{"id":6320,"date":"2013-02-28T23:29:57","date_gmt":"2013-02-28T22:29:57","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/singeries6320\/"},"modified":"2023-06-23T23:13:47","modified_gmt":"2023-06-23T21:13:47","slug":"singeries6320","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=6320","title":{"rendered":"Singeries"},"content":{"rendered":"<p>La sortie sur les \u00e9crans du film de Disney, <em>Chimpanz\u00e9s<\/em>, a suscit\u00e9 quelques d\u00e9bats dans la presse, et notamment un article de Lucien S\u00e8ve dans <a href=\"http:\/\/www.humanite.fr\/tribunes\/chimpanzes-les-grands-singes-l-homme-et-le-capital-515833\"><em>l&#8217;Humanit\u00e9<\/em><\/a>. Si la pi\u00e8tre qualit\u00e9 du film fait consensus, en revanche nombre de questions sur le rapport entre l&#8217;homme et la nature sont assez probl\u00e9matiques. D&#8217;abord parce que pos\u00e9 ainsi, il appara\u00eet une forme d&#8217;ext\u00e9riorit\u00e9 de l&#8217;un par rapport \u00e0 l&#8217;autre et il serait plus juste de s&#8217;interroger sur la place d&#8217;homo sapiens dans la nature. <\/p>\n<p>La dissociation dans la Gen\u00e8se entre les animaux terrestres au cinqui\u00e8me jour et l&#8217;homme au sixi\u00e8me jour laisse des traces \u00e9tonnamment tenaces dans une volont\u00e9 sans cesse r\u00e9affirm\u00e9e ici et l\u00e0 non seulement d&#8217;une distinction qualitative hommes\/animaux mais aussi dans le maintien d&#8217;une hi\u00e9rarchie suppos\u00e9e de l&#8217;\u00e9volution. Jacques Mandelbaum dans <em>Le Monde<\/em> du 20 f\u00e9vrier peut ainsi \u00e9crire dans une critique par ailleurs pertinente de <em>Chimpanz\u00e9s<\/em> : <em>\u00ab\u00a0il ne s&#8217;agit plus d&#8217;anthropomorphisme, position fond\u00e9e somme toute sur la distinction p\u00e9renne entre l&#8217;animal et l&#8217;homme\u00a0\u00bb ou bien encore  \u00ab\u00a0tout cela tend \u00e0 modifier la place du plus fameux des bip\u00e8des dans l&#8217;ordre et la hi\u00e9rarchie de la nature\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>En \u00e9non\u00e7ant que l&#8217;homme descend du singe, Charles Darwin [[Charles Darwin, <em>The descent of man and selection in relation to sex<\/em>.]] provoqua un beau scandale. On sait depuis que la r\u00e9alit\u00e9 est bien pire : l&#8217;homme ne descend pas du singe, il est un singe comme les autres !<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" alignleft size-full wp-image-17901\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/capture_d_ecran_2013-02-28_a_22-940.54.05.png\" alt=\"capture_d_ecran_2013-02-28_a_22.54.05.png\" align=\"left\" width=\"277\" height=\"342\" srcset=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/capture_d_ecran_2013-02-28_a_22-940.54.05.png 277w, https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/capture_d_ecran_2013-02-28_a_22-940.54.05-243x300.png 243w\" sizes=\"auto, (max-width: 277px) 100vw, 277px\" \/>Les deux clades ci-contre indiquent la m\u00eame chose sur le fond, mais n&#8217;induisent pas n\u00e9cessairement la m\u00eame symbolique. <\/p>\n<ul>\n<li> &#8211; Le premier tr\u00e8s traditionnel place l&#8217;homme en bout de cha\u00eene et sous-tend le message suivant : l&#8217;homme est plus proche du chimpanz\u00e9 que du gorille. A part quelques cr\u00e9ationnistes acharn\u00e9s, c&#8217;est une conclusion tout \u00e0 fait admise.<\/li>\n<li> &#8211; Le second, tout aussi vrai, ne dit pas autre chose. Mais si on se place du point de vue du chimpanz\u00e9, on peut le traduire de la mani\u00e8re suivante\u00a0: le chimpanz\u00e9 est plus proche de l&#8217;homme que du gorille. Si cette affirmation ne fait pas de doute du point de vue de la biologie mol\u00e9culaire, testez-l\u00e0 autour de vous et vous verrez qu&#8217;elle ne rel\u00e8vera pas de la m\u00eame \u00e9vidence que la premi\u00e8re conclusion.\n<p>Except\u00e9 la haute opinion que nous avons de nous m\u00eame, il n&#8217;y a pas lieu d&#8217;un point de vue phylog\u00e9n\u00e9tique de constituer deux groupes s\u00e9par\u00e9s entre l&#8217;homme d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 et les grands singes de l&#8217;autre. Il existe d&#8217;ailleurs un d\u00e9bat pour savoir s&#8217;il faut inclure, ou non, les chimpanz\u00e9s dans le genre homo. De plus, il est d\u00e9sormais bien \u00e9tabli que ce qui a \u00e9t\u00e9 longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme le propre de l&#8217;homme, par exemple l&#8217;utilisation d&#8217;outils, la transmission culturelle ou la sexualit\u00e9 existe aussi chez d&#8217;autres grands mammif\u00e8res en particulier chez les grands singes. Mais alors que nous reste-t-il\u00a0? <\/li>\n<\/ul>\n<p>Arr\u00eatons nous sur cette phrase de Lucien S\u00e8ve dans <em>L&#8217;Humanit\u00e9<\/em>\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La vraie conclusion, Marx la donnait il y a bien longtemps\u00a0: ce qui fait de nous les humains que nous sommes devenus, ce n&#8217;est pas en effet un propre \u00ab\u00a0inh\u00e9rent \u00e0 l&#8217;individu pris \u00e0 part\u00a0\u00bb, c&#8217;est \u00ab\u00a0l&#8217;ensemble des rapports sociaux\u00a0\u00bb enracin\u00e9s dans une activit\u00e9 que ne pratique absolument aucune esp\u00e8ce animale :la production sociale des moyens de subsistance\u00a0\u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Laissons ici de c\u00f4t\u00e9 le cas bien particulier des insectes sociaux (abeilles, fourmis) dont on peut tout de m\u00eame consid\u00e9rer qu&#8217;il y a n\u00e9anmoins  production sociale de moyens de subsistance. Mais ce ne sont pas d&#8217;\u00e9ventuelles exceptions animales qui m&#8217;int\u00e9ressent ici. C&#8217;est plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 vouloir maintenir co\u00fbte que co\u00fbte le foss\u00e9 entre grands singes et hommes, on en arrive \u00e0 des caract\u00e9risations et des d\u00e9finitions qui posent plus de probl\u00e8mes qu&#8217;elles n&#8217;en r\u00e9solvent. Que nous dit Lucien S\u00e8ve\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Ce qui fait fronti\u00e8re entre les grands singes et nous, ce n&#8217;est pas une s\u00e9rie de propres individuels mais un gigantesque propre social\u00a0: le cumul historique continu de productions collectives\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Il est absolument incontestable que <em>\u00ab\u00a0ce cumul historique\u00a0\u00bb<\/em> marque une vraie sp\u00e9cificit\u00e9 entre nos soci\u00e9t\u00e9s d&#8217;aujourd&#8217;hui et les populations de grands singes, mais du coup se posent imm\u00e9diatement deux questions. Comment caract\u00e9riser homo sapiens jusqu&#8217;\u00e0 la r\u00e9volution n\u00e9olithique, c&#8217;est \u00e0 dire au mieux jusqu&#8217;\u00e0 10\/12 000 ans avant le temps pr\u00e9sent\u00a0? Et comment d\u00e9finir les populations, certes num\u00e9riquement tr\u00e8s faibles, de chasseurs\/cueilleurs  qui subsistent dans les grandes for\u00eats primaires d&#8217;Amazonie, de Papouaisie, voire d&#8217;Afrique \u00e9quatoriale\u00a0? Incontestablement ces populations d&#8217;hier et d&#8217;aujourd&#8217;hui font bien partie de la m\u00eame esp\u00e8ce que nous et d&#8217;ailleurs personne ne le conteste, mais il n&#8217;y a pas de doute que ces populations n&#8217;ont pas organis\u00e9 la production sociale des moyens de subsistance. Le travail ne saurait donc \u00eatre un discriminant suffisant. Il est donc inutile et peut-\u00eatre dangereux d&#8217;identifier comme le fait S\u00e8ve le propre de l&#8217;humanit\u00e9 avec l&#8217;existence d&#8217;atelier. Une phrase comme celle-ci,<em> \u00ab\u00a0ce qui a produit le passage d\u2019Homo sapiens au genre humain civilis\u00e9, ce n\u2019est pas la nature mais l\u2019histoire sociale\u00a0\u00bb<\/em> peut aussi avoir une interpr\u00e9tation d\u00e9testable.<\/p>\n<p>Que le \u2013 mauvais &#8211; film de Disney soit p\u00e9tri de r\u00e9f\u00e9rences n\u00e9olib\u00e9rales, c&#8217;est l&#8217;\u00e9vidence m\u00eame et le contraire aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9tonnant. Un film construit autour d&#8217;une communaut\u00e9 de Bonobos r\u00e9glant ses conflits par la sexualit\u00e9 \u00e9tait sans doute peu envisageable dans le monde \u00ab\u00a0enchant\u00e9\u00a0\u00bb de Disney et du puritanisme nord-am\u00e9ricain. Que dans les pays capitalistes avanc\u00e9s nombre d&#8217;animaux de compagnie aient un \u00ab\u00a0pouvoir d&#8217;achat\u00a0\u00bb sup\u00e9rieur \u00e0 des milliards d&#8217;hommes et de femmes sur la plan\u00e8te, c&#8217;est h\u00e9las une triste r\u00e9alit\u00e9. Mais pourquoi donc inventer des particularit\u00e9s incertaines \u00e0 l&#8217;esp\u00e8ce humaine pour combattre cela ?<\/p>\n<p>En revanche, Lucien S\u00e8ve touche juste lorsqu&#8217;il \u00e9crit<em> \u00ab\u00a0cet individualisme m\u00e9thodologique est le soubassement majeur de l\u2019id\u00e9ologie lib\u00e9rale : la soci\u00e9t\u00e9 ne serait qu\u2019une somme d\u2019individus aux comportements inscrits dans la nature humaine, laquelle commande un ordre social inchangeable\u00a0\u00bb<\/em>. Mais il se trompe sans doute de cible, le probl\u00e8me n&#8217;est pas la primatologie mais la sociobiologie [[Pour une critique de la sociobiologie lire Stephen Jay Gould,<em> Un h\u00e9risson dans la temp\u00eate<\/em>, Grasset.]]. Celle-ci, tr\u00e8s en vogue dans le monde anglo-saxon, mais pas seulement, vise \u00e0 remplacer l&#8217;histoire par la biologie et suppose qu&#8217;a priori les explications g\u00e9n\u00e9tiques sont toujours pr\u00e9f\u00e9rables. D&#8217;o\u00f9 des programmes de recherche d\u00e9mentiels sur le g\u00e8ne du crime, de l&#8217;homosexualit\u00e9, j&#8217;en passe et des meilleurs. Sorte de phr\u00e9nologie des temps modernes, elle ne pourrait \u00eatre que l&#8217;une des r\u00e9volutions scientifiques autoproclam\u00e9es des plus risibles. Par exemple, \u00ab\u00a0la co\u00e9volution g\u00e8ne-culture\u00a0\u00bb culmine chez Lumsden et Wilson, figures de la sociobiologie, avec \u00ab\u00a0la r\u00e8gle des mille ans\u00a0\u00bb qui suppose qu&#8217;une telle dur\u00e9e suffit pour fixer dans la culture les diff\u00e9rences induites par des causes g\u00e9n\u00e9tiques [[Stephen Jay Gould, op cit, p 43.]]. Mais sa capacit\u00e9 \u00e0 l\u00e9gitimer et justifier l&#8217;ordre existant en fait tout l&#8217;int\u00e9r\u00eat pour l&#8217;id\u00e9ologie dominante.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-6320 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/capture_d_ecran_2013-02-28_a_22-c7d.54.05.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/capture_d_ecran_2013-02-28_a_22-c7d.54.05-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"capture_d_ecran_2013-02-28_a_22.54.05.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La sortie sur les \u00e9crans du film de Disney, Chimpanz\u00e9s, a suscit\u00e9 quelques d\u00e9bats dans la presse, et notamment un article de Lucien S\u00e8ve dans l&#8217;Humanit\u00e9. 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