{"id":7788,"date":"2014-06-04T11:18:27","date_gmt":"2014-06-04T09:18:27","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/deux-jours-une-nuit-ou-la7788\/"},"modified":"2023-06-23T23:17:25","modified_gmt":"2023-06-23T21:17:25","slug":"deux-jours-une-nuit-ou-la7788","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=7788","title":{"rendered":"&#8220;Deux jours, une nuit&#8221;, ou la reconstruction d\u2019une identit\u00e9 de classe"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le film des fr\u00e8res Dardenne \u00e9chappe au pi\u00e8ge de son intrigue pour proposer une belle parabole sociale et politique, dans laquelle son h\u00e9ro\u00efne, en voulant sauver sa peau, r\u00e9veille une conscience collective que tout concourait \u00e0 faire dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>Depuis <em>La Promesse<\/em> (1996), Jean-Pierre et Luc Dardenne con\u00e7oivent et pr\u00e9parent leurs films selon la m\u00eame m\u00e9thode, les r\u00e9alisent avec la m\u00eame \u00e9quipe technique, au sein d\u2019un territoire unique (Seraing et ses alentours, en Belgique). Nulle impression de r\u00e9p\u00e9tition cependant, mais plut\u00f4t la certitude que les fr\u00e8res cin\u00e9astes creusent un seul sillon, approfondi \u00e0 chaque film, tant leur mati\u00e8re est riche. <\/p>\n<p><strong><em>D\u00e9terminismes et choix moraux<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La psychologie des personnages, toujours ancr\u00e9s socialement, tr\u00e8s souvent \u00e0 la fronti\u00e8re du prol\u00e9tariat et du sous-prol\u00e9tariat, n\u2019est jamais livr\u00e9e par des ruses et facilit\u00e9s sc\u00e9naristiques, mais elle affleure dans leurs mots et leurs silences, dans leurs corps en mouvement, corps \u00e9voluant et parfois butant dans un d\u00e9cor quotidien et banal. Le d\u00e9terminisme social est l\u00e0, massif, injuste, mais les personnages sont toujours confront\u00e9s \u00e0 des choix moraux qui repoussent un peu l\u2019id\u00e9e de fatalit\u00e9 sociale et familiale &#8211; et ces choix esquissent des lib\u00e9rations \u00e9ventuelles.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche semble par certains aspects bourdieusienne : \u00e0 la somme des d\u00e9terminismes, indubitables, dont il faut \u00eatre conscient, on peut ajouter ces propres choix qui seront d\u2019autant plus pertinents si l&#8217;on en conna\u00eet le caract\u00e8re relatif. Les fr\u00e8res Dardenne citent d\u2019ailleurs comme origine de leur dernier film <em>Deux jours, une nuit<\/em> ce que des salari\u00e9s ont subi et leur ont confi\u00e9, et un texte de Michel Pialoux, <em>Le d\u00e9sarroi d\u2019un d\u00e9l\u00e9gu\u00e9<\/em>, publi\u00e9 en 1995 dans <em>La Mis\u00e8re du monde<\/em> (dirig\u00e9 par Pierre Bourdieu). Dans ce (beau) texte, le sociologue \u00e9voque l\u2019amertume et la col\u00e8re d\u2019un d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 CGT de Sochaux, nomm\u00e9 Hamid, devant l\u2019attitude de ses coll\u00e8gues qui ont p\u00e9titionn\u00e9 pour se d\u00e9barrasser d\u2019un vieux salari\u00e9, incapable de suivre le rythme de la production. Absence totale de solidarit\u00e9 de classe, certainement provoqu\u00e9e, entre autres, tant par les nouveaux modes de production et de gestions &#8220;manag\u00e9riales&#8221; que  par la hantise du ch\u00f4mage.<\/p>\n<p><strong><em>Pas l&#8217;ombre d&#8217;un syndicat<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>En lisant l\u2019intrigue tr\u00e8s simple de Deux jours, une nuit \u2013 une jeune femme (Sandra) dispose d\u2019un week-end pour convaincre ses coll\u00e8gues d\u2019abandonner leur prime de mille euros afin qu\u2019elle puisse garder son emploi \u2013 on a envie de hurler comme le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 par Michel Pialoux. Et, parce que l\u2019on dispose d\u2019un fort capital militant, tant syndical que politique \u2013 cela aussi est parfois un h\u00e9ritage \u2013 on n\u2019a pas envie de cautionner ce choix \u2013 un chantage inique drap\u00e9 dans les oripeaux d\u2019un soit disant r\u00e9alisme \u00e9conomique. On aurait pourtant tort de rater un tel film. <\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019instar de la grande majorit\u00e9 des employ\u00e9s de Belgique et plus encore de France, la petite vingtaine de salari\u00e9s de Deux jours, une nuit (il s\u2019agit d\u2019une PME fabriquant des panneaux solaires) n\u2019a pas crois\u00e9 l\u2019ombre d\u2019un syndicat. Ses membres atomis\u00e9s, aux statuts, aux origines et aux profils diff\u00e9rents (hommes et femmes, jeunes et plus \u00e2g\u00e9s, immigr\u00e9s et Belges, en CDI ou en CDD) ne semblent pas partager un fort sentiment de classe, ni m\u00eame, de premier abord, un quelconque sentiment fraternel. Sociologiquement, le tableau nous para\u00eet juste et pas seulement parce que le style des fr\u00e8res Dardenne, r\u00e9aliste, est ma\u00eetris\u00e9 au plus haut point. M\u00eame si elle est plus f\u00e9minine, la composition de l\u2019usine d\u2019Entre nos mains (2010), l\u2019avant-dernier documentaire de Mariana Otero, est d\u2019ailleurs proche de cette typologie.<\/p>\n<p><strong><em>Sandra et les autres<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le portrait n\u2019est cependant pas que sociologique ; il est aussi psychologique (voire sanitaire). L\u2019h\u00e9ro\u00efne (remarquablement interpr\u00e9t\u00e9e par Marion Cotillard), qui se remet lentement d\u2019une d\u00e9pression dont la cause nous est tue, consomme encore, \u00e0 fortes doses, des antid\u00e9presseurs. Le parcours de Sandra, \u00e0 pied, en bus ou en voiture, dans un paysage urbain spatialement limit\u00e9, nous permet aussi de d\u00e9couvrir des r\u00e9alit\u00e9s contrast\u00e9es qui, par touches, dessinent le portrait d\u2019un groupe et, progressivement, d\u2019une classe. Pris s\u00e9par\u00e9ment dans leur habitat, les coll\u00e8gues sollicit\u00e9s par Sandra (qui partage et comprend leur g\u00eane) lui demandent quasi syst\u00e9matiquement ce que pensent les autres. En voulant sauver sa peau, elle reconstitue partiellement un collectif [[On notera que cette intelligence du paysage renvoyant aussi \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s sociales, on la retrouve par exemple dans un film stylistiquement oppos\u00e9, co-produit par Jean-Pierre et Luc Dardenne, <em>De rouille et d\u2019os<\/em> (2012, de Jacques Audiard), o\u00f9 excelle encore Marion Cotillard.]].<\/p>\n<p>Ce parcours initiatique, o\u00f9 l\u2019on voit litt\u00e9ralement l\u2019h\u00e9ro\u00efne se r\u00e9veiller et se r\u00e9v\u00e9ler, tout en r\u00e9animant un r\u00eave enfoui, pourrait s\u2019apparenter \u00e0 un chemin de croix le long duquel les portes qui s\u2019ouvrent ou ne s\u2019ouvrent pas, les digicodes seraient autant de stations. Arriv\u00e9e en haut de la colline, Sandra se d\u00e9barrasse cependant de cet objet qui pesait si lourd sur ses \u00e9paules, comme elle semble abandonner sa culpabilit\u00e9 et sa crainte d\u2019\u00eatre une mauvaise compagne ou une mauvaise m\u00e8re. <\/p>\n<p><strong><em>R\u00e9veiller une conscience et une solidarit\u00e9 de classe<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Deux jours, une nuit est donc une sorte de road movie wallon et social, si ce n\u2019est marxiste [[Au passage et tout aussi gratuitement, on conseillera aussi aux lectrices et lecteurs de <em>Regards<\/em> un autre road movie actuellement sur les \u00e9crans,<em> The Homesman<\/em>, western f\u00e9ministe de Tommy Lee Jones]]. Ce parcours, qui sait m\u00e9nager le suspense et la tension selon les lois du genre, n\u2019est pas seulement lib\u00e9rateur pour l\u2019h\u00e9ro\u00efne : celle-ci entra\u00eene dans son sillage au moins une de ses coll\u00e8gues, comme elle contribue \u00e0 r\u00e9veiller une conscience et une solidarit\u00e9 de classe pour au moins une partie du groupe. Toutes n\u2019ont pas comme elle la chance de pouvoir s\u2019appuyer sur un conjoint compr\u00e9hensif et solidaire (Manu, interpr\u00e9t\u00e9 par Fabrizio Rongione). <\/p>\n<p>Pass\u00e9s ma\u00eetres dans l\u2019art de cr\u00e9er des choix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des choix, des crises \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des crises, les fr\u00e8res Dardenne indiquent clairement la solution pour une de leur protagonistes : oser dire non pour la premi\u00e8re fois \u2013 et quitter son mari. Les cin\u00e9astes articulent ainsi l\u2019individuel et le collectif, mais s\u2019ils dessinent subtilement le portrait d\u2019une classe ouvri\u00e8re si fragile, plus fraternelle en d\u00e9finitive qu\u2019on ne le croit, ils esquissent \u00e9galement, le plus souvent en hors-champ, le portait du capital. Et l\u2019on d\u00e9couvre que la volont\u00e9 de baisser les soi-disant &#8220;co\u00fbts du travail&#8221; dissimule souvent la volont\u00e9, parfois perverse, d\u2019\u00e9liminer les plus faibles.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-7788 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/dardenne-deux-jours-dff.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/dardenne-deux-jours-dff-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"dardenne-deux-jours.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le film des fr\u00e8res Dardenne \u00e9chappe au pi\u00e8ge de son intrigue pour proposer une belle parabole sociale et politique, dans laquelle son h\u00e9ro\u00efne, en voulant sauver sa peau, r\u00e9veille une conscience collective que tout concourait \u00e0 faire dispara\u00eetre.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":20374,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[111],"tags":[299],"class_list":["post-7788","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nos-selections","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7788","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7788"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7788\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/20374"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7788"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7788"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7788"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}