{"id":7812,"date":"2014-06-13T15:46:30","date_gmt":"2014-06-13T13:46:30","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-architecture-est-un-art-social7812\/"},"modified":"2023-06-23T23:17:29","modified_gmt":"2023-06-23T21:17:29","slug":"l-architecture-est-un-art-social7812","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=7812","title":{"rendered":"L&#8217;architecture est un art social"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Biennale de Venise confi\u00e9e au c\u00e9l\u00e8bre architecte hollandais Rem Koolhaas, pavillon fran\u00e7ais ordonn\u00e9 par l\u2019historien Jean-Louis Cohen, r\u00e9trospective Renzo Piano \u00e0 Padoue : Paul Chemetov livre ses r\u00e9flexions sur la modernit\u00e9 et ses possibles en architecture. <\/p>\n<p>Dans son allocution pour l\u2019ouverture du pavillon fran\u00e7ais \u00e0 la Biennale de Venise 2014, dont le th\u00e8me \u00e9tait &#8220;La Modernit\u00e9, promesse ou menace&#8221;, Jean-Louis Cohen se r\u00e9f\u00e9rait au texte d\u00e9j\u00e0 ancien de J\u00fcrgen Habermas <em>La modernit\u00e9 : un projet inachev\u00e9<\/em>. Car c\u2019est dans son mouvement que la modernit\u00e9 peut rester une promesse en se r\u00e9f\u00e9rant aux Lumi\u00e8res dont elle se nourrit et en prolonge l\u2019esprit. Jean-Louis Cohen citait Habermas dont la th\u00e8se s\u2019opposait au post-modernisme qui s\u2019affirma \u00e0 Venise comme \u00e0 Paris dans une exposition d\u2019architecture : &#8220;La Strada novissima&#8221; illustrant par la succession de fa\u00e7ades nostalgiques le th\u00e8me retenu pour la Biennale de 1980 &#8220;La Pr\u00e9sence du pass\u00e9&#8221;<\/p>\n<p><strong><em>L\u2019architecture n\u2019est pas un jeu de construction<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Cette ann\u00e9e, l\u2019architecte n\u00e9erlandais, Rem Koolhaas a \u00e9t\u00e9 choisi pour diriger et inspirer une Biennale qui est au monde de l\u2019architecture ce que le Festival de Cannes est au cin\u00e9ma. La succession des r\u00e9ceptions et des inaugurations permet aux stars et aux starlettes (masculines et f\u00e9minines) de l\u2019architecture de briller de mille feux. Le monde marchand du renouvellement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des choses, des id\u00e9es et des personnes va-t-il imposer ses r\u00e8gles \u00e0 une activit\u00e9 dont la dur\u00e9e de vie de ce qu\u2019elle produit a le si\u00e8cle pour mesure, et dont l\u2019utilit\u00e9 publique et la n\u00e9cessit\u00e9 sociale, \u00e0 l\u2019heure de l\u2019urbanisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, sont \u00e9videntes pour tous ?<\/p>\n<p>Rem Koolhaas, dans cette difficult\u00e9, avait choisi pour th\u00e8me : &#8220;El\u00e9ments&#8221;, c&#8217;est-\u00e0-dire les pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es de l\u2019architecture : plafond, sol, corridor, escalier, balcon, fen\u00eatres, murs, etc\u2026 se r\u00e9f\u00e9rant au collage comme principe de composition. Ses d\u00e9tracteurs l\u2019accusent par le choix de cette \u00e9vidence \u2013 qui reprend ce que Viollet-le-Duc tentait en expliquant au Petit Paul les pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es d\u2019une maison : socle, soupirail, faitage\u2026 \u2013 de tenter de se d\u00e9barrasser des autres architectes et de leurs architectures diverses pour \u00eatre le deus ex machina de ce grand assemblage. Mais l\u2019architecture n\u2019est pas qu\u2019un jeu de construction. C\u2019est d\u2019abord et avant tout un art social.<\/p>\n<p>Le pavillon fran\u00e7ais et quelques autres, bien que r\u00e9pondant \u00e0 cette condition g\u00e9n\u00e9rale, \u00e9chappent \u00e0 cette critique essentialiste. Le n\u00f4tre parle de la rencontre manqu\u00e9e de l\u2019architecture moderne et de la maison individuelle. Une grande maquette de la maison Arpel, qui servit de d\u00e9cor au film Mon Oncle, de Jacques Tati, occupe la position centrale. Au mur, des extraits du film sont projet\u00e9s. \u00c0 vrai dire, c\u2019est autant la domotique et les go\u00fbts nouveaux riches des Trente glorieuses qui sont l\u00e0 d\u00e9nonc\u00e9s. S\u2019il est vrai que les architectes modernes tels le Corbusier ou Andr\u00e9 Lur\u00e7at se firent connaitre par leurs maisons avant que de construire des b\u00e2timents plus importants, la production de masse des maisons individuelles en France, de la loi Loucheur aux Chalandonnettes, aujourd\u2019hui aux lotissements de pavillons sur catalogue, \u00e9chappe \u00e0 toute invention architecturale, et vend de plus en plus des produits format\u00e9s qui r\u00e9alisent en tous points ce que d\u00e9non\u00e7ait Roger Quillot, qui fut ministre de la Construction : <em>\u00ab Ils croient acc\u00e9der au paradis, ils ach\u00e8tent l\u2019enfer \u00e0 cr\u00e9dit \u00bb.<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Lieux de rel\u00e9gation<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le pavillon fran\u00e7ais aborde d\u2019autres th\u00e8mes essentiels. Le triomphe du panneau lourd en b\u00e9ton arm\u00e9 sur des solutions plus l\u00e9g\u00e8res dont Jean Prouv\u00e9 \u00e9tait l\u2019inventeur. Les grands ensembles en sont la trace. L\u2019\u00e9conomie revendiqu\u00e9e se fit au d\u00e9triment de toute adaptabilit\u00e9 aux terrains, aux dessertes, \u00e0 l\u2019existant. Une image d\u2019un film de Jean-Luc Godard Deux ou trois choses que je sais d\u2019elle montre une maquette d\u2019un grand ensemble id\u00e9al, r\u00e9alis\u00e9 uniquement \u00e0 partir d\u2019emballages parall\u00e9lip\u00e9diques de produits de grande consommation, avec leur graphisme accrocheur.<\/p>\n<p>Un cas tr\u00e8s particulier des grands ensembles fran\u00e7ais est le premier d\u2019entre eux, leur prototype. En 1934, Beaudouin et Lods, architectes de la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9cole de plein air de Suresnes, construisent la Cit\u00e9 de la Muette \u00e0 Drancy. Meccano industriel en acier, b\u00e9ton et rev\u00eatements int\u00e9rieurs en contreplaqu\u00e9, qui aurait pu permettre des fili\u00e8res de productions plus adaptables que les panneaux lourds de b\u00e9ton arm\u00e9. Mais l\u2019implantation &#8220;hors sol&#8221;, en quelque sorte, de cette cit\u00e9 \u2013 loin de tout transport en commun, priv\u00e9 de liens avec une agglom\u00e9ration forte et \u00e9tablie ainsi que de tout acc\u00e8s au travail en un temps o\u00f9 la possession d\u2019une voiture \u00e9tait un luxe \u2013, fit qu\u2019il fallut d\u2019abord faire occuper la cit\u00e9 par des gendarmes et leurs familles, mais qu\u2019elle devint par son isolement un camp de rel\u00e9gation id\u00e9al, d\u2019o\u00f9 les juifs, rafl\u00e9s et stock\u00e9s sous la garde des m\u00eames gendarmes fran\u00e7ais furent d\u00e9port\u00e9s en Allemagne (60.000 y p\u00e9rirent).<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi la r\u00e9f\u00e9rence au projet inachev\u00e9 prend tout son sens, car si la production de masse a pour la premi\u00e8re fois en France donn\u00e9 de la surface, de l\u2019eau chaude et des fen\u00eatres avec vue (sur l\u2019avenir\u2026) \u00e0 dix millions d\u2019habitants, les conditions de construction, d\u2019entretien et de peuplement firent trop souvent de ces exp\u00e9riences des lieux de rel\u00e9gation. <\/p>\n<p><strong><em>Quand le moderne cesse d&#8217;\u00eatre une cause<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Les d\u00e9bats actuels sur les m\u00e9tropoles, les bassins de vie et d\u2019emploi, la n\u00e9cessit\u00e9 de la desserte des agglom\u00e9rations par des transports en commun montrent que les solutions ne peuvent \u00eatre parcellaires. C\u2019est la combinaison des actions, c\u2019est la p\u00e9r\u00e9quation des moyens, c\u2019est la discussion des d\u00e9cisions qui font la diff\u00e9rence. Le grand ensemble de la Courneuve illustr\u00e9 dans le pavillon Fran\u00e7ais \u2013 et qui fut construit en dix ans pour abriter plus de 15.000 personnes, dut attendre vingt ans l\u2019arriv\u00e9e du tramway Saint-Denis-Bobigny. Mais il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard et la d\u00e9molition devenait un projet \u2013 signifiant plut\u00f4t l\u2019\u00e9chec d\u2019un projet inachev\u00e9. Anatole Kopp, dans un pamphlet proph\u00e9tique, disait que le moderne (sic), quand il cessait d\u2019\u00eatre une cause pour devenir un style, permettait toutes les d\u00e9rives. Encore une fois, l\u2019architecture n\u2019est pas un jeu de construction, ni m\u00eame le jeu savant des volumes sous la lumi\u00e8re comme l\u2019affirmait le Corbusier.<\/p>\n<p>Le pavillon japonais (le monde d\u2019apr\u00e8s Fukushima), ou le pavillon belge (r\u00e9duisant l\u2019habitat \u00e0 l\u2019essentiel, un r\u00e9frig\u00e9rateur, quelques placards, un lavabo), par leur aust\u00e9rit\u00e9 et leur prise en compte de la n\u00e9cessit\u00e9, mettent en cause le monde de la consommation, celui des signes comme des modes, aussi. Retour \u00e0 l\u2019essentiel, donc : c\u2019est bien ce que revendique Renzo Piano, qui expose trente-et-un projets (de Beaubourg \u00e0 la Fondation Path\u00e9 pour la France) dans le palais de la R\u00e9gion \u00e0 Padoue. Il n\u2019y a certainement pas l\u00e0 qu\u2019une co\u00efncidence, mais l\u2019affirmation par deux architectes, parmi les plus c\u00e9l\u00e8bres, de deux positions oppos\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans son pr\u00e9ambule, Piano \u00e9crit qu\u2019il est vraiment difficile d\u2019exposer avec succ\u00e8s l\u2019architecture, car rien ne peut remplacer le fait d\u2019\u00eatre dans le b\u00e2timent lui-m\u00eame. Cependant, une exposition d&#8217;architecture doit clairement transmettre la complexit\u00e9 du processus par lequel les b\u00e2timents que nous dessinons sont con\u00e7us, construits et habit\u00e9s.<\/p>\n<p>La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et le c\u00f4t\u00e9 didactique des tables de consultation de l\u2019exposition de Padoue, sur lesquelles cohabitent les premi\u00e8res maquettes, les premiers croquis avec des d\u00e9tails grandeur de construction, m\u00eame s\u2019ils sont s\u00e9ducteurs, permettent \u00e0 chacun de voir, de comparer et de comprendre. L\u2019agence de Renzo Piano, le <em>Building Workshop<\/em> (l\u2019atelier de construction) est une des rares au monde \u00e0 tenir les deux bouts de la cha\u00eene dans une production de qualit\u00e9. De la friche industrielle reconvertie en quartier au d\u00e9tail de la construction, tout y est men\u00e9 de front. La co\u00efncidence des deux expositions n\u2019est pas fortuite, elle est un tournoi o\u00f9 s\u2019affrontent \u00e0 distance (quarante-cinq minutes de trajet) le chevalier noir Rem Koolhaas dont l\u2019\u00e9cu porte la devise &#8220;Fuck the context&#8221; et Renzo Piano le chevalier blanc, qui croit que la ma\u00eetrise technique permet le progr\u00e8s et r\u00e9v\u00e8le les potentialit\u00e9s de l\u2019existant. L\u2019issue de cet affrontement, \u00e0 ce jour, n\u2019est pas certaine.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-7812 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/chemetov-biennale-2-071.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/chemetov-biennale-2-071-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"chemetov-biennale-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Biennale de Venise confi\u00e9e au c\u00e9l\u00e8bre architecte hollandais Rem Koolhaas, pavillon fran\u00e7ais ordonn\u00e9 par l\u2019historien Jean-Louis Cohen, r\u00e9trospective Renzo Piano \u00e0 Padoue : Paul Chemetov livre ses r\u00e9flexions sur la modernit\u00e9 et ses possibles en architecture. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":20420,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[423],"class_list":["post-7812","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-architecture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7812","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7812"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7812\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/20420"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7812"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7812"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7812"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}