{"id":7707,"date":"2014-05-06T11:53:53","date_gmt":"2014-05-06T09:53:53","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-eric-fassin-il-faut-peser-plus-que\/"},"modified":"2023-06-23T23:17:13","modified_gmt":"2023-06-23T21:17:13","slug":"article-eric-fassin-il-faut-peser-plus-que","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=7707","title":{"rendered":"\u00c9ric Fassin : \u00ab Il faut peser plus que notre poids, devenir des minorit\u00e9s agissantes \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Dans un bref essai, le sociologue \u00c9ric Fassin revient sur l\u2019histoire d\u2019une d\u00e9route id\u00e9ologique et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une reconqu\u00eate politique. Analysant les termes m\u00eames de cette d\u00e9faite, il appelle \u00e0 &#8220;changer le peuple&#8221; et \u00e0 &#8220;changer de peuple&#8221;. Explication de texte, par l&#8217;auteur.<\/p>\n<p>Le titre donne le ton : <em>Gauche : l\u2019avenir d\u2019une d\u00e9sillusion<\/em>\u2026 Paru chez Textuel, l&#8217;ouvrage d&#8217;\u00c9ric Fassin, notamment connu pour son engagement en faveur de l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les sexes et les sexualit\u00e9s et plus r\u00e9cemment sur les Roms, aborde la lutte \u00e0 mener par les mots et par de nouvelles formes de mobilisations.<\/p>\n<p><strong>Regards. Le 6 mai, nous \u00ab f\u00eatons \u00bb les deux ans de la victoire de Fran\u00e7ois Hollande. \u00c0 vous lire, ce n\u2019est pas un anniversaire, mais un enterrement de la gauche et de la social-d\u00e9mocratie\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00c9ric Fassin. <\/strong> Le moment o\u00f9 le pr\u00e9sident s\u2019assume social-d\u00e9mocrate signe celui o\u00f9 il renonce \u00e0 l\u2019\u00eatre. Mais il le fait sur le mode de la d\u00e9n\u00e9gation. Car c\u2019est aussi le moment o\u00f9 il offre au MEDEF son &#8220;Pacte de responsabilit\u00e9&#8221;. En r\u00e9alit\u00e9, il n\u2019est plus question de compromis entre des int\u00e9r\u00eats contradictoires, entre syndicats et patronats. Il n\u2019est plus question de r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s. La social-d\u00e9mocratie, aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas le Parti socialiste, c\u2019est plut\u00f4t le Parti communiste ! Certes, Hollande ne dit pas : \u00ab l\u2019\u00c9tat ne peut rien \u00bb. Il revendique au contraire : \u00ab l\u2019\u00c9tat prend l\u2019initiative \u00bb. Mais dans le n\u00e9olib\u00e9ralisme qu\u2019il promeut, l\u2019interventionnisme d\u2019\u00c9tat est au service des march\u00e9s. D\u00e8s lors, quelle diff\u00e9rence avec la politique de Nicolas Sarkozy ? Restera le mariage pour tous \u2013 mais c\u2019est tout : d\u00e9sormais, avec l\u2019enterrement de la PMA, le progr\u00e8s des m\u0153urs, c\u2019est fini.<\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Les mots sont la cl\u00e9 de la bataille id\u00e9ologique. Le discours politique fa\u00e7onne le d\u00e9bat public \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>O\u00f9 r\u00e9side la capitulation ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Si le PS m\u00e8ne une politique de droite, c\u2019est qu\u2019il accepte les termes de la droite. Comme l\u2019adversaire d\u00e9finit les questions, opposition ou majorit\u00e9, les r\u00e9ponses sont les m\u00eames. Les mots sont la cl\u00e9 de la bataille id\u00e9ologique. Le discours politique fa\u00e7onne le d\u00e9bat public. L\u2019enjeu central est de reconqu\u00e9rir l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle. Par exemple, l\u2019id\u00e9e que l\u2019immigration est un probl\u00e8me fait partie du langage du PS. Or, un discours de gauche devrait affirmer la distinction entre \u00eatre et avoir. Pour la droite, l\u2019immigration est un probl\u00e8me ; en revanche, la gauche devrait dire qu\u2019il y a des probl\u00e8mes avec l\u2019immigration. Un autre terme marque pareillement l\u2019effacement de la distinction entre droite et gauche : tout le monde parle d\u2019int\u00e9gration. Pour la droite, il s\u2019agit de s\u2019int\u00e9grer ; mais la gauche devrait parler d\u2019int\u00e9grer. Passer du verbe pronominal au verbe transitif, \u00e7a change tout ! Car dans le premier cas, c\u2019est la responsabilit\u00e9 des immigr\u00e9s ; dans le second, c\u2019est celle de la soci\u00e9t\u00e9. Bref, la gauche emprunte les mots de la droite.<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les cons\u00e9quences de cet effacement ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est cela qui affaiblit la d\u00e9mocratie : tout le monde finit par dire la m\u00eame chose. La d\u00e9mocratie suppose pourtant que s\u2019affrontent des visions du monde diff\u00e9rentes. Le consensus, c\u2019est donc la n\u00e9gation du d\u00e9bat d\u00e9mocratique. Cons\u00e9quence : c\u2019est le triomphe de l\u2019abstention et du vote Front national ! Car, m\u00eame si la majorit\u00e9 et l\u2019opposition disent la m\u00eame chose, le r\u00e9sultat n\u2019est pas sym\u00e9trique. On assiste en effet \u00e0 une droitisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de l\u2019\u00e9chiquier politique.<\/p>\n<p><strong>Dans votre livre, vous d\u00e9fendez l\u2019id\u00e9e que cette droitisation de l\u2019\u00e9chiquier politique ne signifie pas une droitisation de la soci\u00e9t\u00e9\u2026<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Ce que disent les politiques, d\u2019ordinaire, c\u2019est qu\u2019ils ne font que r\u00e9pondre \u00e0 la demande des &#8220;vraies gens&#8221;. Or, cette vision est proprement populiste. Le sens que je donne au mot n\u2019a rien \u00e0 voir avec le peuple ; il a tout \u00e0 voir avec les politiques. En effet, il s\u2019agit de la repr\u00e9sentation politique du peuple. Il y a deux mani\u00e8res oppos\u00e9es de concevoir le travail politique : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le populisme pr\u00e9tend seulement refl\u00e9ter ce que pense le peuple ; de l\u2019autre, la politique contribue \u00e0 produire des repr\u00e9sentations qu\u2019elle soumet au vote du peuple. Ce populisme revient \u00e0 nier la politique. Quand on dit : \u00ab Je fais ce que les gens demandent \u00bb, on finit par refl\u00e9ter, non pas le peuple, mais les sondages d\u2019opinion. Le populisme revient \u00e0 dire au peuple : \u00ab Voil\u00e0 ce que vous pensez \u00bb. En revanche, la politique d\u00e9mocratique consiste \u00e0 lui dire : \u00ab Voil\u00e0 ce que je vous propose. \u00bb En d\u00e9mocratie, les repr\u00e9sentants du peuple proposent au peuple des repr\u00e9sentations du monde \u2013 de la soci\u00e9t\u00e9, et du peuple lui-m\u00eame. Ainsi, le peuple n\u2019est pas une donn\u00e9e brute : il se constitue en peuple dans le jeu politique.<\/p>\n<p><strong>Peut-on parler de &#8220;d\u00e9magogie&#8221; ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Le populisme s\u2019imagine, et nous fait imaginer, un peuple n\u00e9cessairement raciste, sexiste, homophobe : c\u2019est une version tr\u00e8s condescendante d\u2019un peuple de &#8220;beaufs&#8221;, en miroir des &#8220;bobos&#8221;. C\u2019est la raison pour laquelle je me m\u00e9fie du mot &#8220;d\u00e9magogie&#8221; : on nous dit que les d\u00e9magogues flattent les viles passions du peuple. Mais pourquoi supposer que le peuple est bas ?<\/p>\n<p><em> <strong><em>\u00ab Il faut proposer une image du peuple qui inclue les minorit\u00e9s, et non opposer une partie du peuple \u00e0 une autre \u00bb<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/em><\/p>\n<p><strong>Vous r\u00e9cusez l\u2019opposition classique entre social et soci\u00e9tal. Pour quelles raisons ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Tout est social ! Il faut partir de cette proposition tautologique : la soci\u00e9t\u00e9 est sociale ! Opposer classe et race ou classe et genre n\u2019a pas de sens. Les retraites ? C\u2019est social, nous dit-on. Mais les femmes sont les premi\u00e8res victimes des r\u00e9formes des r\u00e9gimes de retraite. Les discriminations ? C\u2019est soci\u00e9tal, para\u00eet-il. Pourtant, elles touchent d\u2019abord des minorit\u00e9s visibles qui appartiennent aux classes populaires. Je r\u00e9cuse cette opposition, non seulement parce qu\u2019elle est empiriquement fausse, mais aussi parce que, politiquement, c\u2019est dangereux. Il y aurait des sujets s\u00e9rieux, d\u2019autres futiles ; des questions majeures, d\u2019autres mineures. Mais une politique qui privil\u00e9gie la classe au d\u00e9triment du sexe et de la race, en pratique, c\u2019est une politique de l\u2019homme blanc. Il ne faut pas accepter l\u2019alternative entre la vision de Terra Nova et celle de la Gauche populaire. Les deux s\u2019opposent en apparence, mais se rejoignent sur un m\u00eame partage du monde : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le peuple, de l\u2019autre, les minorit\u00e9s. Il faut proposer une image du peuple qui inclue les minorit\u00e9s, et non opposer une partie du peuple \u00e0 une autre.<\/p>\n<p><strong>Dans <em>Gauche : l\u2019avenir d\u2019une d\u00e9sillusion<\/em>, comment se fait-il que vous ne parliez quasiment pas de la gauche d\u2019alternative ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La gauche de gauche n\u2019a pas tir\u00e9 les b\u00e9n\u00e9fices \u00e9lectoraux de la droitisation du Parti socialiste. Celle-ci semble avoir ferm\u00e9 l\u2019espace \u00e0 gauche, et l\u2019espace m\u00e9diatique est clos : c\u2019est en ce sens qu\u2019on peut parler d\u2019une h\u00e9g\u00e9monie de la droite. L\u2019enjeu, c\u2019est d\u2019arriver \u00e0 faire entendre ce qui reste inaudible aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>Comment faire ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>On l\u2019a vu, reprendre la main, c\u2019est parler une langue de gauche, choisir son lexique au lieu de le subir ; et changer le peuple, c\u2019est passer du reflet \u00e0 la proposition. Mais il faut aussi changer de peuple. Je m\u2019explique. Il n\u2019y a pas que la politique gouvernementale, qui se joue dans les \u00e9lections. Il existe une politique non gouvernementale \u2013 nous qui ne sommes pas \u00e9lus, nous qui ne nous r\u00e9signons pas. Comment nous faire entendre, alors que nous ne sommes pas majoritaires ? Car dans les \u00e9lections, c\u2019est la majorit\u00e9 qui compte ! Il faut essayer de peser plus que notre poids. Il faut devenir des minorit\u00e9s agissantes. <\/p>\n<p><strong>Quelles formes pourrait prendre cette mobilisation ?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Prenons exemple sur la droite religieuse aux \u00c9tats-Unis, sur les tenants du mariage pour tous en France, ou encore sur Farida Belghoul dans son combat contre la pr\u00e9tendue &#8220;th\u00e9orie du genre&#8221; avec \u00c9galit\u00e9 et R\u00e9conciliation. Bref, il faut constituer ce que j\u2019appelle des \u00ab publics \u00bb. Un public, ce sont des gens mobilis\u00e9s pour une cause. Si nous sommes tr\u00e8s d\u00e9termin\u00e9s, nous pouvons faire avancer une cause minoritaire. Il faut des causes, mais aussi des m\u00e9thodes de mobilisation, tel le crowdfunding, ou financement participatif. Mettons des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s au service du public ! Je pense par exemple \u00e0 Mediapart : des gens s\u2019y abonnent m\u00eame sans le lire, juste parce que ce m\u00e9dia est un contre-pouvoir et qu\u2019il est important qu\u2019il existe. On ne peut pas compter seulement sur l\u2019\u00c9tat pour faire vivre l\u2019espace public. Nous avons besoin aussi d\u2019une politique non gouvernementale. Il faut trouver les moyens de n\u2019\u00eatre pas d\u00e9mobilis\u00e9s par des rapports de force d\u00e9favorables ! Aucune partie n\u2019est perdue d\u2019avance.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-7707 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/fassin-2-570.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/fassin-2-570-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"fassin-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un bref essai, le sociologue \u00c9ric Fassin revient sur l\u2019histoire d\u2019une d\u00e9route id\u00e9ologique et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une reconqu\u00eate politique. Analysant les termes m\u00eames de cette d\u00e9faite, il appelle \u00e0 &#8220;changer le peuple&#8221; et \u00e0 &#8220;changer de peuple&#8221;. 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