{"id":783,"date":"1998-01-01T00:00:00","date_gmt":"1997-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/quand-l-aurore-publiait-j-accuse783\/"},"modified":"1998-01-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-12-31T23:00:00","slug":"quand-l-aurore-publiait-j-accuse783","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=783","title":{"rendered":"Quand l&#8217;Aurore publiait &#8221; J&#8217;accuse &#8220;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voir aussi <\/p>\n<p>Point culminant de l&#8217;Affaire Dreyfus<strong> La figure de l&#8217;intellectuel engag\u00e9 na\u00eet, il y a cent ans, avec le c\u00e9l\u00e9brissime &#8221; J&#8217;accuse &#8220;, de Zola, qui marque un tournant dans l&#8217;affaire Dreyfus. Un livre (1) retrace cette aventure. Bonnes feuilles choisies par l&#8217;auteur. <\/strong><\/p>\n<p>Il est \u00e0 peine huit heures du matin, ce jeudi 13 janvier 1898. Plus de deux cent mille exemplaires de l&#8217;Aurore ont \u00e9t\u00e9 imprim\u00e9s dans le courant de la nuit. Au si\u00e8ge du journal, 142 rue Montmartre, Ernest Vaughan, le directeur de la publication, mesure, en cet instant pr\u00e9cis, tout ce qui est en jeu&#8230;<\/p>\n<p>La veille, tout s&#8217;est d\u00e9roul\u00e9 tr\u00e8s vite. En milieu de matin\u00e9e, Vaughan s&#8217;est rendu rue de Bruxelles, dans le neuvi\u00e8me arrondissement, au domicile de Zola.&#8221; Je vous attendrai demain \u00e0 dix heures au lieu de onze heures &#8220;, lui avait \u00e9crit le romancier pour confirmer le rendez-vous, ajoutant ces quelques mots, sans plus de pr\u00e9cision: &#8221; Mon travail sera pr\u00eat &#8220;.<\/p>\n<p>Vaughan a-t-il alors pris livraison du manuscrit ? Il semble que non. Les deux hommes souhaitaient se rencontrer pour discuter encore du contenu de l&#8217;article et mettre au point certains d\u00e9tails de r\u00e9daction. Car Zola, ayant ajout\u00e9 \u00e0 son texte les derni\u00e8res corrections, est all\u00e9 le porter lui-m\u00eame aux bureaux de l&#8217;Aurore, dans l&#8217;apr\u00e8s-midi.<\/p>\n<p>Rue Montmartre, la r\u00e9daction de l&#8217;Aurore occupe de modestes locaux donnant sur l&#8217;arri\u00e8re-cour, au troisi\u00e8me \u00e9tage. On y parvient par des escaliers sombres et poussi\u00e9reux.&#8221; Dans une \u00e9troite et obscure antichambre, se souvient le po\u00e8te Saint-Georges de Bouh\u00e9lier, un gar\u00e7on se tenait devant une petite table, et passait votre nom aux gens du journal. Cl\u00e9menceau avait son bureau au bout d&#8217;un couloir. C&#8217;\u00e9tait une pi\u00e8ce qui n&#8217;e\u00fbt pas suffi \u00e0 un \u00e9tudiant. La fen\u00eatre donnait sur une sorte de puits noir et \u00e9touffant d&#8217;o\u00f9 montaient des odeurs grasses. Le jour n&#8217;y p\u00e9n\u00e9trait pas. Un bec de gaz allum\u00e9 \u00e0 toute heure y distribuait une lueur de catacombes. Contre le mur, se trouvait un divan d\u00e9fonc\u00e9 o\u00f9 Cl\u00e9menceau s&#8217;\u00e9tendait en ses heures de fatigue et dont il laissait la jouissance \u00e0 ses visiteurs quand ils lui convenaient. Deux ou trois fauteuils plus ou moins \u00e9tiques compl\u00e9taient l&#8217;ameublement &#8220;.<\/p>\n<p> <strong> &#8221; C&#8217;est immense, cette chose-l\u00e0 &#8221; s&#8217;exclame Cl\u00e9menceau <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est dans la salle de r\u00e9daction du troisi\u00e8me \u00e9tage que Zola a lu &#8221; J&#8217;accuse &#8220;, vers la fin de l&#8217;apr\u00e8s-midi. La voix d&#8217;abord h\u00e9sitante, puis prenant de l&#8217;assurance, emport\u00e9e progressivement par le mouvement oratoire du texte. Vaughan, Cl\u00e9menceau et quelques collaborateurs du journal sont pr\u00e9sents. Des applaudissements \u00e9clatent, \u00e0 la fin de la lecture.<\/p>\n<p>C&#8217;est immense, cette chose-l\u00e0 &#8220;, s&#8217;exclame Cl\u00e9menceau. Puis il se tourne vers Zola: &#8221; Vous allez trop loin ! &#8221; Responsable de la ligne politique du journal, il h\u00e9site, \u00e9valuant le danger. Jamais encore l&#8217;Aurore ne s&#8217;est engag\u00e9e d&#8217;une mani\u00e8re si nette: jusqu&#8217;ici le quotidien s&#8217;est plac\u00e9 sur un terrain juridique, sa campagne pour la r\u00e9vision du proc\u00e8s se fondait avant tout sur les irr\u00e9gularit\u00e9s commises lors du jugement de 1894&#8230; Mais la d\u00e9cision de publication est prise, depuis quelques jours d\u00e9j\u00e0. Pourquoi reculer maintenant ? La bataille est engag\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la monumentale Histoire de l&#8217;Affaire Dreyfus en plusieurs volumes, publi\u00e9e par Joseph Reinach, un contemporain des \u00e9v\u00e9nements, on trouve une \u00e9vocation th\u00e9\u00e2trale de cette sc\u00e8ne. Sans doute n&#8217;est-elle pas tout \u00e0 fait exacte. Ceux qui sont rassembl\u00e9s ce soir-l\u00e0 dans les bureaux de l&#8217;Aurore montrent plus d&#8217;ind\u00e9cision que ne le dit Reinach. Zola d\u00e9teste parler en public, il n&#8217;a pas l&#8217;\u00e2me d&#8217;un tribun. Il ne cherche pas \u00e0 monter sur une sc\u00e8ne pour se faire applaudir: il offre sa parole intime, n\u00e9e d&#8217;une \u00e9motion solitaire.&#8221; J&#8217;accuse &#8221; n&#8217;est pas le produit d&#8217;un enthousiasme collectif. C&#8217;est un pari \u00e9ditorial fragile qui, jusqu&#8217;au dernier moment, aurait pu \u00eatre remis en cause.<\/p>\n<p>On a lanc\u00e9 ensuite l&#8217;impression du texte. Le temps pressait. Livr\u00e9s \u00e0 l&#8217;atelier de fabrication, les trente-neuf feuillets du manuscrit ont \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement compos\u00e9s. Urbain Gohier, l&#8217;un des membres de l&#8217;\u00e9quipe de r\u00e9daction, se souvient du moment qui a suivi: &#8221; J&#8217;\u00e9tais dans le bureau de Cl\u00e9menceau contigu au mien, quand Vaughan a mont\u00e9 de l&#8217;imprimerie les \u00e9preuves humides de &#8221; J&#8217;accuse ! &#8221; Cl\u00e9menceau les a lues avec attention, me les a donn\u00e9es \u00e0 lire ensuite, m&#8217;a demand\u00e9 mon avis. J&#8217;ai r\u00e9pondu que c&#8217;\u00e9tait terrible et que nous nous \u00e9tions plac\u00e9s depuis le d\u00e9but sur un autre terrain, non pas l&#8217;innocence, mais le jugement inadmissible, la n\u00e9cessit\u00e9 de la r\u00e9vision. Cl\u00e9menceau m&#8217;a r\u00e9pondu en ces propres termes: &#8221; C&#8217;est Zola qui a \u00e9crit le papier, Zola qui le signe, Zola qui prend toute sa responsabilit\u00e9; d\u00e8s le lendemain, je r\u00e9tablirai notre position, notre th\u00e8me &#8220;.&#8221;<\/p>\n<p> <strong> &#8221; &#8230;le titre, il ne peut y en avoir qu&#8217;un: J&#8217;accuse ! &#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Derni\u00e8re h\u00e9sitation. Elle n&#8217;aura dur\u00e9 que quelques instants. Puis Cl\u00e9menceau va de l&#8217;avant. Reinach le montre d\u00e9termin\u00e9, pronon\u00e7ant cette parole, en &#8221; dilettante incurable jusqu&#8217;\u00e0 la mort &#8220;: &#8221; L&#8217;enfant marche tout seul &#8220;.<\/p>\n<p>Zola a intitul\u00e9 son article: &#8221; Lettre \u00e0 M. F\u00e9lix Faure, pr\u00e9sident de la R\u00e9publique &#8220;, usant d&#8217;une formule descriptive habituelle dans la presse de cette \u00e9poque.&#8221; Nous cherchions un titre plus \u00e9nergique pour cette oeuvre admirable dont la lecture nous avait enthousiasm\u00e9s, rapporte Vaughan dans ses m\u00e9moires. Je voulais faire un grand affichage et attirer l&#8217;attention du public&#8230;&#8221; Un titre qui se d\u00e9tacherait en lettres de grande taille, comme sur une affiche, dont les syllabes sonneraient, semblables \u00e0 celles d&#8217;une formule publicitaire. Cl\u00e9menceau me dit: &#8221; Mais Zola vous l&#8217;indique, lui-m\u00eame, le titre. Il ne peut y en avoir qu&#8217;un: &#8221; J&#8217;accuse ! &#8221; &#8220;.<\/p>\n<p>Le coup de g\u00e9nie de Cl\u00e9menceau consiste \u00e0 extraire du texte le mot qui pouvait le mieux le symboliser, et \u00e0 le placer en exergue, dans une manchette aux caract\u00e8res \u00e9normes, surmontant les six colonnes de la premi\u00e8re page, qu&#8217;elle \u00e9crase de ses lettres noires.<\/p>\n<p>Avec plus de quatre mille cinq cents mots, l&#8217;expos\u00e9 est dense. Aucun sous-titre n&#8217;anime la page. Seul un jeu d&#8217;ast\u00e9risques rompt la lin\u00e9arit\u00e9 des colonnes, permettant au texte de respirer. Mais, avec un peu d&#8217;attention, le regard distingue assez facilement les diff\u00e9rents ensembles qui se succ\u00e8dent. Zola prend les faits les uns apr\u00e8s les autres et montre leur encha\u00eenement. Il explique comment l&#8217;erreur judiciaire est n\u00e9e, de quelle fa\u00e7on la condamnation a \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9e, dans quel engrenage Dreyfus s&#8217;est trouv\u00e9 pris.<\/p>\n<p> <strong> &#8221; &#8230;c&#8217;est Zola qui le signe, Zola qui prend toute la responsabilit\u00e9 &#8221; <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;introduction justifie la forme de communication choisie &#8211; une lettre ouverte au pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Puis une premi\u00e8re partie ram\u00e8ne le lecteur trois ans en arri\u00e8re, \u00e0 l&#8217;automne de 1894, qui a vu l&#8217;arrestation et la condamnation de Dreyfus. La deuxi\u00e8me partie se situe dans l&#8217;actualit\u00e9 imm\u00e9diate: elle traite de &#8221; l&#8217;affaire Esterhazy &#8220;, analysant l&#8217;acquittement scandaleux que vient de prononcer, deux jours plus t\u00f4t, le Conseil de guerre. La troisi\u00e8me partie souligne le double crime qui a \u00e9t\u00e9 ainsi commis &#8211; condamner un innocent, acquitter un coupable. Enfin, sur la deuxi\u00e8me page de l&#8217;Aurore, dans la derni\u00e8re colonne, surgit la conclusion, la litanie des &#8221; J&#8217;accuse &#8220;, rest\u00e9e si c\u00e9l\u00e8bre.<\/p>\n<p>Dispos\u00e9 sur six colonnes, le texte de &#8221; J&#8217;accuse &#8221; remplit toute la premi\u00e8re page de l&#8217;Aurore et se poursuit encore sur la deuxi\u00e8me, o\u00f9 il occupe deux colonnes. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, dans la presse de cette \u00e9poque, les articles de fond tiennent sur deux colonnes, trois au maximum. L&#8217;espace d\u00e9mesur\u00e9 qu&#8217;occupe &#8221; J&#8217;accuse &#8221; est donc exceptionnel. Autant que le titre, ce qui compte dans cette premi\u00e8re page de l&#8217;Aurore, c&#8217;est le rythme r\u00e9gulier des paragraphes qui se d\u00e9roulent uniform\u00e9ment, du d\u00e9but jusqu&#8217;\u00e0 la fin. L&#8217;article de Zola constitue la seule masse textuelle visible. Nul vis \u00e0 vis, pas de commentaire concurrent, pas le moindre entrefilet qui puisse distraire d&#8217;une lecture donn\u00e9e comme la seule possible. Ce jour-l\u00e0 l&#8217;Aurore s&#8217;est livr\u00e9e enti\u00e8rement \u00e0 la parole de l&#8217;auteur des Rougon-Macquart.<\/p>\n<p>* Professeur de litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 de Reims.Participera au d\u00e9bat du 22 janvier 1998, \u00e0 20H 30, \u00e0 l&#8217;Espace Regards, ayant comme th\u00e8me &#8221; l&#8217;engagement des intellectuels cent ans apr\u00e8s Zola &#8220;.<\/p>\n<p>1. 13 janvier 1898.J&#8217;accuse&#8230;Une journ\u00e9e dans l&#8217;Histoire, aux \u00e9ditions Perrin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voir aussi <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-783","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/783","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=783"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/783\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=783"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=783"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=783"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}