{"id":627,"date":"1997-09-01T00:00:00","date_gmt":"1997-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/jacques-derrida-evoque-artaud627\/"},"modified":"1997-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-08-31T22:00:00","slug":"jacques-derrida-evoque-artaud627","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=627","title":{"rendered":"Jacques Derrida \u00e9voque Artaud"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Jacques Derrida <\/p>\n<p><strong> Philosophe, Jacques Derrida a \u00e9crit de nombreux textes sur l&#8217;oeuvre \u00e9crite et graphique d&#8217;Antonin Artaud. Il a donn\u00e9 une conf\u00e9rence \u00e0 la Fondation Maeght, &#8221; La question du mus\u00e9e: le coup d&#8217;Antonin Artaud &#8220;. L&#8217;occasion d&#8217;\u00e9voquer l&#8217;oeuvre d&#8217;Artaud-Momo. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Lors de votre conf\u00e9rence, vous avez mis beaucoup de passion dans la lecture des textes d&#8217;Artaud, il y avait presque mim\u00e9tisme. Par ailleurs, vous dites trouver dans son oeuvre des id\u00e9es d\u00e9testables.comment construisez-vous cette dualit\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Jacques Derrida : <\/strong> On a beaucoup cherch\u00e9 \u00e0 imiter Artaud. J&#8217;essaie de ne pas le faire. Par contre, quand je lis son texte, ses glossolalies, l&#8217;imitation est de rigueur. Je n&#8217;ai pas sugg\u00e9r\u00e9 que je ha\u00efssais Artaud mais que, si l&#8217;on pouvait isoler dans son oeuvre, dans son discours, des contenus philosophiques ou id\u00e9ologiques, je m&#8217;en m\u00e9fierais. Il y a malgr\u00e9 tout dans son oeuvre quelque chose que l&#8217;on peut d\u00e9chiffrer comme une m\u00e9taphysique de la r\u00e9appropriation, de l&#8217;identit\u00e9 \u00e0 soi, du pur. Finalement une certaine sacralit\u00e9 de type chr\u00e9tien. M\u00eame dans son emportement contre le christianisme, il consid\u00e8re que celui-ci lui a vol\u00e9 son corps, que la Trinit\u00e9 est une machine \u00e0 exproprier la naissance et \u00e0 lui souffler la parole. Par cons\u00e9quent, ce qui l&#8217;oppose \u00e0 cette usurpation, c&#8217;est un d\u00e9sir de r\u00e9appropriation. Cela concerne aussi bien le christianisme que la technique, comme on peut le voir avec le texte sur l&#8217;ins\u00e9mination artificielle \u00e0 laquelle il oppose une certaine naturalit\u00e9. Ce sont des th\u00e8mes m\u00e9taphysiques que j&#8217;ai essay\u00e9 de mettre en question ailleurs et dont je me m\u00e9fie. Je reconnais qu&#8217;on n&#8217;a pas le droit de dissocier les deux. Il y a chez lui un geste, une protestation, une r\u00e9volte et donc un passage \u00e0 la limite qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un contenu philosophique ou id\u00e9ologique. Il y a un corps d&#8217;Artaud qu&#8217;il faut voir et entendre dans son oeuvre th\u00e9\u00e2trale, po\u00e9tique, graphique. Il ne faut pas oublier qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s douloureusement le t\u00e9moin d&#8217;une terrible violence sociale, politique, juridique, m\u00e9dicale. Quand cela passe par un cri, un traitement de la langue aussi puissant, je pense qu&#8217;il faut analyser.<\/p>\n<p> <strong> Dans les premiers textes d&#8217;Artaud, on rep\u00e8re certains mots, certaines phrases que l&#8217;on retrouve par la suite dans les Cahiers de Rodez. Il y a donc une continuit\u00e9 dans la pens\u00e9e d&#8217;Artaud, il n&#8217;y a pas de c\u00e9sure&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. D.: <\/strong> Mon int\u00e9r\u00eat de d\u00e9part pour Artaud m&#8217;a port\u00e9 vers ses premiers textes, les lettres \u00e0 Jacques Rivi\u00e8re, ces moments o\u00f9 il se plaignait de n&#8217;avoir rien \u00e0 dire. Ce d\u00e9sir d&#8217;\u00e9crire sur rien ou \u00e0 partir de rien m&#8217;int\u00e9ressait beaucoup. C&#8217;est peu \u00e0 peu que j&#8217;ai d\u00e9couvert ce qui suivait dont le texte sur le th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 et assez tardivement ses dessins et ses portraits. Vous avez raison de dire qu&#8217;il y a continuit\u00e9 avec la th\u00e9matique des premiers textes. Cette esp\u00e8ce d&#8217;exp\u00e9rience de vide, de d\u00e9possession, on l&#8217;entend d\u00e9j\u00e0 dans les premiers textes. Cela n&#8217;emp\u00eache pas qu&#8217;\u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de cette aventure continue, il y a eu une scansion tr\u00e8s forte, qui a \u00e9t\u00e9 aussi la scansion de son mal. Il a souffert de maux psychiques et physiques d\u00e8s son adolescence mais c&#8217;est aux environs de la quarantaine, juste avant la guerre, qu&#8217;il y a eu des \u00e9pisodes terriblement durs o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 psychiatris\u00e9, mis en institution. C&#8217;est la p\u00e9riode de Rodez et des \u00e9lectrochocs qui a correspondu avec la p\u00e9riode de grande cr\u00e9ation picturale et graphique.<\/p>\n<p> <strong> Il y a ce tryptique &#8221; foudre, foutre, poudre &#8221; que l&#8217;on retrouve dans ses textes. Il y a \u00e9videmment la dimension du jeu avec les mots. Peut-on parler d&#8217;une dimension psychanalytique ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. D.: <\/strong> Ces cha\u00eenes s&#8217;analysent de deux fa\u00e7ons. Il y a l&#8217;analyse s\u00e9mantique, c&#8217;est-\u00e0-dire passer de l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre par le sens des mots. Il y a aussi une cha\u00eene formelle qui est la ressemblance phonique entre toutes ces syllabes. C&#8217;est \u00e0 partir du souffle, des poumons. Une phonation \u00e0 la langue. Il le dit lui-m\u00eame. Quand il parle de sa peinture, de ses dessins, il les rappelle aux ordres du souffle. C&#8217;est une exp\u00e9rience du corps et de la voix qui passe l&#8217;ordre de la langue et de la grammaire. Il essaie d&#8217;arracher son corps pour le soustraire aux voleurs, mais il essaie d&#8217;arracher aux ordres linguistiques, grammaticaux pour retrouver une autre langue qui soit la sienne et qui passe par la gorge. Lorsqu&#8217;on entend ses textes, il faut laisser tomber le sens et \u00e9couter la n\u00e9cessit\u00e9 des phon\u00e8mes qui s&#8217;appellent les uns les autres. Quelquefois, il \u00e9crit un mot \u00e0 cause du son, pas \u00e0 cause du sens. C&#8217;est aussi bien po\u00e9tique que th\u00e9\u00e2tral, que pictural. En regardant certain tableau, on a l&#8217;impression que c&#8217;est la syllabe &#8221; ra &#8221; qui l&#8217;a engendr\u00e9 ou que &#8221; ra &#8221; s&#8217;espace dans le trait ou dans la couleur. Mais on ne peut pas dissocier ces diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n<p> <strong> C&#8217;est ce qui explique son int\u00e9r\u00eat pour le th\u00e9\u00e2tre ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. D.: <\/strong> Le th\u00e9\u00e2tre a \u00e9t\u00e9 la grande affaire de sa vie. Mais c&#8217;est aussi une r\u00e9volte contre le th\u00e9\u00e2tre tel qu&#8217;il \u00e9tait. Ce qu&#8217;il appelait le th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 supposait une rupture, une destruction m\u00eame de tout le th\u00e9\u00e2tre de la repr\u00e9sentation, de la parole, du th\u00e9\u00e2tre qui assujettit le corps au texte de l&#8217;auteur. Il ne voulait pas que l&#8217;acteur improvise comme on lui a souvent fait dire. Artaud \u00e9tait pour une prescription tr\u00e8s calcul\u00e9e de tous les gestes sur la sc\u00e8ne. Mais cette prescription ne signifiait pas que l&#8217;acteur ob\u00e9issait \u00e0 un texte parl\u00e9 pr\u00e9alable. Il a une grande coh\u00e9rence entre le th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 et la peinture. Une de ses toiles s&#8217;intitule justement le Th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9. C&#8217;est pour lui la m\u00eame exp\u00e9rience.<\/p>\n<p> <strong> Vous dites que le mus\u00e9e repr\u00e9sente une canonisation. Qu&#8217;en pensait Artaud, lui qui, par ailleurs, lan\u00e7ait: &#8221; Ne vous laissez jamais mettre au cercueil &#8221; ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. D.: <\/strong> Il n&#8217;a pas de grands textes sur les mus\u00e9es. Mais quand j&#8217;ai vu cette c\u00e9l\u00e9bration \u00e0 New York o\u00f9 le MOMA, le plus grand mus\u00e9e du monde, le l\u00e9gitimait, le c\u00e9l\u00e9brait, \u00e7a m&#8217;a saisi. Qu&#8217;est-ce qui se passe pour que, cinquante ans apr\u00e8s sa mort, on le canonise ? On peut imaginer ce qu&#8217;il aurait dit sur le mus\u00e9e, comme le lieu de conservation, d&#8217;archivation, de momification, de sanctification. D&#8217;une certaine mani\u00e8re, le mus\u00e9e est une chose de l&#8217;Occident chr\u00e9tien. On peut imaginer qu&#8217;il n&#8217;aurait pas aim\u00e9 le mus\u00e9e ou le th\u00e9\u00e2tre du mus\u00e9e. J&#8217;ai essay\u00e9 d&#8217;imaginer la protestation d&#8217;Artaud contre la machine dans laquelle un mus\u00e9e s&#8217;inscrit: l&#8217;Etat, le capital&#8230;<\/p>\n<p> <strong> Votre conf\u00e9rence commence par une date inscrite sur un tableau. C&#8217;est le 2 juillet 1947. Est-ce une date importante ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. D.: <\/strong> Sur ce tableau est inscrit une phrase: &#8221; Et qui aujourd&#8217;hui dira quoi ? &#8221; Ma question est: que signifie aujourd&#8217;hui le mot &#8221; aujourd&#8217;hui &#8221; ? On le lit et on le comprend, cinquante ans apr\u00e8s, c&#8217;est encore &#8221; aujourd&#8217;hui &#8220;. Que veut dire &#8221; aujourd&#8217;hui &#8221; ? Autrement dit, que veut dire la singularit\u00e9 de &#8221; ici\/maintenant &#8221; quand elle s&#8217;inscrit dans une archive, un tableau, dans un mus\u00e9e. C&#8217;est Artaud qui, un jour irrempla\u00e7able, le 2 juillet 1947, a dit: &#8221; Et aujourd&#8217;hui qui dira quoi ? &#8221; C&#8217;est donc aussi la question du mus\u00e9e. Qu&#8217;est-ce qui se passe quand, aujourd&#8217;hui, en 1997, on tombe sur cet &#8221; aujourd&#8217;hui &#8220;, qu&#8217;on le lit, qu&#8217;on le d\u00e9chiffre ? C&#8217;est un autre aujourd&#8217;hui et c&#8217;est encore, n\u00e9anmoins, un aujourd&#8217;hui. C&#8217;est la question de la m\u00e9moire du mus\u00e9e. J&#8217;ai \u00e9crit un texte o\u00f9 je tente de lier la question de l&#8217;anniversaire, de la date et de la signature comme la m\u00eame question en quelque sorte. C&#8217;est ce que je voulais vous demander: qu&#8217;est-ce que c&#8217;est que la signature d&#8217;Artaud ?<\/p>\n<p>* Philosophe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Jacques Derrida <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-627","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/627","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=627"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/627\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=627"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=627"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=627"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}