{"id":7662,"date":"2014-04-14T15:35:06","date_gmt":"2014-04-14T13:35:06","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-crise-de-la-gauche-europeenne7662\/"},"modified":"2023-06-23T23:17:04","modified_gmt":"2023-06-23T21:17:04","slug":"la-crise-de-la-gauche-europeenne7662","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=7662","title":{"rendered":"La crise de la gauche europ\u00e9enne"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La crise du capitalisme ne l&#8217;a en rien affaibli, pas plus qu&#8217;elle n\u2019a profit\u00e9 aux gauches europ\u00e9ennes : leur internationalisme a c\u00e9d\u00e9 face \u00e0 celui du capital quand elles ne s&#8217;y pas ralli\u00e9es. Seule solution, aujourd&#8217;hui\u00a0: une relocalisation provisoire des luttes politiques \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle nationale.\n<\/p>\n<p><em>Ce texte est issu d\u2019un d\u00e9bat avec Alvaro Garcia Linera, vice-pr\u00e9sident de l\u2019\u00c9tat plurinational de Bolivie, qui s\u2019est tenu le 8 avril 2014 au si\u00e8ge du Parti communiste fran\u00e7ais, \u00e0 l\u2019initiative d\u2019Espaces Marx. \u00c9tienne Balibar, Michael L\u00f6wy et Andr\u00e9 Tosel participaient \u00e9galement au d\u00e9bat.<\/em><\/p>\n<p>La gauche europ\u00e9enne est aujourd\u2019hui en crise \u2013 il y a peu de doute sur ce fait. Il est frappant de constater que la plus grave crise du capitalisme depuis 1929 n\u2019a pratiquement pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 \u00e0 la gauche, ni \u00e9lectoralement ni du point de vue d\u2019un renouveau des mouvements sociaux et syndicaux. Comme celle des ann\u00e9es 1930, la crise actuelle semble plut\u00f4t favoriser jusqu\u2019ici la mont\u00e9e des forces de la r\u00e9action, comme le Front national en France, dont il existe des \u00e9quivalents dans les autres pays europ\u00e9ens, et au-del\u00e0.<\/p>\n<p>Un autre trait marquant de cette crise est qu\u2019elle a pouss\u00e9 les h\u00e9ritiers de la social-d\u00e9mocratie historique, le Parti socialiste en France, vers le centre, et non vers la gauche. \u00c0 tel point qu\u2019il est devenu de plus en plus difficile de distinguer les politiques que ces partis mettent en \u0153uvre des politiques de la droite. Si des solutions \u00ab\u00a0n\u00e9o-keyn\u00e9siennes\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 bri\u00e8vement exp\u00e9riment\u00e9es au d\u00e9but de la crise, elles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Contre toute attente, la crise n\u2019a pas sonn\u00e9 le glas du n\u00e9olib\u00e9ralisme, qui se porte aujourd\u2019hui mieux que jamais.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Capitalisme d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Et pendant ce temps, la gauche de transformation sociale, la gauche dite &#8220;radicale&#8221; que nous repr\u00e9sentons, ne parvient pas \u00e0 peser de mani\u00e8re significative dans la conjoncture. Qu\u2019elle soit politique, syndicale, sociale ou intellectuelle, elle rencontre les pires difficult\u00e9s pour convaincre la population de ce qui, pourtant, est l\u2019\u00e9vidence m\u00eame\u2009: que le capitalisme s\u00e8me le ch\u00f4mage et la mis\u00e8re, qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re du racisme et des conflits.<\/p>\n<p>Quelles sont les raisons de cette difficult\u00e9 de la gauche \u00e0 se faire entendre dans le contexte de la crise\u2009? Je livre deux hypoth\u00e8ses \u00e0 la discussion, il y en aurait bien s\u00fbr d\u2019autres. Premi\u00e8re hypoth\u00e8se. Dans L\u2019\u00c9tat et la r\u00e9volution, \u00e9crit en 1917, L\u00e9nine soutient que la d\u00e9mocratie est la meilleure forme ou la meilleure \u00ab\u00a0enveloppe\u00a0\u00bb politique possible pour le capitalisme. Une fois que le capitalisme y a pris racine, ce r\u00e9gime se r\u00e9v\u00e8le en effet le plus stable qui soit. Et effectivement, pendant une bonne partie du xxe\u00a0si\u00e8cle, le capitalisme et la d\u00e9mocratie sont all\u00e9s de pair. Au xixe si\u00e8cle, rares sont ceux qui croyaient cette alliance entre les deux, ce \u00ab\u00a0capitalisme d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb, possible.<\/p>\n<p>L\u00e9nine n\u2019avait toutefois pas entrevu un point crucial, me semble-t-il. C\u2019est que, pour que cette alliance du capitalisme et de la d\u00e9mocratie fonctionne, il faut que le capitalisme soit suffisamment dynamique sur le plan \u00e9conomique. La d\u00e9mocratie permet \u00e0 la population de formuler des revendications en termes de sant\u00e9, d\u2019\u00e9ducation, de retraite, d\u2019infrastructures\u2026 Si le capitalisme ne produit pas assez de richesses, s\u2019il stagne ou s\u2019il est en crise comme aujourd\u2019hui, il cesse d\u2019\u00eatre \u00e0 m\u00eame de satisfaire ces attentes.<\/p>\n<h2>Endettement massif et d\u00e9-d\u00e9mocratisation<\/h2>\n<p>En cas de crise \u00e9conomique de longue dur\u00e9e, le capitalisme d\u00e9mocratique a alors deux solutions. La premi\u00e8re est de s\u2019endetter de plus en plus, afin de maintenir un niveau de d\u00e9penses publiques permettant de contenter, au moins en partie, les attentes de la population. Le maintien d\u2019un semblant de l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat d\u00e9pend, dans ces conditions, de son endettement croissant. Ou alors, seconde solution possible, l\u2019\u00c9tat peut cesser peu \u00e0 peu d\u2019\u00eatre d\u00e9mocratique, il peut se rendre sourd aux demandes de la population.<\/p>\n<p>Ces deux solutions, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019\u00e9volution des \u00c9tats europ\u00e9ens \u00e0 l\u2019heure actuelle\u2009: endettement massif et d\u00e9-d\u00e9mocratisation. Il faut bien voir que ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes ont une m\u00eame cause, \u00e0 savoir l\u2019incapacit\u00e9 des \u00c9tats, en contexte de stagnation ou de crise du capitalisme, \u00e0 satisfaire le niveau de d\u00e9penses publiques auquel les populations ont \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9es depuis l\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>L\u2019endettement massif, bien entendu, met les \u00c9tats \u00e0 la merci des march\u00e9s financiers, qui fixent les conditions de l\u2019emprunt, et donc les obligent \u00e0 mettre en \u0153uvre l\u2019aust\u00e9rit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la destruction des syst\u00e8mes de protection sociale. La d\u00e9-d\u00e9mocratisation, de son c\u00f4t\u00e9, suppose que les institutions d\u00e9mocratiques perdent de leur vitalit\u00e9, ou encore que des institutions peu d\u00e9mocratiques montent en puissance. Je pense en particulier aux banques centrales &#8220;ind\u00e9pendantes&#8221;, ou \u00e0 des institutions isol\u00e9es de toute pression d\u00e9mocratique, comme les cours constitutionnels ou les cours des comptes, dont l\u2019importance n\u2019a cess\u00e9 de cro\u00eetre au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>Conclusion\u2009: nous sortons de l\u2019alliance du capitalisme et de la d\u00e9mocratie qu\u2019\u00e9voquait L\u00e9nine. Aujourd\u2019hui, la d\u00e9mocratie devient de plus en plus un probl\u00e8me pour le capitalisme, car n\u2019\u00e9tant plus assez dynamique du point de vue \u00e9conomique, il est incapable d\u2019assumer des niveaux de d\u00e9penses publiques dont il a fait b\u00e9n\u00e9ficier les populations dans un contexte de prosp\u00e9rit\u00e9<br \/>\naujourd\u2019hui r\u00e9volu.<\/p>\n<h2>\u00c0 l\u2019\u00e9cart des institutions<\/h2>\n<p>Quel effet cela produit-il sur la gauche\u2009? La gauche a \u00e0 la fois \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de la d\u00e9mocratisation du capitalisme, et elle a en m\u00eame temps grandement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de cette d\u00e9mocratisation. Elle en a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine, car la conqu\u00eate des droits d\u00e9mocratiques a historiquement \u00e9t\u00e9 justement cela\u2009: une conqu\u00eate, autrement dit le fruit de luttes men\u00e9es par des g\u00e9n\u00e9rations de militants. L\u2019id\u00e9e selon laquelle le capitalisme est un syst\u00e8me qui tendrait \u00ab\u00a0naturellement\u00a0\u00bb vers la d\u00e9mocratie est une vaste blague. Il a fallu contraindre les classes dominantes \u00e0 accorder des droits d\u00e9mocratiques. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la gauche a aussi b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la d\u00e9mocratisation, qui lui a permis de sortir de la clandestinit\u00e9, et de faire de la politique au grand jour.<\/p>\n<p>Le divorce en cours entre le capitalisme et la d\u00e9mocratie implique que l\u2019espace public d\u00e9mocratique va probablement se r\u00e9tr\u00e9cir dans les ann\u00e9es et d\u00e9cennies \u00e0 venir. Nous n\u2019allons bien s\u00fbr pas revenir aux conditions de la clandestinit\u00e9 qui \u00e9taient celles dans lesquelles L\u00e9nine faisait de la politique. Mais je parierais pour ma part sur une situation interm\u00e9diaire\u2009: pas la clandestinit\u00e9, mais pas non plus les r\u00e9gimes d\u00e9mocratiques que nous avons connus depuis la fin de la seconde guerre mondiale.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, la part extra-institutionnelle de la politique va devenir de plus en plus importante dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. Si nous voulons peser sur le syst\u00e8me, c\u2019est donc depuis la rue qu\u2019il faudra le faire, ou depuis des espaces de libert\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019institutions de moins en moins d\u00e9mocratiques. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas, bien s\u00fbr, de mener des batailles \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces institutions. Mais pour les raisons indiqu\u00e9es, cela sera peut-\u00eatre plus difficile qu\u2019auparavant.<\/p>\n<h2>L\u2019internationalisme du capital<\/h2>\n<p>S\u2019il est une entit\u00e9 qui incarne le devenir-autoritaire des r\u00e9gimes politiques contemporains, c\u2019est bien l\u2019Union europ\u00e9enne. La seconde hypoth\u00e8se que je voudrais vous soumettre pour expliquer la difficult\u00e9 de la gauche \u00e0 se faire entendre dans le contexte de la crise concerne pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019Europe. Elle concerne notre embarras collectif face \u00e0 la question europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es 1960 et 1970 ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es, comme on le sait, par de puissants mouvements de solidarit\u00e9 internationale. L\u2019imaginaire de la gauche actuelle s\u2019est en grande partie form\u00e9 dans ces luttes anti-imp\u00e9rialistes et internationalistes, qui se d\u00e9roulaient en Am\u00e9rique latine, en Asie, ou encore en Afrique. Ce que la gauche n\u2019a pas vu \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et ce qu\u2019elle a toujours du mal \u00e0 admettre aujourd\u2019hui, c\u2019est que montait en puissance, \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, un autre internationalisme\u2009: un internationalisme du capital, un internationalisme des classes dominantes.<\/p>\n<p>Comme l\u2019ont montr\u00e9 de nombreux marxistes, et d\u2019ailleurs Marx lui-m\u00eame, le capitalisme est un syst\u00e8me mobile, qui est en mouvement permanent. Lorsque pour une raison ou une autre, les circonstances deviennent d\u00e9favorables \u00e0 l\u2019accumulation du capital, il peut aller chercher des conditions plus propices ailleurs, ou \u00e0 une autre \u00e9chelle spatiale. Le capital peut aussi mettre en concurrence les espaces, en s\u2019appuyant sur les uns pour contraindre les autres \u00e0 se plier \u00e0 sa logique.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui s\u2019est pass\u00e9 lors de la crise des ann\u00e9es 1970, au moment o\u00f9 les Trente glorieuses ont pris fin. En cherchant \u00e0 \u00e9chapper aux contraintes que lui avait impos\u00e9 le mouvement ouvrier au cours des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes en termes de partage de la valeur ajout\u00e9e, et dans un contexte de d\u00e9clin du taux de profit, le capital s\u2019est internationalis\u00e9, donnant lieu \u00e0 ce qu\u2019on a appel\u00e9, par la suite, la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale. C\u2019est cette mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale, cet internationalisme du capital, et non h\u00e9las l\u2019internationalisme port\u00e9 par les mouvements de solidarit\u00e9 internationale, qui s\u2019est impos\u00e9 depuis lors sur la sc\u00e8ne mondiale.<\/p>\n<h2>S\u2019organiser \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale<\/h2>\n<p>L\u2019Union europ\u00e9enne est une incarnation de cet internationalisme du capital. C\u2019est un projet de classe, celui des classes dominantes, qui est structur\u00e9 de part en part pour servir leurs int\u00e9r\u00eats. C\u2019est un espace politique dont les classes populaires sont presque par d\u00e9finition exclues. De surcro\u00eet, depuis le d\u00e9but de la crise de 2008, les institutions europ\u00e9ennes les moins d\u00e9mocratiques, au premier rang desquelles la Banque centrale, qui est hors d\u2019atteinte de tout contr\u00f4le d\u00e9mocratique, n\u2019ont cess\u00e9 de se renforcer, au d\u00e9triment des institutions qui font encore mine d\u2019\u00eatre d\u00e9mocratiques, comme le Parlement europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Penser que ce syst\u00e8me pourrait \u00eatre r\u00e9form\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur, que des marges de man\u0153uvre existent, c\u2019est \u00e0 mon sens m\u00e9conna\u00eetre l\u2019histoire et la raison d\u2019\u00eatre de la construction europ\u00e9enne. Il ne s\u2019agit pas, bien entendu, d\u2019opposer \u00e0 l\u2019internationalisme du capital un impossible &#8220;nationalisme de gauche&#8221;. Ce serait \u00eatre bien peu marxiste et bien peu dialectique. Mais pour \u00e9viter tout internationalisme abstrait, et pour faire en sorte que la gauche puisse se faire enfin entendre dans le contexte de la crise, il s\u2019agit d\u2019identifier pr\u00e9cis\u00e9ment les forces sociales et politiques avec lesquelles elle va intervenir dans la conjoncture.<\/p>\n<p>Or qu\u2019on le veuille ou non, ces forces sont aujourd\u2019hui largement organis\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chelon national. On peut le d\u00e9plorer, mais c\u2019est ainsi. Pour parvenir \u00e0 r\u00e9armer un v\u00e9ritable internationalisme, un d\u00e9tour provisoire par l\u2019\u00e9chelon national para\u00eet par cons\u00e9quent in\u00e9vitable. Plus exactement, la d\u00e9finition d\u2019un nouveau rapport ou d\u2019une nouvelle dialectique entre le national et l\u2019international, qui ne soit pas celle du capital, est n\u00e9cessaire.<\/p>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-7662 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/329486374_b1f4509e63_o-646.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/329486374_b1f4509e63_o-646-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"329486374_b1f4509e63_o.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La crise du capitalisme ne l&#8217;a en rien affaibli, pas plus qu&#8217;elle n\u2019a profit\u00e9 aux gauches europ\u00e9ennes : leur internationalisme a c\u00e9d\u00e9 face \u00e0 celui du capital quand elles ne s&#8217;y pas ralli\u00e9es. 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