{"id":754,"date":"1997-12-01T00:00:00","date_gmt":"1997-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/allemagne754\/"},"modified":"1997-12-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-11-30T23:00:00","slug":"allemagne754","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=754","title":{"rendered":"Allemagne"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> G\u00fcnter Grass, l&#8217;\u00e9gal d&#8217;\u00e9crivains comme Marquez, Gordimer ou Rushdi, est dans son pays un \u00e9crivain qui d\u00e9range. Son dernier roman, Toute une histoire *, a provoqu\u00e9 des attaques plus nombreuses que d&#8217;habitude. <\/p>\n<p>G\u00fcnter Grass est un \u00e9crivain citoyen, bien ancr\u00e9 dans son temps, que l&#8217;histoire allemande n&#8217;a pas \u00e9pargn\u00e9 et qui n&#8217;a cess\u00e9 de s&#8217;en souvenir. N\u00e9 en 1927 \u00e0 Dantzig, o\u00f9 ses parents \u00e9taient \u00e9piciers, l&#8217;adolescent est enr\u00f4l\u00e9 dans la Wehrmacht. En 1945, il est bless\u00e9, puis emmen\u00e9 prisonnier aux Etats-Unis. De retour en Allemagne, il sera mineur, tout en suivant des cours de sculpture. Sa volont\u00e9 artistique le m\u00e8ne \u00e0 Paris (de 1956 \u00e0 1959). Son &#8221; atelier &#8221; est une cave humide. Il y br\u00fble successivement trois versions d&#8217;un roman, dont l&#8217;une est titr\u00e9e le Joueur de tambour (1). En 1958, il lit devant la c\u00e9l\u00e8bre association d&#8217;\u00e9crivains ouest-allemands, le Groupe 47, deux chapitres de son roman en gestation et remporte le prix annuel de ce groupe (5 000 marks). Les \u00e9diteurs rivalisent de propositions. La situation mat\u00e9rielle de l&#8217;\u00e9crivain, atteint de tuberculose et qui vivait avec sa femme et leurs deux jeunes enfants dans un minuscule deux pi\u00e8ces de l&#8217;avenue d&#8217;Italie, est d\u00e8s lors assur\u00e9e. Parall\u00e8lement, Grass s&#8217;engage. En 1961, il intervient dans la campagne \u00e9lectorale pour soutenir Willy Brandt et, jusqu&#8217;en 1972, sera de toutes les campagnes du SPD (Parti social-d\u00e9mocrate d&#8217;Allemagne). Puis il participe au mouvement pacifique. Il entre au SPD en 1982 et le quitte en 1992 en d\u00e9saccord avec la politique sur l&#8217;immigration pr\u00f4n\u00e9e par ce dernier.<\/p>\n<p> <strong> A G\u00f6ttingen, apr\u00e8s la chute du Mur de Berlin&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Dans un article paru \u00e0 l&#8217;occasion des soixante-dix ans de l&#8217;\u00e9crivain, le critique Fritz J. Raddatz (2) rel\u00e8ve, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lexique des louanges (&#8221; vitalit\u00e9 effr\u00e9n\u00e9e &#8220;, &#8221; puissance po\u00e9tique &#8220;, &#8221; g\u00e9nie de l&#8217;invention &#8220;, &#8221; talent naturel pour la narration &#8220;), une kyrielle d&#8217;expressions de haine parues dans les journaux aussi s\u00e9rieux que Die Frankfurter Allgemeine Zeitung (quotidien de Francfort), Die Zeit (hebdomadaire national de Hambourg) et Christ und Welt (le Chr\u00e9tien et le monde): &#8221; sombre mar\u00e9e d&#8217;ordures &#8220;, &#8221; go\u00fbt pour la pathologie sexuelle &#8220;, &#8221; imagination f\u00e9cale naus\u00e9abonde &#8220;, &#8221; plaisir sadique &#8221; et &#8221; attaque obsc\u00e8ne et sans scrupules contre l&#8217;Eglise &#8220;. Cette &#8221; culture &#8221; de la haine fond\u00e9e sur la pratique de la d\u00e9nonciation et des attaques les plus furieuses et entretenue par une certaine critique s&#8217;autorise m\u00eame \u00e0 la violence physique. Dans son Bref Discours d&#8217;un compagnon sans patrie (3), paru quelques semaines apr\u00e8s la chute du Mur de Berlin, Grass raconte: &#8221; Un peu avant No\u00ebl, comme je revenais de G\u00f6ttingen et me trouvais \u00e0 la gare centrale de Hambourg pour changer de train et prendre la direction de L\u00fcbeck, un jeune homme s&#8217;approcha de moi, me traita de tra\u00eetre \u00e0 la patrie, me laissa avec ce mot qui r\u00e9sonnait en moi. Mais comme, ayant retrouv\u00e9 quelque sang-froid, j&#8217;\u00e9tais all\u00e9 acheter un journal, il revient pour me hurler sur le ton de la menace qu&#8217;il \u00e9tait grand temps qu&#8217;on liquide les gens de mon esp\u00e8ce.&#8221; Et Grass d&#8217;ajouter que ce mot &#8221; tra\u00eetre \u00e0 la patrie &#8221; n&#8217;\u00e9tait pas une trouvaille du jeune injurieur, mais que, coupl\u00e9 \u00e0 l&#8217;expression &#8221; compagnon sans patrie &#8220;, il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9 dans l&#8217;histoire allemande.<\/p>\n<p>C&#8217;est que, outre que Grass met les pieds r\u00e9guli\u00e8rement dans le plat politique imm\u00e9diat, son oeuvre multiple (romans, po\u00e8mes, nouvelles, r\u00e9cits, th\u00e9\u00e2tre, essais, lettres ouvertes et gravures) est un long d\u00e9m\u00eal\u00e9 avec la culpabilit\u00e9 non seulement de l&#8217;individu mais aussi de la Nation (des Nations) envers les femmes, les enfants, les juifs, les Polonais, le tiers monde et la terre dont nous avons h\u00e9rit\u00e9e. Avec un but pr\u00e9cis, celui de l&#8217;Aufkl\u00e4rer, celui qui tire les faits au clair, instruit, informe, d\u00e9trompe, tente de tirer autrui de ces erreurs, pour que les crimes commis ne puissent se r\u00e9p\u00e9ter ind\u00e9finiment.<\/p>\n<p> <strong> Un tableau sans concession de deux cents ans d&#8217;histoire <\/strong><\/p>\n<p>Le Bref Discours d&#8217;un compagnon sans patrie est un exemple de la clairvoyance de Grass, clairvoyance qui ne se contentait pas de d\u00e9noncer mais avan\u00e7ait des propositions. Grass d\u00e9non\u00e7ait en particulier le proc\u00e8s intent\u00e9 par une certaine presse, avec, \u00e0 sa t\u00eate, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui, non seulement, jubilait devant la faillite du communisme incarn\u00e9 par la RDA, mais incitait avec f\u00e9rocit\u00e9 \u00e0 la destruction du socialisme d\u00e9mocratique, &#8221; y compris du r\u00eave de Dubcek d&#8217;un socialisme \u00e0 visage humain &#8220;. Le commentaire de Grass \u00e9tait clair: &#8221; Les capitalistes et les communistes ont toujours eu en commun la condamnation prophylactique d&#8217;une troisi\u00e8me voie &#8220;. Qu&#8217;un mouvement d\u00e9non\u00e7ant quarante ans de coercition et exigeant une certaine ind\u00e9pendance put \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme r\u00e9volutionnaire ne pouvait qu&#8217;\u00eatre ni\u00e9 par les autorit\u00e9s ouest-allemandes.&#8221; Il faut faire na\u00eetre le sentiment qu&#8217;\u00e0 Leipzig et \u00e0 Dresde, \u00e0 Rostock et Berlin-Est, ce n&#8217;est pas le peuple de la RDA mais, avant toute chose, le capitalisme occidental qui a triomph\u00e9 &#8220;. On conna\u00eet la suite.<\/p>\n<p>Nul doute que Toute une histoire s&#8217;inscrit dans cette pens\u00e9e en prise avec la r\u00e9alit\u00e9. D&#8217;ao\u00fbt 1986 \u00e0 janvier 1987, G\u00fcnter Grass s\u00e9journe avec Ute, sa femme, \u00e0 Calcutta. Ils ont emport\u00e9 dans leurs bagages l&#8217;oeuvre de Theodor Fontane (4) et les \u00e9preuves du roman de Hans Johachim Schadlich, Tallhover (5). De cette lecture soumise \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve des \u00e9v\u00e9nements de 1989 et des ann\u00e9es suivantes, na\u00eetra Toute une histoire, ce long roman implacable sur l&#8217;histoire (de l&#8217;unit\u00e9) allemande que le romancier fait, par commodit\u00e9 litt\u00e9raire, remonter au Vorm\u00e4rz (p\u00e9riode qui s&#8217;\u00e9tend du Congr\u00e8s de Vienne en 1815 \u00e0 la r\u00e9volution avort\u00e9e de 1848). A travers deux personnages \u00e0 la stature aussi diff\u00e9rente que Laurel et Hardy, Th\u00e9o Wuttke, Fonty, n\u00e9 cent ans (1919) exactement apr\u00e8s Theodor Fontane et comme lui \u00e0 Neuruppin, petite ville au nord de Berlin: et son antagonique, l&#8217;immortel Tallhover, son &#8221; ombre-diurne-et-noctune &#8221; qui, contrairement \u00e0 la mort (en 1955) impos\u00e9e par Schadlich \u00e0 son personnage, continue \u00e0 vivre sous l&#8217;identit\u00e9 anagrammatique de Hoiftaller. Ce m\u00e9lange d&#8217;hier et d&#8217;aujourd&#8217;hui permet des parall\u00e8les historiques qui remontent \u00e0 la jeunesse de Fontane: les carri\u00e8res professionnelles sont les m\u00eames; \u00e0 l&#8217;historiographe des guerres d&#8217;unit\u00e9 correspond le journaliste correspondant de guerre sous le IIIe Reich: au promeneur reporter \u00e0 travers la marche de Brandebourg correspond le conf\u00e9rencier litt\u00e9raire qui parcourt la RDA. Pendant ce temps, son compagnon, aussi vieux que la police politique, l&#8217;espionne. Il avait d\u00e9j\u00e0 espionn\u00e9 le jeune Marx, connu la r\u00e9volution de 1848, l&#8217;unification allemande de 1871, la r\u00e9publique de Weimar. Il a travaill\u00e9 pour la Gestapo puis pour la Stasi. L&#8217;\u00e9vocation dans ce contexte du &#8221; paternoster &#8220;, &#8221; ascenseur ouvert sur la face ant\u00e9rieure, fait d&#8217;une succession de cabines circulant en continu, franchissant sans s&#8217;arr\u00eater le virage de la cave et celui du grenier [&#8230;] comme une sorte de moulin \u00e0 pri\u00e8res &#8220;, est symbolique: le b\u00e2timent, o\u00f9 cet appareil a surv\u00e9cu, a tour \u00e0 tour abrit\u00e9 le minist\u00e8re de l&#8217;Aviation du Reich, puis la maison des minist\u00e8res pendant les quarante ans de la RDA, avant de devenir le si\u00e8ge de l&#8217;organisme fiduciaire charg\u00e9 de liquider la RDA, o\u00f9 cet ascenseur d\u00e9mod\u00e9 sera un jour d\u00e9truit dans un incendie inexplicable. Fonty cherche toujours \u00e0 sortir du circuit infernal, mais seule la derni\u00e8re tentative r\u00e9ussira: trouvant l&#8217;une de ses petites filles, fruit d&#8217;un \u00e9cart conjugal lors de son s\u00e9jour en France provoqu\u00e9 par la guerre, il s&#8217;enfuit dans les C\u00e9vennes, bouclant ainsi \u00e9l\u00e9gamment la boucle allemande (Fontane \u00e9tait d&#8217;origine huguenote !). Au travers de ce couple qui incarne les meilleures possibilit\u00e9s et les pires r\u00e9alit\u00e9s, Grass dessine un tableau sans concession de deux cents ans d&#8217;histoire et jamais il n&#8217;y va par quatre chemins.<\/p>\n<p> <strong> G\u00fcnter Grass, Toute une histoire, trad.de l&#8217;allemand par Claude Porcell et Bernard Lortholary, Seuil, 650 p., 160 F <\/strong><\/p>\n<p>1. Le grand roman de Grass, traduit en fran\u00e7ais sous le titre le Tambour, a pour titre original: Die Blechtrommel (le Tambour de t\u00f4le).En Allemagne, le tirage de ce roman d\u00e9passe aujourd&#8217;hui les quatre millions d&#8217;exemplaires.<\/p>\n<p>2. Fritz J.Raddatz, G\u00fcnter Grass, deutscher Dichter [G\u00fcnter Grass, \u00e9crivain allemand], Die Zeit, n\u00b0 42, 10 octobre 1997.<\/p>\n<p>3. &#8221; Kurze Rede emes vaterlandslosen Gesellen &#8220;, Die Zeit n\u00b0 7, 9 f\u00e9vrier 1990.<\/p>\n<p>4. Longtemps non ou peu traduit en fran\u00e7ais, on dispose aujourd&#8217;hui d&#8217;un nombre suffisant de (tr\u00e8s bonnes) traductions de ce classique allemand de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, dont le Stechlm (1898), Hachette 1981, Avant la temp\u00eate (1878), Aubier-Flammarion 1992, Mes amis d&#8217;enfance, Aubier-Flammarion 1993, et C\u00e9cile, Aubier-Flammarion 1994, quatre ouvrages traduits par Jacques Legrand.Ce dernier ouvrage, muni d&#8217;une longue introduction de son traducteur, doit para\u00eetre prochainement en collection Garnier-Flammarion.<\/p>\n<p>5. Hans Joachim Sch\u00e4dlich, Tallhover, trad.de Bernard Lortholary, Gallimard 1988.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> G\u00fcnter Grass, l&#8217;\u00e9gal d&#8217;\u00e9crivains comme Marquez, Gordimer ou Rushdi, est dans son pays un \u00e9crivain qui d\u00e9range. 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