{"id":6978,"date":"2013-09-09T17:27:13","date_gmt":"2013-09-09T15:27:13","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/en-finir-avec-le-totalitarisme-de6978\/"},"modified":"2023-06-23T23:15:21","modified_gmt":"2023-06-23T21:15:21","slug":"en-finir-avec-le-totalitarisme-de6978","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=6978","title":{"rendered":"Totalitarisme, Samy Johsua a lu le livre de Roger Martelli"},"content":{"rendered":"<p>Voil\u00e0 un th\u00e8me qui fit flor\u00e8s lors de la grande vague des \u00ab nouveaux philosophes \u00bb, mais qui, plus moderato, vient toujours hanter les inconscients : et si toute sortie du lib\u00e9ralisme versait dans \u00ab le totalitarisme \u00bb ? Les camps, la dictature du parti unique, celle du chef, la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9miett\u00e9e et enti\u00e8rement contr\u00f4l\u00e9e par l\u2019Etat : n\u2019est-ce pas commun aux deux grands syst\u00e8mes de rupture du si\u00e8cle dernier, communisme et fascisme ? Comme le rappelle Roger Martelli dans un livre paru l\u2019an dernier il y a un triple enjeu \u00e0 cette question. Le premier est purement historique : est-ce que vraiment le stalinisme et le nazisme (ou le fascisme) peuvent \u00eatre ramen\u00e9s aux m\u00eames traits empiriques ? Le second est th\u00e9orique : d\u2019o\u00f9 vient le concept lui-m\u00eame de totalitarisme et est-il autre chose qu\u2019une simple intuition (productive avec Hannah Arendt en particulier) ou m\u00eame en fait un outil forg\u00e9 \u00e0 des buts de guerre froide dont les fondements sont fragiles ? Et le dernier enjeu est politique. Il concerne directement le combat \u00e9mancipateur : toute r\u00e9volution est-elle destin\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9volution dramatique que connut l\u2019URSS ?<\/p>\n<p>Apr\u00e8s d\u2019autres, et de mani\u00e8re particuli\u00e8rement convaincante, Martelli nous explique \u00e0 la fois la gen\u00e8se du concept et son manque de racines th\u00e9oriques et empiriques. L\u2019argument peut se r\u00e9sumer ainsi. Oui, les deux \u00e9toiles noires jumelles du stalinisme et du nazisme furent des syst\u00e8mes totalitaires. Mais non le \u00ab totalitarisme \u00bb comme chapeau commun n\u2019a pas de pertinence. D\u00e9j\u00e0 l\u2019approche historique conduirait \u00e0 distinguer entre Mussolini et Hitler. Des racines communes entre eux mais bien des diff\u00e9rences id\u00e9ologiques et pratiques. Et si on compare Staline et Hitler et les syst\u00e8mes qu\u2019ils contr\u00f4laient, les diff\u00e9rences sont partout. Dans le fonctionnement de l\u2019\u00e9conomie d\u00e9j\u00e0. Mais m\u00eame dans celui de la dictature \u00e0 proprement parler, entre un Staline v\u00e9rifiant et orientant personnellement dans le d\u00e9tail la machine de r\u00e9pression, et un Hitler d\u00e9l\u00e9guant largement la sinistre besogne. M\u00eame la fonction et la structure des camps ne furent pas les m\u00eames.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 vient alors la puissance pratique du concept malgr\u00e9 les faiblesses historiques s\u2019ajoutant aux faiblesses conceptuelles ? Effet de p\u00e9riode explique Roger Martelli, ceci ne prenant l\u2019ampleur qu\u2019on lui a connu qu\u2019alors que le nazisme n\u2019existait plus et que seul comptait la guerre froide naissante. De plus, d\u00e8s le 20\u00e8me Congr\u00e8s du PCUS, les traits les plus extr\u00eames du syst\u00e8me sovi\u00e9tique ne sont plus pr\u00e9sents, avec la fin des grandes purges. La \u00ab convergence \u00bb des syst\u00e8mes totalitaires annonc\u00e9e par le concept de \u00ab totalitarisme \u00bb perdait toute cr\u00e9dibilit\u00e9. Et ceci jusqu\u2019au verdict historique final. En effet, contrairement \u00e0 nombre de th\u00e9ories \u00e9chafaud\u00e9es \u00e0 cette \u00e9poque et r\u00e9p\u00e9t\u00e9es ad nauseum le syst\u00e8me sovi\u00e9tique \u00e9tait tellement fragile qu\u2019il s\u2019est effondr\u00e9 sur lui-m\u00eame, alors que seule la guerre pouss\u00e9e \u00e0 son terme a pu en finir avec Hitler.<\/p>\n<p>Pourquoi le bilan de ces brillantes proph\u00e9ties n\u2019a t-il jamais \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 ? Pour Martelli c\u2019est que la fonction principale du demi concept (ou m\u00eame du faux concept) de \u00ab totalitarisme \u00bb, en tout cas celle qui subsiste toujours, est d\u2019emp\u00eacher de penser la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019un syst\u00e8me alternatif au capitalisme. Ne rien changer de fondamental, surtout pas par une r\u00e9volution, ou alors le \u00ab totalitarisme \u00bb est in\u00e9vitable.<\/p>\n<p>Sauf que la critique radicale et indispensable de l\u2019entourloupe ne suffit pas \u00e0 \u00e9puiser la question d\u2019un point de vue \u00e9mancipateur. Comme le dit Martelli, il reste ind\u00e9niable que la r\u00e9volution russe a donn\u00e9 ce qu\u2019elle a donn\u00e9. Et ceci est un probl\u00e8me majeur (dont nous ne sommes pas sortis) m\u00eame si les outils forg\u00e9s par l\u2019ennemi de classe pour en rendre compte ne sont pas les bons. La litt\u00e9rature pour s\u2019y attaquer ne manque pas. Sans absoudre en quoi que ce soit les bolcheviks dans leur ensemble, Roger Martelli revient, dans le d\u00e9tail, sur la rupture qualitative (en plus que quantitative quant \u00e0 l\u2019ampleur de la destruction de vies humaines) entre L\u00e9nine et Staline. Comme d\u2019autres, il situe la concr\u00e9tisation de celle-ci certes \u00e0 la prise de pouvoir du second, mais surtout au tournant des ann\u00e9es 29, dans la fin d\u00e9finitive de la NEP accompagn\u00e9e du d\u00e9cha\u00eenement de la violence contre les paysans, puis contre toute la soci\u00e9t\u00e9. D\u00e9bat classique que cette discussion des continuit\u00e9s et des ruptures, ce qui ne veut pas dire sans importance, au contraire.<\/p>\n<p>Mais dans cette note je voudrais attirer l\u2019attention sur le d\u00e9fi suppl\u00e9mentaire que se pose Roger Martelli : qu\u2019est-ce qui a rendu tout ceci possible ? A la fois la victoire des fascismes et celle du stalinisme ? Le souci du d\u00e9tail ne supprime pas en effet les effets historiques de longue dur\u00e9e. Le \u00ab court 20\u00e8me si\u00e8cle \u00bb (de 1914 \u00e0 1989) fut abominable pour l\u2019Europe, avec en particulier une guerre prolong\u00e9e de 1914 \u00e0 1945. Beaucoup d\u2019auteurs avaient d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 les effets de \u00ab brutalisation \u00bb du monde europ\u00e9en provoqu\u00e9s par la \u00ab guerre totale \u00bb ouverte en 1914. En plus des donn\u00e9es propres \u00e0 la Russie tsariste, on comprendrait mal les \u00e9volutions politiques des ann\u00e9es postr\u00e9volutionnaires si cette donn\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas prise en compte. Comme d\u2019ailleurs l\u2019\u00e9volution de la R\u00e9publique de Weimar. Martelli l\u2019explique aussi abondamment. Mais il y ajoute une interrogation suppl\u00e9mentaire. D\u2019o\u00f9 est venue la possibilit\u00e9 m\u00eame de la \u00ab brutalisation \u00bb de 1914 ? D\u00e9j\u00e0 de l\u2019exemple paradigmatique de l\u2019expansion coloniale et\/ou imp\u00e9riale avec le cort\u00e8ge de violences port\u00e9es au sommet et avec la d\u00e9shumanisation des colonis\u00e9s qui en est la condition pr\u00e9alable. Mais \u00e0 ceci, (un th\u00e8me d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 par d\u2019autres), Martelli ajoute une th\u00e8se sp\u00e9cifique, qui ne peut pas ne pas interroger la tradition communiste. Le glissement totalitaire est aussi dit-il (et m\u00eame peut-\u00eatre d\u2019abord \u00e0 la fois dans l\u2019ordre chronologique et logique) le produit des \u00e9checs ouvriers\/socialistes du si\u00e8cle d&#8217;avant. <\/p>\n<p>Impossibilit\u00e9 donc dans ce 19\u00e8me si\u00e8cle d\u2019ouvrir une perspective socialiste. Soit sous la forme finalement assez rare de la r\u00e9volution sociale (juin 48 et la Commune pour la France), soit sous celle de la croissance \u00ab organique \u00bb. Celle-ci, salu\u00e9e par le vieil Engels dans le cas le plus avanc\u00e9, celui de la social-d\u00e9mocratie allemande, \u00e9tait cens\u00e9e r\u00e9gler la question, par le poids du nombre et de l\u2019organisation. Outre que ce ne fut pas le cas le plus r\u00e9pandu, nulle part cet espoir n\u2019a obtenu le moindre d\u00e9but de r\u00e9alisation. Mais ceci m\u00eame ne prend sa force que par une donn\u00e9e d\u00e9cisive : la \u00ab trahison \u00bb par la bourgeoisie de son r\u00f4le \u00ab historique \u00bb. Marx n\u2019avait pas d\u2019impr\u00e9cations assez dures contre la bourgeoise allemande des ann\u00e9es 48 justement \u00e0 ce sujet. Ph\u00e9nom\u00e8ne bien plus vaste, durable et d\u00e9cisif dit Martelli. Partout (disons pour l\u2019essentiel) la bourgeoisie, apeur\u00e9e par la mont\u00e9e du prol\u00e9tariat et le danger socialiste (et peut-\u00eatre par la violence de la pouss\u00e9e populaire produite par 1789 et ses suites), fait un double choix. Celui de l\u2019alliance avec les forces dominantes du pass\u00e9 en voie de reconversion sociale d\u2019un c\u00f4t\u00e9. Celui de la limitation drastique des espaces \u00ab d\u00e9mocratiques \u00bb m\u00eame \u00ab bourgeois \u00bb. La mont\u00e9e des nationalismes dans ce cadre permet de construire une assise populaire \u00e0 des syst\u00e8mes profond\u00e9ment antipopulaires. Et la dynamique de ceux-ci est connue. L\u2019expansion imp\u00e9riale d\u00e8s que les limites de la premi\u00e8re mondialisation apparaissent, puis l\u2019imp\u00e9rialisme proprement dit comme syst\u00e8me, et enfin la guerre. Finalement le \u00ab lib\u00e9ralisme \u00bb au moins dans ses figures \u00ab politiques \u00bb, associ\u00e9 th\u00e9oriquement \u00e0 la mont\u00e9e de la bourgeoisie a rarement vu le jour en Europe, avant les lendemains de 1945. Une vision tr\u00e8s pessimiste donc du 19\u00e8me si\u00e8cle, dont les d\u00e9sastres pr\u00e9ludent \u00e0 ceux du si\u00e8cle qui suit et les expliquent en partie.<\/p>\n<p>En tout \u00e9tat de cause, la lecture de ce livre passionnant nous place pour ainsi dire devant la profondeur de la nouveaut\u00e9 des probl\u00e8mes que nous avons \u00e0 r\u00e9soudre aujourd\u2019hui. Non seulement, ce qui va de soi, les conditions ne sont plus les m\u00eames que par le pass\u00e9. Mais encore toute tentative d\u2019aborder cette nouveaut\u00e9 par l\u2019id\u00e9e de la seule incompl\u00e9tude de ce qui fut entam\u00e9 (et \u00e9chou\u00e9) est une impasse. Si le \u00ab r\u00f4le r\u00e9volutionnaire \u00bb de la bourgeoisie fut (et demeure) incontestable sur le plan \u00e9conomique et m\u00eame social en g\u00e9n\u00e9ral, la m\u00eame chose ne fut pas vrai du point de vue \u00ab politique \u00bb d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale. Sauf sur la courte p\u00e9riode d\u2019apr\u00e8s guerre marqu\u00e9e par l\u2019effondrement du fascisme et la crainte de l\u2019URSS. Et elle n\u2019est certainement pas pr\u00e8s de se g\u00e9n\u00e9raliser \u00e0 nouveau. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 les voies de la perspective socialiste future sont marqu\u00e9es \u00e0 la fois par les \u00e9checs du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent (auxquels il faut ajouter ceux de celui d\u2019avant donc\u2026) et par la nouveaut\u00e9 profonde de la situation. Comme si on avait aujourd\u2019hui d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l&#8217;expression accomplie de la description marxiste avec le d\u00e9ploiement mondial des m\u00e9canismes et des contradictions capitalistes (un \u00ab capitalisme sans dehors \u00bb) et les effets de la mondialisation des solidarit\u00e9s objectives. Mais de l\u2019autre, avec des \u00ab fossoyeurs \u00bb potentiels qui cherchent encore leurs outils\u2026<\/p>\n<p>\u00ab En finir avec le totalitarisme \u00bb, Roger Martelli, Editions La Ville Br\u00fble, 2012, 160 pages, 10\u20ac.<\/p>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-6978 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/martelli-2-121.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/martelli-2-121-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"martelli-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voil\u00e0 un th\u00e8me qui fit flor\u00e8s lors de la grande vague des \u00ab nouveaux philosophes \u00bb, mais qui, plus moderato, vient toujours hanter les inconscients : et si toute sortie du lib\u00e9ralisme versait dans \u00ab le totalitarisme \u00bb ? Les camps, la dictature du parti unique, celle du chef, la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9miett\u00e9e et enti\u00e8rement contr\u00f4l\u00e9e [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":18915,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[357],"class_list":["post-6978","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-chronique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6978","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6978"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6978\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/18915"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6978"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6978"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6978"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}