00e9cessaire. Comme si la culture fran\u00e7aise s&#8217;\u00e9tait si radicalement coup\u00e9e de ses racines populaires qu&#8217;elles ne pouvait plus proposer au peuple des pauvres de s&#8217;y rattacher. Donc, on bricole, et on naturalise. De plus en plus. Mais existe une autre &#8221; am\u00e9ricanisation &#8220;, celle qui consiste \u00e0 affirmer que la politique n&#8217;est plus qu&#8217;une illusion, que seules importent les lois (les lois ?) de l&#8217;\u00e9conomie. Quand la jeunesse semble applaudir l&#8217;Am\u00e9rique, elle applaudit essentiellement les rat\u00e9s du syst\u00e8me qui ont su mettre le syst\u00e8me en d\u00e9faut, et \u00e0 profit. Esp\u00e9rons que semblablement, on saura d\u00e9chiffrer et s&#8217;approprier ce qui met en crise le syst\u00e8me, pour le contredire.n E. P.<\/p>\n<p>Dominique Lecourt, Claude Nicolet, Michelle Perrot, Emile Poulat, Paul Ricoeur, Aux sources de la nation fran\u00e7aise, La D\u00e9couverte, 150 p., 79 F<\/p>\n<p>Etienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les identit\u00e9s ambigu\u00ebs, La D\u00e9couverte, 310 p., 75 F<\/p>\n<p>* S\u00e9natrice de Paris, Secr\u00e9taire du Comit\u00e9 national du Parti communiste fran\u00e7ais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils mangent au Mac Do du coin des petites horreurs qu&#8217;ils engloutissent avec bonheur, en l&#8217;accompagnant d&#8217;une bonne vieille canette de Coca, la Boisson universelle de la jeunesse. Ils refusent avec une in\u00e9branlable fermet\u00e9 de porter autre chose que des jeans, des Nike ou des Caterpillar, et trouvent du dernier coquet d&#8217;arborer un blouson \u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-788","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/788","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=788"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/788\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=788"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=788"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=788"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}