{"id":656,"date":"1997-09-01T00:00:00","date_gmt":"1997-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/audiovisuel656\/"},"modified":"1997-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-08-31T22:00:00","slug":"audiovisuel656","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=656","title":{"rendered":"AUDIOVISUEL"},"content":{"rendered":"<p>Deux films de Claude Lanzmann viennent d&#8217;\u00eatre \u00e0 nouveau propos\u00e9s au public. L&#8217;un, Tsahal, a \u00e9t\u00e9 projet\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, l&#8217;autre, Shoah, est ressorti en salle \u00e0 Paris. Tous les deux ont \u00e0 nouveau suscit\u00e9 de nombreux d\u00e9bats et des discussions parfois pol\u00e9miques. C&#8217;est le signe que les questions ouvertes par Lanzmann sont toujours actuelles. Tsahal est un film de cinq heures, consacr\u00e9 \u00e0 l&#8217;arm\u00e9e isra\u00e9lienne de d\u00e9fense. Le moins que l&#8217;on puisse dire est qu&#8217;il a plac\u00e9 bien des commentateurs dans l&#8217;embarras. Rien \u00e0 dire sur la qualit\u00e9 cin\u00e9matographique et sur la m\u00e9thode Lanzmann. Celle-ci a fait ses preuves. Rarement cin\u00e9ma a atteint une telle intensit\u00e9 avec des moyens aussi d\u00e9pouill\u00e9s: essentiellement des entretiens, avec des plans simples. Sa cam\u00e9ra fouille le visage de l&#8217;autre jusqu&#8217;\u00e0 en faire ressortir toutes les ombres et les lumi\u00e8res qu&#8217;il contient. Dans Tsahal, c&#8217;est toute l&#8217;histoire des guerres et des souffrances qui d\u00e9file ainsi sur les visages de ceux qui la racontent, parfois \u00e0 partir des plus petits d\u00e9tails, parfois au travers des plus grandes trag\u00e9dies collectives. On y lit les ravages de la peur, du d\u00e9sarroi, de la violence. Jusque l\u00e0 le film de Lanzmann est un formidable document sur la terreur de la guerre. Mais, et c&#8217;est l\u00e0 que commence le malaise de beaucoup, le film met aussi en sc\u00e8ne ce que certains ont interpr\u00e9t\u00e9 comme une v\u00e9ritable fascination pour cette arm\u00e9e puissante, efficace et organis\u00e9e. A peu pr\u00e8s tous les commentateurs ont reproch\u00e9 cette longue s\u00e9quence, de presque une demi-heure, consacr\u00e9e &#8221; au char Markava &#8220;, outil blind\u00e9 formidable de pure conception isra\u00e9lienne. Lanzmann serait-il devenu soudain militariste, fascin\u00e9 par le mat\u00e9riel militaire au point de se lancer dans de longues dithyrambes sur le sujet ? N&#8217;y a-t-il pas l\u00e0 une contradiction embarrassante avec le reste du film, tout entier p\u00e9tri d&#8217;humanit\u00e9 ? En fait, on ne comprendra sans doute pas Tsahal en dehors de ce que Lanzmann a voulu dire \u00e0 travers Shoah.<\/p>\n<p>Regardant \u00e0 travers ce prisme, longue s\u00e9quence qui d\u00e9taille l&#8217;admiration des soldats pour leur tank, on comprend finalement mieux \u00e0 quel point on a affaire \u00e0 une m\u00e9taphore. C&#8217;est bien d&#8217;Isra\u00ebl qu&#8217;il s&#8217;agit, blind\u00e9 et fortifi\u00e9 derri\u00e8re ses fronti\u00e8res, \u00e0 la recherche d&#8217;une protection contre la r\u00e9p\u00e9tition d&#8217;une agression qui a failli co\u00fbter la vie \u00e0 tout un peuple. On peut bien rappeler que toutes les guerres men\u00e9es par Isra\u00ebl ne sont pas justes, que la politique agressive de la droite et de l&#8217;extr\u00eame droite menace r\u00e9guli\u00e8rement de ramener ce pays, et ses voisins, au bord de l&#8217;ab\u00eeme, il n&#8217;en reste pas moins que ce sentiment de menace fondamentale nourrit bien cette fascination pour tout ce qui sert de rempart. On voit aussi, \u00e0 travers cette m\u00e9taphore, finalement centrale dans le film de Lanzmann, combien le risque est grand de l&#8217;enfermement derri\u00e8re des protections qui ne prot\u00e8gent jamais tout \u00e0 fait, l\u00e0 o\u00f9 la paix constitue le seul v\u00e9ritable garant de la fin de toute agression. L&#8217;arm\u00e9e d&#8217;Isra\u00ebl est une arm\u00e9e construite sur de la m\u00e9moire. Pratiquement chaque interview de Tsahal y fait r\u00e9f\u00e9rence, d&#8217;une fa\u00e7on ou d&#8217;une autre. Mais il y a, comme le rappelle Tzvetan Todorov, diff\u00e9rents usages de la m\u00e9moire. Un \u00e9v\u00e9nement peut \u00eatre rem\u00e9mor\u00e9 de fa\u00e7on litt\u00e9rale, favorisant une r\u00e9p\u00e9tition qui reproduit \u00e0 l&#8217;infini la souffrance du pass\u00e9. Il peut aussi \u00eatre l&#8217;objet d&#8217;une m\u00e9moire exemplaire, selon le terme de Todorov, qui n&#8217;est pas l&#8217;oubli des faits, mais leur d\u00e9passement pour tenter d&#8217;aborder autrement le pr\u00e9sent. L&#8217;arm\u00e9e d&#8217;Isra\u00ebl incarne, de fa\u00e7on contradictoire, ces deux types de m\u00e9moires. Le film de Lanzmann, Tsahal, semble lui aussi h\u00e9siter en permanence entre ces deux modes fondamentaux du souvenir. Dans ce sens il est le fid\u00e8le reflet de la situation qu&#8217;il veut nous d\u00e9crire.<\/p>\n<p>1. In le Myst\u00e8re de la chambre claire, photographie et inconscient, Serge Tisseron, \u00e9ditions les Belles Lettres\/Archimbaud, 1996.<\/p>\n<p>2. Dans le film de Laurent Chevalier, Gens de la Lune, diffus\u00e9 \u00e0 23 h15 sur FR3, dans le cadre du magazine &#8221; Les nouveaux aventuriers &#8220;.<\/p>\n<p>3. Entretien avec Carlos Gomez, in le Journal du Dimanche du 6 juillet 1997.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux films de Claude Lanzmann viennent d&#8217;\u00eatre \u00e0 nouveau propos\u00e9s au public. L&#8217;un, Tsahal, a \u00e9t\u00e9 projet\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, l&#8217;autre, Shoah, est ressorti en salle \u00e0 Paris. Tous les deux ont \u00e0 nouveau suscit\u00e9 de nombreux d\u00e9bats et des discussions parfois pol\u00e9miques. C&#8217;est le signe que les questions ouvertes par Lanzmann sont toujours actuelles. 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