{"id":626,"date":"1997-09-01T00:00:00","date_gmt":"1997-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/societe626\/"},"modified":"1997-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1997-08-31T22:00:00","slug":"societe626","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=626","title":{"rendered":"SOCIETE"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Louis Bodin <\/p>\n<p>Voir aussi Intellectualit\u00e9: d\u00e9fense et illustration<strong> Si l&#8217;universit\u00e9 demeure la &#8221; fabrique des intellectuels &#8220;, peut-on encore parler, sans se poser de questions en relation avec l&#8217;\u00e9volution des professions et des pratiques culturelles, de l&#8217;existence m\u00eame des intellectuels ? Un livre aborde ces mouvements. <\/strong><\/p>\n<p> <strong>  Les intellectuels existent-ils ? &#8221; (1), pourquoi une telle question ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Louis Bodin : <\/strong> R\u00e9gis Debray avait relanc\u00e9 le d\u00e9bat autour des intellectuels il y a environ une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es s&#8217;en prenant aux analyses de Raymond Aron. Sans d\u00e9boucher toutefois sur une approche nouvelle du sujet. Puis, des recherches plus historiennes sont intervenus, notamment l&#8217;ouvrage de Pascal Ory et Jean-Fran\u00e7ois Sirinelli, les Intellectuels de l&#8217;affaire Dreyfus \u00e0 nos jours, inventaire pr\u00e9cis et utile. Il faudrait surtout \u00e9voquer les travaux sociologiques de Pierre Bourdieu, en particulier les H\u00e9ritiers, qui est un livre pionnier, et jusqu&#8217;\u00e0 Homo academicus qui parach\u00e8ve un cycle de recherches. Plus r\u00e9cemment, Christophe Charle, historien proche de Bourdieu, a publi\u00e9 la Naissance des &#8221; intellectuels &#8221; aux Editions de Minuit, autour du &#8221; moment Dreyfus &#8220;, moment cl\u00e9 dans la transformation de la soci\u00e9t\u00e9 fan\u00e7aise. L&#8217;appellation d'&#8221; intellectuel &#8221; se fixe alors, avec une signification id\u00e9ologique et un sens sociologique. Par principe je refuse toute d\u00e9finition a priori du terme intellectuel: cette approche est pleine de dangers et ne permet pas de circonscrire la totalit\u00e9 du domaine. Alors que toute la litt\u00e9rature sur le sujet fait comme si l&#8217;existence des intellectuels \u00e9tait une \u00e9vidence, il m&#8217;a sembl\u00e9 n\u00e9cessaire de poser la question. Si l&#8217;on parle des intellectuels uniquement en termes politiques et id\u00e9ologiques, le risque existe de se cantonner \u00e0 une couche relativement superficielle de ce qu&#8217;on pourrait appeler dans cette optique l&#8217;intelligentsia. Je r\u00e9cuse en cons\u00e9quence le terme parfois utilis\u00e9 de &#8221; clerc &#8220;, qui donne une vision restrictive du sujet, g\u00e9n\u00e9ralement port\u00e9e par les m\u00e9dias: intellectuels signataires de p\u00e9titions, prenant la parole, intellectuel &#8221; de type Sartre &#8220;. Bien s\u00fbr, Sartre a \u00e9t\u00e9 bien plus que les images qu&#8217;on en a donn\u00e9es: il a entrevu la difficult\u00e9 de caract\u00e9riser la situation d&#8217;intellectuel en France, notammenten ce qui concerne les rapports entre l&#8217;\u00e9crivain et l&#8217;intellectuel; il est toutefois rest\u00e9 prisonnier de la rh\u00e9torique de l&#8217;engagement, rh\u00e9torique qui a contribu\u00e9 \u00e0 masquer la r\u00e9alit\u00e9 de changement.<\/p>\n<p> <strong> Vous revenez beaucoup dans votre livre, c&#8217;en est l&#8217;axe majeur, sur l&#8217;importance de l&#8217;universit\u00e9 dans la formation des intellectuels&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> L. B.: <\/strong> Les racines de &#8221; l&#8217;intellectualit\u00e9 &#8221; plongent dans l&#8217;universit\u00e9, dans l&#8217;\u00e9cole. L&#8217;universit\u00e9 est le lieu de formation des connaissances, du savoir, en partie aujourd&#8217;hui des savoir-faire. La &#8221; profession &#8221; est aussi un point d&#8217;amarrage essentiel pour cerner la question des intellectuels. Les professions dites jadis &#8221; intellectuelles &#8221; ne sont plus seulement des cat\u00e9gories socio-professionnelles (enseignants, haut fonctionnaires, avocats, juges, m\u00e9decins, ing\u00e9nieurs, etc.) mais pensent se retrouver comme en surpression dans une &#8221; intellectualit\u00e9 &#8221; d&#8217;origine et de fonction. C&#8217;est un des aspects int\u00e9ressants de l&#8217;\u00e9volution de la formation sociale dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies. Tous les m\u00e9decins ne sont pas des intellectuels, dira-t-on. Mais si l&#8217;on ne prend pas en compte l&#8217;ensemble des professions m\u00e9dicales pour ne privil\u00e9gier que les grands patrons de la m\u00e9decine fran\u00e7aise, les &#8221; t\u00eates d&#8217;affiche &#8220;, on ne saisit pas l&#8217;ampleur du travail intellectuel effectu\u00e9 dans le domaine m\u00e9dical qui a radicalement \u00e9volu\u00e9 avec les raffinements de la m\u00e9decine hospitali\u00e8re et les avanc\u00e9es de la recherche. Autre point, le d\u00e9terminant culturel. Depuis quelques ann\u00e9es, l&#8217;axe culturel a pris, dans les pratiques individuelles et les politiques publiques, une importance qu&#8217;il n&#8217;avait pas pr\u00e9c\u00e9demment en tant que tel. Le d\u00e9veloppement de la mus\u00e9ographie, des expositions de peinture, etc.entre autres, en t\u00e9moigne de mani\u00e8re \u00e9clatante. La formation sociale actuelle, dans laquelle les intellectuels tiennent leur place, est faite de ces \u00e9l\u00e9ments, sans parler de l&#8217;\u00e9conomie, mais c&#8217;est une autre affaire.<\/p>\n<p> <strong> Vous rappelez que l&#8217;expression des intellectuels a longtemps \u00e9t\u00e9 li\u00e9e au rapport qu&#8217;ils entretenaient, positivement ou n\u00e9gativement, avec le communisme et plus particuli\u00e8rement avec le Parti communiste, dans un mouvement contradictoire d&#8217;attraction\/r\u00e9pulsion&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> L. B.: <\/strong> Il me semble que ces relations sont en grande partie annihil\u00e9es, surann\u00e9es, apais\u00e9es peut-\u00eatre. Le livre de Fran\u00e7ois Furet, Le pass\u00e9 d&#8217;une illusion, (le pass\u00e9 et non la &#8221; fin &#8221; d&#8217;une illusion, comme on l&#8217;entend trop souvent), marque une modification des bases de la vie intellectuelle qui ne renvoie plus \u00e0 ces grandes r\u00e9f\u00e9rences. Les modes de fonctionnement intellectuels sont d\u00e9sormais divers, ne s&#8217;attachant plus \u00e0 un syst\u00e8me, \u00e0 une organisation mais d\u00e9coulant d&#8217;une recherche effectu\u00e9e de l&#8217;int\u00e9rieur de la soci\u00e9t\u00e9, proche de la r\u00e9alit\u00e9 et de surcro\u00eet dans un moment de crise, de d\u00e9sarroi. Cette attraction des intellectuels non communistes pour le Parti communiste et le communisme a \u00e9t\u00e9 l&#8217;occasion de grands d\u00e9bats. Il est \u00e9vident que l&#8217;assimilation parti communiste-parti de la classe ouvri\u00e8re a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s importante \u00e0 la Lib\u00e9ration. Il n&#8217;y avait pas seulement intellectualisme ou sentimentalisme mais prise de conscience proprement sociologique. Les \u00e9l\u00e9ments de la rupture se dessinent ou s&#8217;accentuent apr\u00e8s 1956. La floraison de revues t\u00e9moigne alors de ce double int\u00e9r\u00eat. La guerre d&#8217;Alg\u00e9rie a ensuite permis aux intellectuels fran\u00e7ais de se retrouver dans la d\u00e9fense d&#8217;une cause. Je pense, c&#8217;est une hypoth\u00e8se, que La question de Henri Alleg, a \u00e9t\u00e9 l&#8217;occasion pour un certain nombre d&#8217;intellectuels, orphelins de leur compagnonage ant\u00e9rieur, de renouer avec un nouvel engagement politique fort.<\/p>\n<p> <strong> A notre \u00e9poque, l&#8217;intellectuel sensible \u00e0 la &#8221; rh\u00e9torique de l&#8217;engagement &#8221; n&#8217;a pas disparu. Il semble plut\u00f4t cohabiter avec l&#8217;intellectuel attach\u00e9 \u00e0 son &#8221; m\u00e9tier &#8220;, comme s&#8217;il ne s&#8217;agissait souvent que d&#8217;une seule et m\u00eame personne. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> L. B.: <\/strong> Le mouvement des cin\u00e9astes et son extension ont \u00e9t\u00e9 plus qu&#8217;un afflux de signatures, bien qu&#8217;il n&#8217;y ait pas eu, comme avant et pendant le Front populaire, la cr\u00e9ation de Comit\u00e9s de vigilance ni de manifeste des 121, comme pendant la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie. Le mouvement des cin\u00e9astes tient certes de l&#8217;opportunit\u00e9 mais il partait d&#8217;une impulsion originale et \u00e9tait porteur d&#8217;un sens nouveau: les conditions de l&#8217;exercice du m\u00e9tier leur ont fait d\u00e9couvrir l&#8217;absurdit\u00e9 et l&#8217;injustice de dispositions contenues dans la loi Pasqua et les projets de loi Debr\u00e9. Il faut noter, signe des temps, que ce sont des gens du spectacle, de l&#8217;image qui ont lanc\u00e9 la protestation. Les \u00e9crivains, les enseignants, les biblioth\u00e9caires, les journalistes, les juges et bien d&#8217;autres ont suivi dans un d\u00e9ferlement de listes. Ce mouvement diff\u00e8re \u00e0 bien des \u00e9gards de celui des intellectuels dreyfusards, mobilis\u00e9s pour d\u00e9fendre des valeurs &#8221; universelles &#8221; apr\u00e8s avoir acquis suffisamment d&#8217;influence, de prestige, pour en figurer comme porte-drapeaux. Depuis quelques ann\u00e9es, on vient d&#8217;en faire l&#8217;exp\u00e9rience, la figure que Michel Foucault avait esquiss\u00e9e prend forme, celle de &#8221; l&#8217;intellectuel sp\u00e9cifique &#8220;, qui \u00e0 partir de son travail d\u00e9couvre qu&#8217;il ne peut avoir de connaissance de ce qu&#8217;il \u00e9tudie que s&#8217;il s&#8217;implique socialement, voire politiquement. On s&#8217;\u00e9loigne de l&#8217;intellectuel de la &#8221; transcendance &#8220;. La mobilisation des cin\u00e9astes se rapproche de celle des femmes au sujet de l&#8217;avortement: elle partait d&#8217;une implication personnelle directe.&#8221; Nous avons toutes avort\u00e9 &#8220;, disaient-elles; la r\u00e9action des cin\u00e9astes est similaire: &#8221; Nous avons tous h\u00e9berg\u00e9 des sans-papiers &#8220;. Cette implication rel\u00e8ve d&#8217;une avanc\u00e9e importante dans l&#8217;engagement; elle s&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 produite pendant la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie quand les appel\u00e9s, soutenus par les &#8221; 121 &#8221; refusaient de partir ou de combattre, manifestant une sorte de droit \u00e0 l&#8217;insoumission. Il reste que l&#8217;\u00e9volution n&#8217;est pas lin\u00e9aire et ne conna\u00eet pas de sauts brusques.<\/p>\n<p> <strong> Quand les m\u00e9decins et les internes d\u00e9fendent l&#8217;\u00e9thique m\u00e9dicale face \u00e0 des projets dont ils craignent qu&#8217;ils la bafouent, ils renouent avec des positionnements politiques. Peut-on encore parler d&#8217;intellectuels de &#8221; gauche &#8221; ?  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> L. B.: <\/strong> Du point de vue que j&#8217;adopte, la question de l&#8217;intellectuel de gauche ou de droite, n&#8217;est pas pertinente et elle le sera de moins en moins. J&#8217;en donnerai un exemple autre que celui que vous \u00e9voquez: les professions judiciaires ont connu une transformation tr\u00e8s importante depuis ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, l&#8217;Ecole nationale de la magistrature a permis la formation des professionnels de la justice \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sociale. L&#8217;intervention du juge dans une affaire financi\u00e8re a une incidence politique. Il ne s&#8217;agit pas pour lui d&#8217;un &#8221; engagement &#8221; au sens o\u00f9 on l&#8217;entend traditionnellement mais il est tr\u00e8s exactement dans la position de l&#8217;intellectuel sp\u00e9cifique. Est-il de droite ou est-il de gauche ? Cela n&#8217;a pas imm\u00e9diatement d&#8217;importance. C&#8217;est \u00e9ventuellement aux forces politiques de remettre cette intervention dans les formes politiques appropri\u00e9es.n<\/p>\n<p>* Sp\u00e9cialiste d&#8217;histoire culturelle, Louis Bodin a \u00e9t\u00e9 enseignant \u00e0 l&#8217;Institut d&#8217;\u00e9tudes politiques de Paris et a longtemps dirig\u00e9 les Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.<\/p>\n<p>1. Parution le 5 septembre, Bayard Presse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Louis Bodin <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-626","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/626","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=626"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/626\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=626"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=626"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=626"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}