{"id":706,"date":"1997-11-01T00:00:00","date_gmt":"1997-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/papon-le-passe-rattrape706\/"},"modified":"1997-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-10-31T23:00:00","slug":"papon-le-passe-rattrape706","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=706","title":{"rendered":"Papon, le pass\u00e9 rattrap\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Denis Peschanski <\/p>\n<p>Voir aussi A lire<strong> La cour d&#8217;assises, \u00e0 Bordeaux, juge l&#8217;homme Maurice Papon, et non le r\u00e9gime de Vichy. Mais ce proc\u00e8s nous donne l&#8217;occasion de mieux conna\u00eetre l&#8217;attitude des hauts fonctionnaires pendant les ann\u00e9es noires. <\/strong><\/p>\n<p> <strong>  Le proc\u00e8s Papon est celui du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la pr\u00e9fecture de Gironde sous l&#8217;occupation. L&#8217;homme \u00e9tant un des derniers protagonistes de la mise en oeuvre de la politique de Vichy, ne s&#8217;agira-t-il pas du proc\u00e8s du r\u00e9gime ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Denis Peschanski : <\/strong> C&#8217;est un des trois enjeux principaux du proc\u00e8s. Le premier se situe sur un terrain strictement judiciaire. Ce tribunal juge un homme pour des crimes perp\u00e9tr\u00e9s \u00e0 une date donn\u00e9e dans un endroit donn\u00e9. Les juges ne disent pas l&#8217;histoire, ils disent le droit.<\/p>\n<p>Mais, c&#8217;est le deuxi\u00e8me enjeu, la soci\u00e9t\u00e9 dans sa majorit\u00e9 au vu des sondages, et l&#8217;essentiel des parties civiles souhaitent faire le proc\u00e8s de Vichy et ses hauts fonctionnaires. Le d\u00e9calage entre cette demande sociale et ce que peut faire la justice, cr\u00e9era n\u00e9cessairement une frustration, quelle que soit l&#8217;issue du proc\u00e8s. Reste l&#8217;enjeu p\u00e9dagogique. Est-il possible de profiter du proc\u00e8s pour mieux faire comprendre le r\u00e9gime de Vichy, sa politique d&#8217;exclusion, son r\u00f4le dans la mise en oeuvre de la solution finale voulue par les Allemands, l&#8217;attitude des hauts fonctionnaires pendant les ann\u00e9es noires ? Oui \u00e0 condition de situer cette parole historienne en marge du proc\u00e8s, sans interf\u00e9rence avec lui.<\/p>\n<p>La justice traite toujours de cas singulier; pour \u00e9clairer la cour, elle convoque les comp\u00e9tences n\u00e9cessaires, dont celles des historiens. L&#8217;histoire implique de partir de cas pour analyser un groupe, une p\u00e9riode, une situation&#8230; D&#8217;une certaine fa\u00e7on, ces deux d\u00e9marches sont antinomiques. L&#8217;histoire ne s&#8217;\u00e9crit pas au pr\u00e9toire; le juge ne peut pas dire l&#8217;histoire. L&#8217;historien ne peut pas dire le droit. Une \u00e9ventuelle confusion des r\u00f4les, d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9e ces derni\u00e8res ann\u00e9es, impliquerait un d\u00e9rapage incontr\u00f4l\u00e9.<\/p>\n<p> <strong> Vous parlez &#8221; d&#8217;illusion technocratique &#8221; \u00e0 propos de la haute administration de Vichy. N&#8217;y avait-il pas de parti pris id\u00e9ologique ? Et qu&#8217;en est-il de la responsabilit\u00e9 particuli\u00e8re des \u00e9lites fran\u00e7aises \u00e0 cette \u00e9poque, par exemple les magistrats qui ont \u00e9tabli les statuts des juifs en octobre 1940 et en juin 1941 ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> S&#8217;il ne faut pas n\u00e9gliger la connivence id\u00e9ologique \u00e9vidente et importante avec les valeurs de l&#8217;Etat fran\u00e7ais, les ressorts essentiels de l&#8217;attitude des hauts fonctionnaires sont ailleurs. L&#8217;ob\u00e9issance est au coeur de la culture des fonctionnaires \u00e0 l&#8217;\u00e9poque. Comme l&#8217;a montr\u00e9 Marc-Olivier Baruch dans son ouvrage (1), ce devoir n&#8217;a \u00e9t\u00e9 que tr\u00e8s rarement compens\u00e9 par un devoir d&#8217;\u00e9thique. Le contre exemple type est Jean Moulin. Le corollaire de l&#8217;ob\u00e9issance est l&#8217;irresponsabilit\u00e9, les fonctionnaires appliquant des ordres de leur tutelle, dont ils ne pouvaient assumer la responsabilit\u00e9. Ce couple ob\u00e9issance-irresponsabilit\u00e9 explique le traumatisme de ceux qui, nombreux, ont malgr\u00e9 tout d\u00fb rendre des comptes \u00e0 la Lib\u00e9ration. Ce comportement est certes difficile \u00e0 comprendre aujourd&#8217;hui mais il est indispensable de prendre en compte la perception qu&#8217;avaient les contemporains de leur situation, non de projeter nos cadres de pens\u00e9e actuels.<\/p>\n<p>Autre ressort important: nombre de ces hauts fonctionnaires voulaient affirmer la souverainet\u00e9 de l&#8217;Etat fran\u00e7ais sur tout le territoire, zone occup\u00e9e comprise, quitte \u00e0 prendre en charge la r\u00e9alisation des objectifs de l&#8217;occupant, jusqu&#8217;\u00e0 cog\u00e9rer la mise en oeuvre de la solution finale en 1942.<\/p>\n<p>Enfin, dernier ressort, l&#8217;illusion technocratique r\u00e9pond \u00e0 l&#8217;opportunit\u00e9 que semble leur offrir la d\u00e9faite. Lib\u00e9r\u00e9s de ce qu&#8217;ils con\u00e7oivent comme des entraves, des contraintes de la d\u00e9mocratie parlementaire, en fait les contr\u00f4les qu&#8217;implique un syst\u00e8me d\u00e9mocratique, ils s&#8217;imaginent pouvoir mettre \u00e0 ex\u00e9cution les solutions miracles qu&#8217;ils avaient con\u00e7ues. Bouthillier, en charge de l&#8217;\u00e9conomie et des finances entre 1940 et 1942, a racont\u00e9 avec fiert\u00e9 apr\u00e8s guerre comment il avait r\u00e9ussi \u00e0 faire &#8221; fonctionner la machine &#8221; malgr\u00e9 tout, en oubliant de pr\u00e9ciser que le prix \u00e0 payer \u00e9tait la mise au service du Reich de l&#8217;\u00e9conomie fran\u00e7aise. Cela semblait lui importer peu au regard de sa r\u00e9ussite technique.<\/p>\n<p> <strong> La connivence id\u00e9ologique n&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre pas d\u00e9cisive concernant la r\u00e9volution nationale pr\u00f4n\u00e9e par P\u00e9tain. L&#8217;id\u00e9ologie ne prend-elle pas le visage de l&#8217;antiparlementarisme, par exemple ?  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> Il n&#8217;\u00e9tait pas indispensable d&#8217;\u00eatre un fervent soutien de la r\u00e9volution nationale et l&#8217;ordre moral pour \u00eatre un fonctionnaire ob\u00e9issant. Dans une \u00e9tude que nous avons men\u00e9 sur la pr\u00e9fecture de police de Paris (2), Jean-Marc Berli\u00e8re et moi, nous avons constat\u00e9 que les principaux responsables de la police avaient fait l&#8217;essentiel de leur carri\u00e8re, et pour cause, sous la Troisi\u00e8me r\u00e9publique. Mieux encore, Lucien Rott\u00e9e, directeur des renseignements g\u00e9n\u00e9raux pendant les ann\u00e9es noires, eut une promotion acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e dans les ann\u00e9es 30 pour avoir jou\u00e9 un r\u00f4le majeur le 6 f\u00e9vrier 1934 dans la d\u00e9fense de la r\u00e9publique menac\u00e9e par les ligues fascistes.<\/p>\n<p>Il n&#8217;emp\u00eache que les ann\u00e9es 30 voient l&#8217;antiparlementarisme et l&#8217;anticommunisme se r\u00e9pandre largement, exacerb\u00e9s par la victoire du Front populaire et par la mont\u00e9e des p\u00e9rils. L&#8217;id\u00e9e pr\u00e9vaut que les institutions de la Troisi\u00e8me r\u00e9publique ne permettaient pas de mobiliser militairement et moralement la population.<\/p>\n<p> <strong> Pensaient-ils que l&#8217;ex\u00e9cutif n&#8217;\u00e9tait pas assez fort ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> C&#8217;est la version douce. Beaucoup appelaient de leurs voeux un pouvoir fort, capable de mener les \u00e9nergies. Mais d&#8217;autres \u00e9galement seront bient\u00f4t convaincus, \u00e0 l&#8217;image des gouvernants de Vichy, que les responsables de la d\u00e9faite sont \u00e0 chercher dans les forces de l&#8217;anti-France, \u00e0 savoir le juif, le communiste, le franc-ma\u00e7on, l&#8217;\u00e9tranger et donc que l&#8217;occupation ne peut \u00eatre qu&#8217;un sympt\u00f4me. On ne lutte pas contre un sympt\u00f4me, on doit en chercher les causes profondes. R\u00e9g\u00e9n\u00e9rer la France, tel doit \u00eatre l&#8217;objectif, qui passe par l&#8217;exclusion des \u00e9l\u00e9ments dits impurs, et le rassemblement des \u00e9l\u00e9ments dits purs, autour de valeurs traditionnelles: travail, famille, patrie, ordre, pi\u00e9t\u00e9&#8230;<\/p>\n<p> <strong> L&#8217;absence du devoir d&#8217;\u00e9thique s&#8217;est-il m\u00eal\u00e9 \u00e0 l&#8217;antis\u00e9mitisme dans l&#8217;administration ? Et que dire alors de l&#8217;absence de r\u00e9actions du reste de la population, du moins entre 1940 et 1942 ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> Distinguons ceux qui promulguent les lois, ceux qui les appliquent et la population. Ils n&#8217;avaient pas les m\u00eames responsabilit\u00e9s et encore moins les m\u00eames pr\u00e9occupations. Pour r\u00e9sumer l&#8217;attitude de la population, disons qu&#8217;elle a manifest\u00e9 au mieux de l&#8217;indiff\u00e9rence entre 1940 et 1942 devant l&#8217;antis\u00e9mitisme d&#8217;Etat vichyssois. On y trouvera la trace d&#8217;un antis\u00e9mitisme larv\u00e9, mais n&#8217;oublions pas le poids des contraintes quotidiennes, que ne partageait pas un secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de pr\u00e9fecture, par exemple. En 1942, l&#8217;opinion bascule devant le spectacle ou le r\u00e9cit des rafles et des d\u00e9portations. Tous les rapports de pr\u00e9fets t\u00e9moignent du rejet massif de ces mesures et de l&#8217;\u00e9motion qu&#8217;elles suscitent. Quant aux hauts fonctionnaires, ont-ils \u00e9t\u00e9 antis\u00e9mites ? Tous les cas de figure sont possibles, de la r\u00e9sistance active (rare) \u00e0 la conviction id\u00e9ologique en passant par la simple ob\u00e9issance: c&#8217;est un des objets de ce proc\u00e8s de d\u00e9terminer o\u00f9 se situe Papon dans cette \u00e9chelle.<\/p>\n<p> <strong> A la Lib\u00e9ration, il y eut des oppositions tr\u00e8s violentes sur la fa\u00e7on dont l&#8217;\u00e9puration devait \u00eatre conduite: qui sanctionner et jusqu&#8217;\u00e0 quel point ? Les controverses se poursuivent&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> D. P.: <\/strong> On ne doit pas sous-estimer l&#8217;ampleur de l&#8217;\u00e9puration \u00e0 la Lib\u00e9ration. C&#8217;est m\u00eame la plus forte que les fonctionnaires aient connue dans l&#8217;histoire de France. Mais m\u00eame avant le d\u00e9barquement de Normandie, la question s&#8217;est pos\u00e9e en une alternative claire: \u00e9purer massivement l&#8217;administration, c&#8217;est se priver de comp\u00e9tences pour reconstruire un pays exsangue; garder l&#8217;essentiel de la fonction publique, c&#8217;est menacer la reconstruction de l&#8217;identit\u00e9 nationale et la recomposition du corps social. Pour aller au plus simple, la consigne fut d&#8217;y regarder de tr\u00e8s pr\u00e8s pour ce qui concernait les pr\u00e9fets, voire les sous- pr\u00e9fets et d&#8217;\u00eatre bien moins regardant aux \u00e9chelons inf\u00e9rieurs. Si ce n&#8217;est dans certains corps expos\u00e9s, comme la police, o\u00f9 les instructions furent nombreuses. Quant \u00e0 savoir quelles peines furent prononc\u00e9es, et effectivement ex\u00e9cut\u00e9es, c&#8217;est une autre histoire. On remarquera l&#8217;actualit\u00e9 de toutes ces questions, qui se posent \u00e0 chaque changement de r\u00e9gime.<\/p>\n<p>Reste la place de la Shoah dans l&#8217;\u00e9puration. Elle fut marginale. On inculpait, condamnait et ex\u00e9cutait \u00e9ventuellement pour trahison (article 75 du code p\u00e9nal), visant la collaboration et la r\u00e9pression anti-r\u00e9sistante. Le proc\u00e8s de Xavier Vallat, commissaire g\u00e9n\u00e9ral aux questions juives en 1941 et 1942, l&#8217;illustre: les pers\u00e9cutions antis\u00e9mites \u00e9tant au centre de l&#8217;accusation, il affirma ses convictions antis\u00e9mites et souligna qu&#8217;il r\u00e9pondait \u00e0 des lois relevant de Vichy, hors de toute pression allemande. Il ne fut condamn\u00e9 qu&#8217;\u00e0 dix ans de prison. Imaginez qu&#8217;on d\u00e9fende aujourd&#8217;hui une telle ligne devant un tribunal ! Cela montre assez l&#8217;\u00e9volution de l&#8217;incrimination et de la connaissance au cours des ann\u00e9es, et au-del\u00e0, celle de l&#8217;opinion fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>* Charg\u00e9 de recherches au CNRS (Institut d&#8217;histoire du temps pr\u00e9sent), historien du communisme fran\u00e7ais et de la France des ann\u00e9es noires.Il vient de publier, Vichy 1940-1944, contr\u00f4le et exclusion, \u00e9ditions Complexe, collection &#8221; questions au XXe si\u00e8cle &#8220;, 209 pages, 120 F.<\/p>\n<p>1. Servir l&#8217;Etat fran\u00e7ais, l&#8217;administration en France de 1940 \u00e0 1944, Fayard, 1997, 737 pages, 180 francs.<\/p>\n<p>2. Pouvoirs et polices au XXe si\u00e8cle, Europe, URSS, Etats-Unis, Japon, \u00e9ditions Complexe, 1997.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Denis Peschanski <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-706","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/706","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=706"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/706\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=706"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=706"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=706"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}