{"id":7336,"date":"2014-01-06T09:57:57","date_gmt":"2014-01-06T08:57:57","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/un-loup-bien-dresse7336\/"},"modified":"2023-06-23T23:16:16","modified_gmt":"2023-06-23T21:16:16","slug":"un-loup-bien-dresse7336","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=7336","title":{"rendered":"Un loup bien dress\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">En \u00e9pousant le point de vue parfaitement cynique de son personnage, Martin Scorsese d\u00e9crit dans <em>Le Loup de Wall Street<\/em> la mutation suicidaire du capitalisme financier.<\/p>\n<p>Bien que quelques voix l&#8217;aient d\u00e9plor\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, on peut difficilement accuser Martin Scorsese d&#8217;avoir, avec <em>Le Loup de Wall Street<\/em>, p\u00e9ch\u00e9 par exc\u00e8s de complaisance avec le personnage de Jordan Belfort, m\u00eame si son film est totalement centr\u00e9 sur lui, pr\u00e9sent dans la quasi-totalit\u00e9 des sc\u00e8nes, dont il est aussi le r\u00e9citant en voix off. Le parti pris est connu, c&#8217;est celui d&#8217;une large partie de ses films : suivre un parcours, de l&#8217;ascension jusqu&#8217;\u00e0 la chute, de la conqu\u00eate des autres \u00e0 la perte de soi. \u00c0 ceci pr\u00e8s que, cette fois, l&#8217;empathie pour le Henry Hill des <em>Affranchis<\/em> ou le Howard Hugues d&#8217;<em>Aviator<\/em> est \u00e0 peu pr\u00e8s aussi impossible pour le r\u00e9alisateur que pour le spectateur.<\/p>\n<h2>Devoir d&#8217;avidit\u00e9<\/h2>\n<p>L&#8217;ambition est pr\u00e9sent\u00e9e comme un \u00e9tat de transe, une transe artificiellement entretenue : lorsque Belfort d\u00e9jeune avec son \u00e9ph\u00e9m\u00e8re mentor Mark Hanna \u2013 trader de L.F. Rothschild interpr\u00e9t\u00e9 par Matthew McConaughey dans une sc\u00e8ne brillante qui donne le ton au film et le voit entonner une sorte de chant tribal \u2013, il est encore un peu embarrass\u00e9 par le regard des autres clients, d\u00e9cline l&#8217;invitation \u00e0 boire de l&#8217;alcool et s&#8217;\u00e9tonne de l&#8217;ostensible consommation de coca\u00efne de son interlocuteur. C&#8217;est le d\u00e9but de la ligne blanche que le h\u00e9ros converti va suivre, avec une ph\u00e9nom\u00e9nale consommation de drogue qui va au-del\u00e0 de la simple addiction. <\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" width=\"460\" height=\"259\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/8hXirt-nCN8\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>Cette ouverture sugg\u00e8re qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;\u00e9tat de nature dans la sauvagerie des app\u00e9tits de notre animal, m\u00eame s&#8217;il a d&#8217;\u00e9videntes pr\u00e9dispositions, mais plut\u00f4t qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 l&#8217;objet consentant d&#8217;une sorte de dressage. Hanna explique au jeune Belfort qu&#8217;il faut s&#8217;adonner aux stup\u00e9fiants, avoir une sexualit\u00e9 multi-quotidienne, d\u00e9sirer gagner toujours plus d&#8217;argent afin de rester dans un \u00e9tat d&#8217;insatisfaction \u2013 et donc de conqu\u00eate \u2013 permanent. Au d\u00e9part, il n&#8217;y a pourtant que l&#8217;ambition un peu pu\u00e9rile d&#8217;un gamin du Queens d&#8217;appartenir au monde des courtiers, bris\u00e9e pr\u00e9matur\u00e9ment avec le <em>Black Monday<\/em> de 1987 qui le renvoie \u00e0 la rue, loin de downtown Manhattan. Son surnom ne sera m\u00eame pas de sa propre initiative, mais r\u00e9sulte d&#8217;un article tr\u00e8s critique \u00e0 son encontre dans <em>Forbes Magazine<\/em>, qu&#8217;il prend initialement mal, avant d&#8217;en mesurer l&#8217;impact lorsque d\u00e9barquent dans ses bureaux une meute de&#8230; jeunes loups attir\u00e9s par cette paradoxale publicit\u00e9. &#8220;Wolfie&#8221; est n\u00e9.<\/p>\n<p><strong><em>Le trading, c&#8217;est le vol<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La le\u00e7on inaugurale comporte cependant un autre pr\u00e9cepte : le trading, c&#8217;est le vol des clients, fond\u00e9 sur leur propre addiction et leur volont\u00e9 irraisonn\u00e9e de devenir encore plus riches. Sa renaissance et sa r\u00e9ussite, Belfort les construit sur une d\u00e9couverte simple : les gens modestes sont tout autant enclins \u00e0 croire en des gains faciles et imm\u00e9diats, et ses talents de commercial virtuose (d&#8217;abord capable, avec une violence verbale particuli\u00e8rement bien restitu\u00e9e, de vendre son projet \u00e0 ses employ\u00e9s) sont aussi efficaces aupr\u00e8s d&#8217;eux. Il ne s&#8217;agira, ensuite, que de parvenir \u00e0 ferrer des poissons de plus en plus gros. L&#8217;aspect le plus sympathique du film cohabite, \u00e0 ce moment, avec l&#8217;expression du cynisme le plus complet. Devant la bande d&#8217;aimables tocards qu&#8217;il r\u00e9unit pour monter sa soci\u00e9t\u00e9 et qu&#8217;il entra\u00eenera dans son ascension, hame\u00e7onner un client cr\u00e9dule est une partie de rigolade collective qui doit \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9e sans l&#8217;ombre d&#8217;un scrupule.<\/p>\n<p>Le film n&#8217;est finalement choquant qu&#8217;au travers d&#8217;un choix cependant parfaitement coh\u00e9rent, celui de voir la trajectoire de Belfort depuis son point de vue \u00e0 lui&#8230; qui consiste \u00e0 litt\u00e9ralement escamoter l&#8217;humanit\u00e9 des clients mystifi\u00e9s. Ses victimes restent invisibles, \u00e0 l&#8217;autre bout du fil qui transmet, parfois, leur voix. Leur existence est maintenue constamment hors-champ, condition indispensable pour endiguer toute r\u00e9surgence morale chez le h\u00e9ros. Le m\u00eame principe est \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans la fa\u00e7on dont sa premi\u00e8re femme Teresa dispara\u00eet de l&#8217;intrigue, d\u00e8s lors qu&#8217;il d\u00e9cide du divorce, dans les d\u00e9bats &#8220;\u00e9thiques&#8221; sur les nains qui vont \u00eatre propos\u00e9s au lancer au cours d&#8217;une f\u00eate, ou dans le malaise suscit\u00e9 par la tonte d&#8217;une secr\u00e9taire contre 10.000 dollars (sans parler du recours fr\u00e9n\u00e9tique \u00e0 des prostitu\u00e9es). <\/p>\n<p><strong><em>Descente d&#8217;acide<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Sa chute tient alors bien plus de la descente d&#8217;acide que de la prise de conscience, \u00e0 l&#8217;image de ce r\u00e9veil brutal par les agents du FBI et de sa sortie sur le perron de sa demeure, o\u00f9 il d\u00e9couvre la Lamborghini accident\u00e9e qu&#8217;il pensait avoir ramen\u00e9e en bon \u00e9tat la veille. Une fois d\u00e9sintoxiqu\u00e9, il semble victime d&#8217;une sorte de castration chimique (sa sublime compagne le laisse lui faire l&#8217;amour une derni\u00e8re fois sans \u00e9prouver le moindre plaisir), mais il continuera \u00e0 animer des s\u00e9minaires de vente en usant des m\u00eames ficelles de <em>motivational speaker<\/em>, devant un public cr\u00e9dule. <\/p>\n<p>Il n&#8217;y a pas de propos politique, de critique explicite dans <em>Le Loup de Wall Street<\/em>, ce qui n&#8217;en emp\u00eache en rien une lecture de cet ordre, quitte \u00e0 en trouver les traces \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re-plan : une mention de Lehmann Brothers, la pr\u00e9figuration (dans l&#8217;arnaque l\u00e9gale des petites gens) de la crise des subprimes, l&#8217;aveu par le h\u00e9ros de &#8220;l&#8217;obsc\u00e9nit\u00e9&#8221; de sa vie, le passage insensible des ann\u00e9es Reagan-Bush sr aux ann\u00e9es Clinton (dont le portrait, flou, appara\u00eet sur le mur des locaux du FBI) [[Une opposition classique s&#8217;exprime aussi dans la confrontation entre Belfort et l&#8217;agent f\u00e9d\u00e9ral Denham (Kyle Chandler), son adversaire qu&#8217;il renvoie, avec tout le m\u00e9pris dont il est capable, \u00e0 la mis\u00e8re relative de ses revenus de fonctionnaire. Scorsese n&#8217;insiste pas, mais joue d&#8217;un parall\u00e8le muet lorsque Belfort se dirige vers le p\u00e9nitencier dans un fourgon grillag\u00e9, tandis que Denham regagnant son domicile (et peut-\u00eatre la &#8220;femme moche&#8221; que lui pr\u00eate celui qu&#8217;il a vaincu), balaye du regard les autres occupants de son wagon de m\u00e9tro.]] Avec la force de l&#8217;exemple, fut-il \u00e0 ce point repoussant, Scorsese d\u00e9peint le basculement dans la d\u00e9mence du r\u00eave am\u00e9ricain de la r\u00e9ussite individuelle [[Dans la sc\u00e8ne ou Belfort revient sur sa d\u00e9cision de cesser son activit\u00e9 pour \u00e9chapper aux poursuites, il fait scander <em>&#8220;Fuck USA&#8221;<\/em> \u00e0 ses troupes. Sur un mode plus explicitement ironique, les &#8220;clips&#8221; qui ponctuent l&#8217;ascension du h\u00e9ros en montrant ses acquisitions (Ferrari, villa, yacht&#8230;) semblent tout droit extraits de l&#8217;\u00e9mission <em>Lifestyles of the Rich and Famous<\/em>.]]  en m\u00eame temps que le d\u00e9veloppement d&#8217;un capitalisme cannibale dont Jordan Belfort n&#8217;est qu&#8217;un \u00e9ph\u00e9m\u00e8re passager, vite d\u00e9barqu\u00e9. <div id='gallery-1' class='gallery galleryid-7336 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/loup-wall-street-48c.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/loup-wall-street-48c-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"loup-wall-street.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En \u00e9pousant le point de vue parfaitement cynique de son personnage, Martin Scorsese d\u00e9crit dans <em>Le Loup de Wall Street<\/em> la mutation suicidaire du capitalisme financier.<\/p>\n","protected":false},"author":1188,"featured_media":19589,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[299,340],"class_list":["post-7336","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture","tag-cinema","tag-etats-unis"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7336","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1188"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7336"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7336\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/19589"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7336"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7336"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7336"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}