{"id":6780,"date":"2013-06-19T13:43:07","date_gmt":"2013-06-19T11:43:07","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/maurice-nadeau-raconte-par-enzo6780\/"},"modified":"2023-06-23T23:14:50","modified_gmt":"2023-06-23T21:14:50","slug":"maurice-nadeau-raconte-par-enzo6780","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=6780","title":{"rendered":"Maurice Nadeau racont\u00e9 par Enzo Traverso"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">L&#8217;\u00e9diteur Maurice Nadeau est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 dimanche dernier \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 102 ans. L&#8217;historien Enzo Traverso, qui fut pendant une dizaine d&#8217;ann\u00e9es membre de la r\u00e9daction de la  Quinzaine litt\u00e9raire, t\u00e9moigne.<\/p>\n<p>Je devais avoir vingt ans lorsque j\u2019ai lu, en traduction italienne, <em>Histoire du surr\u00e9alisme<\/em>, qui m\u2019avait profond\u00e9ment marqu\u00e9. Arriv\u00e9 \u00e0 Paris, quelques ann\u00e9es plus tard, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 lire la <em>Quinzaine litt\u00e9raire<\/em>, de plus en plus intrigu\u00e9 par la trajectoire de son directeur, dont l\u2019aura de critique et d\u2019\u00e9diteur \u00e9tait aussi grande que sa discr\u00e9tion. Je savais que l\u2019historien du surr\u00e9alisme, d\u00e9couvreur et \u00e9diteur de Witold Gombrowicz, Malcom Lowry et Georges Perec, avait \u00e9t\u00e9 aussi r\u00e9sistant et signataire de l\u2019appel des 121 contre la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, ami de Pierre Naville et de L\u00e9on Sedov, le fils de Trotski. Tout  cela le rendait \u00e0 mes yeux \u00e0 la fois tr\u00e8s proche et inapprochable. Moi, je m\u2019exer\u00e7ais au m\u00e9tier d\u2019historien ; lui, c\u2019\u00e9tait un morceau vivant d\u2019histoire.<\/p>\n<p>Je ne me souviens plus exactement quelles circonstances m\u2019ont conduit, il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, \u00e0 la <em>Quinzaine litt\u00e9raire<\/em>, ni qui nous avait mis en contact, mais je garde un souvenir pr\u00e9cis de cette journ\u00e9e de printemps, tr\u00e8s ensoleill\u00e9e, o\u00f9 j\u2019ai p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 l\u2019immeuble de la rue Vieille du Temple o\u00f9 se trouvaient alors les locaux de la r\u00e9daction. Ce qui me frappa d\u2019embl\u00e9e fut la v\u00e9tust\u00e9 du lieu et l\u2019\u00e9trange convivialit\u00e9 qui y r\u00e9gnait. La pi\u00e8ce d\u00e9bordait de livres, empil\u00e9s sur plusieurs tables. Assis \u00e0 son bureau, Maurice \u00e9tait en train de fa\u00e7onner la maquette du journal, en d\u00e9coupant des colonnes imprim\u00e9es qu\u2019il collait sur une feuille. Artisanal et d\u00e9cidemment obsol\u00e8te, ce travail manuel lui apportait un plaisir \u00e9vident, source d\u2019une bonne humeur contagieuse. Pr\u00e8s de lui, Anne Sarraute s\u2019occupait de la correspondance. Leur vouvoiement me faisait d\u00e9couvrir une modalit\u00e9 de l\u2019amiti\u00e9, faite d\u2019attentions et de complicit\u00e9 respectueuses, qui \u00e9tait inconnue \u00e0 la plupart des gens de ma g\u00e9n\u00e9ration. L\u2019esprit des livres flottait dans l\u2019air, Maurice l\u2019incarnait de la fa\u00e7on la plus naturelle, en le faisant partager \u00e0 ses interlocuteurs. J\u2019ai compris par la suite que tous les collaborateurs de la Quinzaine \u00e9taient sous son charme et formaient une communaut\u00e9 h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de lecteurs et critiques exigeants, pas tous intellectuellement ou politiquement unis, mais tous tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 Maurice, le c\u0153ur de la confr\u00e9rie. Pendant une bonne dizaine d\u2019ann\u00e9es, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 membre de la r\u00e9daction du journal, auquel j\u2019apportais personnellement mes articles. Tandis que je feuilletais les nouveaut\u00e9s amoncel\u00e9es sur la table, Maurice lisait le texte, en me faisant ses commentaires et parfois en ajoutant des observations politiques, sous le signe d\u2019un \u00ab trotskisme culturel \u00bb partag\u00e9.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 Maurice Nadeau, tel que je l\u2019ai connu. Il a travers\u00e9, avec \u00e9l\u00e9gance et noblesse, un si\u00e8cle de feu et de sang, et son esprit critique en est sorti aiguis\u00e9. Son amour des livres, sur lequel il a b\u00e2ti son \u0153uvre, \u00e9tait un amour du monde et des hommes : c\u2019\u00e9tait le secret de sa jeunesse. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 des hommes comme lui qu\u2019on apprend \u00e0 aimer le la vie.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-6780 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/nad-0e9.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/nad-0e9-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"nad.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;\u00e9diteur Maurice Nadeau est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 dimanche dernier \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 102 ans. 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