{"id":738,"date":"1997-11-01T00:00:00","date_gmt":"1997-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-sanglante-mutation-de-l-algerie738\/"},"modified":"1997-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-10-31T23:00:00","slug":"la-sanglante-mutation-de-l-algerie738","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=738","title":{"rendered":"La sanglante mutation de l&#8217;Alg\u00e9rie"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Dans son analyse de la situation et des perspectives en Alg\u00e9rie, Alexandre Adler d\u00e9veloppe un point de vue original d&#8217;observateur qui, \u00e0 terme, ne ferme pas la porte \u00e0 un avenir d\u00e9mocratique. Il est de ces intellectuels qui se tiennent, sans concessions, aux c\u00f4t\u00e9s d\u00e9s d\u00e9mocrates alg\u00e9riens. <\/p>\n<p>Peut-on, au-del\u00e0 de la naturelle indignation, essayer de voir clair dans l&#8217;actuelle situation de l&#8217;Alg\u00e9rie ?<\/p>\n<p>Il est insens\u00e9 d&#8217;imaginer que les actes atroces qui sont commis jour apr\u00e8s jour par les hommes des GIA puissent avoir d&#8217;autres auteurs que ceux qui se proclament pour tels. Une chose est d&#8217;imaginer que tel ou tel groupe ait pu \u00eatre infiltr\u00e9 par la police du r\u00e9gime, une autre de concevoir comment quelques infiltr\u00e9s seraient les auteurs v\u00e9ritables non pas d&#8217;une &#8221; bavure isol\u00e9e&#8221;, mais d&#8217;une s\u00e9rie ininterrompue d&#8217;assassinats de masse ! La v\u00e9rit\u00e9 est ici bien plus simple: les hommes des GIA sont les exacts \u00e9quivalents des khmers rouges dans une autre partie du monde: un groupe fanatis\u00e9, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, qui a bascul\u00e9 dans la violence radicale, qui s&#8217;est retranch\u00e9 dans une utopie sanguinaire et suicidaire, loin de l&#8217;humanit\u00e9 courante. Mais, \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence, tous ceux qui, depuis le d\u00e9but de la crise alg\u00e9rienne, ont voulu nier cette dimension de violence et de haine destructrice de l&#8217;int\u00e9grisme, ne savent plus aujourd&#8217;hui comment nier ou d\u00e9naturer ces simples faits qui, par ailleurs, s&#8217;inscrivent dans la m\u00eame trame sanglante que l&#8217;on retrouve en Egypte avec les assassinats de chr\u00e9tiens, de policiers et de touristes, en Palestine avec les r\u00e8glements de compte du Hamas et du Djihad islamique, au Soudan avec l&#8217;atroce guerre sainte men\u00e9e contre les peuples africains du Sud, et, bien s\u00fbr, en Afghanistan avec les atroces Talibans qui se sont empar\u00e9s de Kaboul l&#8217;ann\u00e9e derni\u00e8re. L&#8217;islamisme radical a tu\u00e9, il tue, il tuera encore.<\/p>\n<p>Mais, second ph\u00e9nom\u00e8ne, l\u00e0 non plus nullement sp\u00e9cifique \u00e0 l&#8217;Alg\u00e9rie: l&#8217;islamisme est aujourd&#8217;hui en recul dans tout le monde musulman, parce qu&#8217;il est l&#8217;objet d&#8217;un rejet croissant de la population. En Alg\u00e9rie, ce rejet s&#8217;\u00e9tait manifest\u00e9 d\u00e8s les \u00e9lections pr\u00e9sidentielles de la fin de 1995 qui avaient donn\u00e9 au pr\u00e9sident Liamine Z\u00e9roual un v\u00e9ritable mandat populaire qui avait d\u00e9but\u00e9 par le pl\u00e9biscite v\u00e9ritable de la communaut\u00e9 immigr\u00e9e en France. Si l&#8217;on peut douter raisonnablement de la sinc\u00e9rit\u00e9 successive des scrutins ult\u00e9rieurs, l\u00e9gislatifs du printemps dernier notamment, la volont\u00e9 populaire de disposer d&#8217;institutions repr\u00e9sente les d\u00e9sirs de paix civile et de pluralisme politique, qui sont, eux, incontestables. Au reste, les forces d&#8217;opposition les plus critiques du r\u00e9gime le savent parfaitement, qui, apr\u00e8s avoir maugr\u00e9\u00e9, finissent par occuper les si\u00e8ges de d\u00e9put\u00e9s qui leur sont octroy\u00e9s. La v\u00e9rit\u00e9, l\u00e0 encore, est plus simple qu&#8217;on ne l&#8217;imagine: l&#8217;Alg\u00e9rie a d&#8217;ores et d\u00e9j\u00e0 la structure politique la plus pluraliste du monde arabe. L&#8217;arm\u00e9e qui domine le pays n&#8217;a pas accept\u00e9 cette \u00e9volution de ga\u00eet\u00e9 de coeur. Mais elle a d\u00fb la subir parce que la logique de son affrontement avec l&#8217;islamisme l&#8217;a contrainte \u00e0 s&#8217;appuyer sur les sentiments d\u00e9mocratiques de la population, notamment dans les grandes villes, o\u00f9 le rejet du FIS et des violences int\u00e9gristes a commenc\u00e9, notamment chez les femmes, les jeunes, les fonctionnaires de l&#8217;Etat.<\/p>\n<p> <strong> L&#8217;\u00e9clatement de la coh\u00e9rence de l&#8217;Islam <\/strong><\/p>\n<p>A pr\u00e9sent, le grand fait nouveau, c&#8217;est l&#8217;\u00e9clatement de la coh\u00e9rence de l&#8217;Islam alg\u00e9rien qui pr\u00e9pare en fait la fin de la phase actuelle de la guerre civile. Le FIS avait \u00e9t\u00e9, d\u00e8s sa formation, au d\u00e9but des ann\u00e9es 90, la coagulation de plusieurs tendances distinctes: un mouvement de masse populiste et d\u00e9j\u00e0 potentiellement violent se r\u00e9clamant des exemples iranien et afghan avait \u00e9t\u00e9 peu ou prou canalis\u00e9 vers une issue l\u00e9gale, les \u00e9lections, par la greffe d&#8217;un pan, religieux et conservateur, du FLN, li\u00e9 \u00e0 des classes moyennes affairistes en relation avec l&#8217;Arabie Saoudite. La direction bic\u00e9phale du FIS, Abassi Madani, v\u00e9t\u00e9ran politicien de la bureaucratie d&#8217;Etat, et Ali Benhadj, pr\u00e9dicateur populiste haineux, m\u00e9prisant de l&#8217;identit\u00e9 alg\u00e9rienne, indiquait depuis le d\u00e9but l&#8217;ambivalence du mouvement. N\u00e9s du passage \u00e0 la clandestinit\u00e9 et \u00e0 la lutte arm\u00e9e, les GIA ne sont pas du tout initialement un organisme distinct du FIS, mais une sorte d&#8217;aile marchante particuli\u00e8rement d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 en d\u00e9coudre. Chemin faisant, ils vont peu \u00e0 peu s&#8217;autonomiser, puis s&#8217;opposer \u00e0 ce qu&#8217;ils consid\u00e8rent comme les faiblesses de Madani. Vers 1995-96, la rupture commence \u00e0 \u00eatre consomm\u00e9e, et nous avons fait les frais en France de l&#8217;un de ses \u00e9pisodes importants avec la campagne de meurtres et d&#8217;attentats du groupe Kelkhal du GIA, dont la liquidation du chef officieux du FIS en France, le cheik Sahraoui, a \u00e9t\u00e9 le point de d\u00e9part. A l&#8217;autre extr\u00e9mit\u00e9 du spectre, le r\u00e9gime a pu r\u00e9cup\u00e9rer une partie des notables mod\u00e9r\u00e9s du FIS, avec l&#8217;aide de l&#8217;Arabie Saoudite et d&#8217;une partie des Fr\u00e8res Musulmans \u00e9gyptiens, inquiets de la d\u00e9rive &#8221; iranienne &#8221; du mouvement: c&#8217;est le parti Hamas du Cheikh Nanah, et son rival En Nahda, qui \u00e0 eux deux occupent le tiers des si\u00e8ges de l&#8217;Assembl\u00e9e et permettent le reclassement d&#8217;une partie de l&#8217;ancien FIS.<\/p>\n<p> <strong> Le commencement de la fin de la guerre <\/strong><\/p>\n<p>Devant cet encerclement potentiel, Abassi Madani a fini par composer et accepter de r\u00e9int\u00e9grer la nouvelle l\u00e9galit\u00e9 avec son bon ami, l&#8217;AIS (Arm\u00e9e islamique du salut), qui observe un cessez-le-feu de fait depuis plusieurs mois. C&#8217;est ce retournement qui a cr\u00e9\u00e9 la campagne d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de meurtres des GIA. Mais cette r\u00e9int\u00e9gration du FIS ouvre, elle aussi, une nouvelle phase de l&#8217;affrontement au sein de l&#8217;arm\u00e9e. Z\u00e9roual et ses amis, tous ou presque issus d&#8217;une r\u00e9gion, le Constantinois, sont les h\u00e9ritiers l\u00e9gitimes de Boumedienne, lequel avait toujours voulu appuyer l&#8217;autorit\u00e9 du FLN sur une d\u00e9fense stricte de l&#8217;Islam et de l&#8217;arabisme de l&#8217;Alg\u00e9rie. En r\u00e9cup\u00e9rant le FIS, en le neutralisant, ce groupe voudrait bien refermer la parenth\u00e8se de la guerre civile et accepter une dose importante d&#8217;islamisme social et de nationalisme radical nostalgique des ann\u00e9es 70, o\u00f9 le parti unique r\u00e9gnait sans entraves.<\/p>\n<p>D&#8217;autres officiers g\u00e9n\u00e9raux craignent au contraire le retour en arri\u00e8re et veulent continuer \u00e0 proclamer la la\u00efcit\u00e9, le pluralisme linguistique arabe\/berb\u00e8re et le principe du combat contre les islamistes. La plupart d&#8217;entre eux sont originaires d&#8217;Alger ou de Kabylie. Ils sont \u00e9galement attach\u00e9s \u00e0 la francophonie. Ce d\u00e9bat recoupe celui que se livrent, dans la soci\u00e9t\u00e9 civile, partisans et adversaires d&#8217;un dialogue avec le FIS depuis trois bonnes ann\u00e9es: partisans du Front des forces socialistes (FFS) kabyles d&#8217;A\u00eft Ahmed, une fraction du FLN, celle de l&#8217;ancien premier ministre Mouloud Hamrouche et les trotskistes locaux adversaires presque sym\u00e9triques du Rassemblement pour la culture et la d\u00e9mocratie (RCD) de Sa\u00efd Saadi, scission la\u00efque et combative du FFS, une autre fraction du FLN, avec un autre ancien premier ministre, Redha Malek, et les anciens communistes. Ce n&#8217;est malheureusement pas cette gauche politique et sociale, orpheline du pr\u00e9sident Boudiaf, l\u00e2chement assassin\u00e9 au d\u00e9but de la guerre civile, qui pourra pr\u00e9valoir. Pour ajouter un \u00e9l\u00e9ment de complexit\u00e9 suppl\u00e9mentaire, certains des g\u00e9n\u00e9raux qui sont oppos\u00e9s \u00e0 la n\u00e9gociation avec Madani que m\u00e8ne l&#8217;entourage pr\u00e9sidentiel, semblent bien en revanche avoir organis\u00e9 sur le terrain, le retournement des maquis de l&#8217;AIS.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, derri\u00e8re cette complexit\u00e9 apparente, il y a bel et bien un seul processus: le commencement de la fin de la guerre civile, avec exacerbation de la violence d&#8217;une frange isol\u00e9e mais tr\u00e8s r\u00e9solue de l&#8217;int\u00e9grisme et, par ailleurs, recherche, partout, d&#8217;un compromis politique. Certaines versions de ce compromis font la part un peu belle aux th\u00e9matiques de l&#8217;islamisme. Elles ont la faveur des militaires les plus archa\u00efques et plus autoritaires, mais aussi d&#8217;une majorit\u00e9 de la population exasp\u00e9r\u00e9e et indign\u00e9e de l&#8217;inertie des forces arm\u00e9es et de la police, qui n&#8217;attend qu&#8217;une chose aujourd&#8217;hui: le retour de la paix civile \u00e0 n&#8217;importe quel prix. Toutefois, cette solution qui va pr\u00e9valoir dans un premier temps ne sera jamais compl\u00e8te. L&#8217;Alg\u00e9rie ne peut pas \u00eatre le Pakistan, qui lui-m\u00eame est ensuite revenu vers la d\u00e9mocratie. Des g\u00e9n\u00e9raux, des partis politiques, maintenant enti\u00e8rement l\u00e9gaux et reconnus, des mouvements r\u00e9gionaux, f\u00e9ministes, d\u00e9mocratiques, vont continuer \u00e0 s&#8217;exprimer dans les villes, la Kabylie, l&#8217;immigration en France. Comme ce sont ces forces qui ont permis d&#8217;arr\u00eater la progression d&#8217;un islamisme que certains pr\u00e9tendent inexorable, elles ont pour elles le temps et la logique politique d&#8217;une profonde mutation de l&#8217;Alg\u00e9rie. Celle-ci a \u00e9t\u00e9 sanglante. Mais elle comporte aussi sa part de promesse d\u00e9mocratique, en particulier pour le Maghreb.<\/p>\n<p>* Historien, journaliste.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Dans son analyse de la situation et des perspectives en Alg\u00e9rie, Alexandre Adler d\u00e9veloppe un point de vue original d&#8217;observateur qui, \u00e0 terme, ne ferme pas la porte \u00e0 un avenir d\u00e9mocratique. 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